“Liebestod El odor a sangre no se me quita de los ojos Juan Belmonte Histoire(s) du théâtre III” par Angélica Liddell

Histoire du théâtre, ou histoires de théâtre? Le sous-titre proposé par Angélica Liddell est ambigü, quant au titre lui-même (“la Mort d’amour”, titre repris du final de l’opéra “Tristan und Isolde”), il est plus explicite et place le spectacle à mi-chemin de l’histoire du torero Juan Belmonte et de celle de l’autrice elle-même. “Juan Belmonte affirmait que l’on torée comme on est, on torée comme on aime”, explique-t-elle. La corrida comme exercice spirituel, comme voie d’accès à la transcendance ! Car de l’aveu de l’autrice même, elle fait du théâtre comme Juan Belmonte toréait. Ce qu’elle met en scène, c’est l’angoisse de mort mais aussi la pulsion de mort. La recherche d’une spiritualité, le retour du tragique dont l’homme occidental moderne a perdu le sens. Pour ce faire, elle devient torero elle-même, par le biais du costume certes, mais aussi à travers ses vociférations, ses mouvements de danse et son corps en transe. Le spectacle tient de la cérémonie sacrée, appuyé par la musique tonitruante de l’orgue mais plus proche du vaudou que du rituel chrétien. Ou alors il s’agit d’une chrétienté revisitée au travers du tragique espagnol, avec une bonne dose de morbidité, une obsession du corps martyrisé, du sang et de la déploration. On nous parle d’offrande, de transfiguration, de sublime, en somme l’intégralité du registre des grandes mystiques.
Angélica Liddell revendique hautement le théâtre de la cruauté, prenant Artaud au pied de la lettre, étayant son propos sur des références choisies: Emil Cioran (dont le visage se grave sur le rideau de scène comme celui du Christ sur le linceul de Turin) et aussi Rimbaud, Baudelaire, Genet, Sade, Bunuel et Fassbinder, tout en reprochant aux Français de lire Sade sans Sade, Genet sans Genet, autrement dit d’un produire des lectures abatardies, expurgées de tout ce qui gêne et qui fait pourtant leur force.
Ce spectacle conçu autant comme une provocation que comme un rituel tragique se double d’une satire féroce de la société contemporaine, ce qui est un élément nouveau chez A. Liddell. La charge contre une “société glacée, crueuse, ignorante, qui n’a pas le sens de la beauté, à qui il manque la sensibilité et le raffinement intellectuel et esthétique dont la tauromachie et la culture taurine ont besoin pour être comprises et pratiquées”. Elle reproche à notre société sa bêtise, son sens du confort, sa recherche de la sécurité, sa platitude, sa méconnaissance du divin. Du coup les spectateurs sont pris à partie, voire insultés, non moins que les acteurs. Dans le même sac, elle jette en vrac, le public, surtout parisien, les journalistes, les acteurs et surtout les actrices, placées plus bas que les putes. Tous maudits pour leur hypocrisie, leur médiocrité, leur absence de sens de la transcendance. La metteuse en scène vitupère une société plate, appauvrie et appelle de ses voeux une théocratie. Elle revendique un rapport violent avec le public, un désir de forcer son inertie, de le sortir des limbes de sa paresse intellectuelle. Lequel public se laisse bousculer avec complaisance et accepte tout en bloc, y compris l’inacceptable, en vertu du mystère de la représentation. Il semble se délecter d’entrer dans l’abîme aux côtés d’Angelica, dans une communion hautement érotique; il entre dans le jeu, dans la mimique de ce rapport sexué, où l’actrice se veut tour à tour verge et vulve, mêlant sang et sperme comme dans un sacrement d’eucharistie. Le pain et le vin sont d’ailleurs abondamment présents sur le plateau, non moins que le sang, celui des menstrues ou celui de la scarification, essuyé avec du pain et immédiatement consommé.
Au total, une performance théâtrale reposant sur un jeu de couleurs et de lumières, sur la beauté du costume, sur une exhibition de corps désirants ou martyrisés, une rythmique sacrée, une extase mystique. L’exercice de la violence rituelle passe par une musique saturant l’espace, des vociférations, et quelques tableaux saisissants non moins que superbes. On pense notamment au premier tableau, un homme torse nu, habillé d’une jupe longue et tenant en laisse une dizaine de chats. En tant que performeuse, A. Liddell a le sens de l’espace, du mouvement et surtout celui de l’image frappante. N’y cherchez pas une dramaturgie, vous seriez déçus. L’ensemble va du sublime à l’insupportable, de l’exaltant au révoltant. Digne héritage de Francis Bacon, à qui elle emprunte son sous-titre “L’odeur du sang ne me quitte pas des yeux”.
Michèle Bigot

Festival d’Avignon 2021, Opéra Confluence, 8>14/07.