Les Martiniquais et leur jeunesse : Que se passe-t-il ?

Incompréhension, Rupture ou affrontement larvé ? Où en est-on ? Où va-t-on ? Que fait-on ?

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— Par Thierry Ichelmann —

Introduction

La Martinique (et pas seulement elle) fût consternée ce dimanche 24 mai 2015, de découvrir certaines images, datant de la veille au soir :

Une partie de sa jeunesse, à moto, jaugeant, défiant, affrontant des forces de l’ordre, dans l’exercice de leur mission.

Il y eût d’abord un temps de questionnements, se demandant si c’était bien une scène véridique ou un montage pour interpeller, puis s’est posée la question de savoir si c’était bien en Martinique. Ensuite a suivi un temps d’émission d’hypothèses :

  • Savaient-ils que les forces de l’ordre étaient là, et ont-ils voulu les défier ?

  • Ont-ils vu qu’ils étaient filmés, et ont-ils alors voulu faire le spectacle ?

La grande majorité des réactions publiques oscille entre condamnation, indignation, excès de légalisme et demande de manifestation de forte autorité.

Que se passe-t-il avec notre jeunesse ? Notre jeunesse est-elle démesurément violente ? Irrespectueuse ? La Martinique a-t-elle peur de sa jeunesse ? Y-a-t-il rupture entre la société martiniquaise et sa jeunesse ? Entre les martiniquais et leurs jeunes ? Le conflit des générations, s’est-il transformé en affrontement quasi-ouvert ? Les martiniquais se sont-ils retournés contre leurs jeunes ?

Qu’en est-il ? Regardons cela de plus près.

Lorsqu’une situation inattendue, extrême intervient, notre premier réflexe est d’en critiquer fermement les aspects négatifs visibles, de juger ceux qui sont à l’origine de ces faits, sans avoir la démarche d’essayer de comprendre la situation, d’essayer de s’interroger sur ce que nous révèle l’évènement. C’est comme si on se positionnait en juge de non-acquisition de compétences, de valeurs, sans jamais se questionner sur le processus d’acquisition de ces compétences, sur ce que les différents acteurs, dont soi-même, auraient fait ou pas pour y participer.

C’est exactement ce que nous avons fait pour les évènements de février 2009, nous nous sommes contentés de dire que les évènements ont été une catastrophe économique pour le pays, et que les travailleurs n’y ont rien gagné, nous nous sommes contentés de « juger » 2009, alors que tant que nous n’ « analyserons » pas 2009, tant que nous ne penserons pas 2009 comme une résultante d’un certain nombre de choses qui nous ont traversé les années précédentes, tant que nous ne nous interrogerons pas sur ce que 2009 nous dit, et comment nous pouvons l’utiliser pour l’avenir, alors oui, nous n’en tirerons aucun profit.

Serions-nous incapables de tirer profit d’expériences précédentes ? Sommes-nous voués à répéter sans cesse les mêmes comportements ne débouchant sur rien de concret ?

Pour revenir sur la question de notre jeunesse, la situation actuelle est-elle un révélateur de l’état de non-conscience de notre jeunesse, ou est-elle plutôt un indicateur d’un gros travail en amont qui reste encore à faire ?

Jeune et violence : responsable ou victime ?

  • Le jeune qui s’accroche, qui essaye de s’en sortir, qui veut préparer un diplôme en alternance, et qui est obligé, au dernier moment d’interrompre son cursus scolaire, parce qu’il n’a trouvé aucune structure pour lui permettre d’effectuer son stage, comment va-t-il vivre cela ? Ne va-t-il pas le vivre comme une profonde injustice, comme une atroce violence, surtout quand on lui renvoie clairement que l’élément essentiel pour trouver une entreprise support pour un stage est le fait d’avoir un réseau de connaissances ?

  • Le jeune en échec, en rupture, ou en décrochage scolaire, le jeune sans formation de base, sans maîtrise des fondamentaux, sans clés de compréhension des enjeux stratégiques, sans clés de lecture de la réalité, n’est-il pas victime d’exclusion ? n’est-il pas comme une proie, livrée à la férocité de la société moderne, complètement démuni ? N’est-il pas victime de violence extrême ?

Ce jeune, n’est-il pas un marginalisé en puissance, s’il n’a pas les capacités intrinsèques de puiser dans ses ressources propres, ou s’il ne reçoit une main tendue, un regard bienveillant ou une écoute ?

  • Le jeune qui n’a pas de diplômes, lui permettant de faire face un minimum au marché de l’emploi, tel qu’organisé actuellement, n’est-il pas victime d’exclusion, de violence, de violence sociale ?

  • Le jeune diplômé, qui, quand il recherche son premier emploi, s’entend dire qu’on ne peut l’embaucher parce qu’il n’a pas d’expérience, précisément de la part de ceux qui sont chargés de la lui donner, ne vit-il pas cela comme une injustice inadmissible, comme violence insoutenable ?

  • Le jeune diplômé qui, fatigué de chercher un travail, de se voir passer de refus en refus, et qui déciderait alors de se lancer dans une démarche entrepreneuriale, et qui, après avoir bénéficié d’un accompagnement de la collectivité pour la mise en marche, voudrait un accompagnement d’une structure financière pour aller plus loin, et qui s’entendrait répondre qu’on ne peut l’aider, parce qu’il ne présenterait pas de garantie suffisante, comment perçoit-il cela, quand il voit que d’autres n’ont aucun problème pour obtenir les financements qu’ils désirent, soit parce que là encore les choses fonctionnent en réseau, ou soit parce qu’il y a certaines personnes qui bénéficient d’un à-priori systématiquement positif ?

  • Et si de plus, il voit son idée, ou carrément son projet être repris par d’autres, comment va-t-il vivre cela ?

  • Et le jeune au chômage, qui constate que les filières d’emploi sont beaucoup plus « réservées » que « bouchées » ? Que les stages, que les emplois de vacances, que les remplacements, que les propositions d’embauche, que les postes spécifiques sont toujours réservés aux mêmes ?

  • Et les jeunes « tenus en marge », quand ils voient que personne n’a une pensée pour eux, que personne ne vient les voir, que personne ne leur propose quoi que ce soit, qu’ils semblent être « transparents » et ne pas avoir d’existence aux yeux des autres, comment vivent-ils cela ?

Posons-nous la question, est-il objectivement plus juste de dire que cette jeunesse est davantage caractérisée par la violence dont elle fait preuve, ou par la violence multiforme dont elle est victime ?

La jeunesse serait donc violente. Soit ! Admettons l’hypothèse. Néanmoins, aurait-elle l’exclusivité de la violence ? Ne serait-elle pas à l’école des adultes ? Ne sont-ce pas les adultes qui donneraient le « la » ?

  • Quand ils voient que les grands de ce monde sont préoccupés par la sauvegarde de leurs avantages personnels avant le soulagement de la misère et des difficultés des plus faibles, quel message reçoivent-ils ?

  • Quand ils regardent ceux qui dirigent, quand ils voient les privilèges indécents qu’ils s’attribuent à longueur de temps, en même temps qu’on demande moult sacrifices aux plus démunis, comment vivent-ils cela ?

  • Quand ils voient comment leurs représentants politiques ne reculent devant aucun moyen dans leur affrontement camp contre camp, quel exemple reçoivent-ils ?

  • Quand ils voient les bien-pensants, les élites intellectuelles s’affronter, se déchirer, par tous les moyens, pour ce qu’ils perçoivent être davantage des questions de pouvoir plus que des questions de principe, que leur reste-t-il alors comme repère ?

  • Quand ils voient des affrontements sans merci entre acteurs sociaux, quel modèle de cadre référent de résolution de problèmes ont-ils ?

  • Quand ils voient la nature des relations hommes/femmes autour d’eux, quels exemples ont-ils à imiter ?

 

Ainsi, quand ils observent leur société, quand ils nous regardent évoluer et quand ils se demandent comment survivre, avec quelles composantes de notre société pensent-ils pouvoir élaborer des réponses ? Manifestement aucune autre quelle même. Et quels types de réponses peuvent-ils alors élaborer ? Celles qu’ils auront décidées, et avec la mise en œuvre qu’ils auront choisie…

Les questionnements précédents devraient normalement être suffisants à nous faire comprendre qu’il est grand temps que les adultes que nous sommes commencent à nous regarder nous-mêmes, plutôt que de tomber dans la facilité de regarder l’autre, de regarder le jeune.

Réaction appropriée ?

Il est urgent de s’interroger sur ce que nous révèle cette situation de nos réalités, de là où nous en sommes, sur nos responsabilités, sur ce que n’avons pas fait, sur ce que nous ne faisons pas, sur ce que nous avons à faire.

Nos enfants ont besoin de nous ! Notre jeunesse a besoin de nous !

Si nous nous retournons contre notre jeunesse, si nous nous opposons à nos enfants au lieu de leur baliser la route et de leur tendre la main, comment pourrons-nous nous projeter ?

Chacun doit se poser la question de ses motivations personnelles aujourd’hui !

« Si je m’engage aujourd’hui, c’est pour quoi ? C’est pour qui ? »

Il est urgent aujourd’hui que nous nous ressaisissions, que nous nous reprenions en main !

Il est urgent aujourd’hui que nous comprenions que s’occuper de notre jeunesse est une priorité absolue !

Peut-il y avoir relais sans transmission ?

Peut-il y avoir réussite sans accompagnement ?

Il est urgent aujourd’hui que nous comprenions que si nous ne les prenons pas en main, ils seront alors obligés de s’occuper eux-mêmes d’eux-mêmes, de définir leurs valeurs, leurs priorités, leurs objectifs, leurs modes organisationnels, …

Que devrions-nous alors faire ?

Décréter la jeunesse priorité nationale !

Décréter une mobilisation nationale pour la jeunesse en Martinique !

Cela voudrait-il dire qu’on ne s’occupe pas des autres composantes de la population ?

Cela voudrait-il dire qu’on ne s’occupe ni des parents, ni des personnes d’âge mûr, ni des aînés ?

Cela veut simplement signifier qu’on prend toute la mesure de l’urgence de la situation, et qu’on aurait alors décidé de mener une démarche spécifique en direction de la jeunesse, impliquant toutes les autres composantes,

  • Accompagner les différentes composantes de la jeunesse,

  • Revaloriser les parents en leur permettant de s’épanouir eux-mêmes, et de remplir sereinement leur mission parentale,

  • Impliquer massivement les 45-65 ans dans l’accompagnement, le parrainage des jeunes,

  • Permettre aux aînés de transmettre des valeurs, des connaissances, des savoir-faire, des savoir-être

Rêvons

  • Les élus de Martinique, toutes tendances confondues, se sont mis d’accord sur un cadre pour le développement du pays, pour les 30 ans. Ils ont défini un objectif, des composantes, des priorités, des piliers, une démarche, un mode opératoire,

  • Ils se sont même mis d’accord sur une expérimentation globale à développer sur les 30 années (quelle que soit l’équipe au pouvoir),

  • L’ensemble des maires du pays a décidé que durant (au moins) les trois mandatures à venir, le (la) maire (mairesse) n’aura que le seul mandat de maire (à l’exclusion de tout autre : communauté d’agglomération, syndicat mixte, …),

  • Le maire s’occupera donc pleinement de sa commune, de son développement, de son animation, de son rayonnement, de toutes ses composantes, et en particulier des populations vulnérables (petite enfance, scolaires, parents démunis, jeunes chômeurs, jeunes en rupture scolaire, jeunes dits marginaux, personnes âgées dépendantes),

  • Les maires ont mis en place pour chaque jeune de la commune un Kit de Responsabilisation des Jeunes, qui assure à chaque jeune de 18 à 35 ans un parrain, un plan de formation, une contribution citoyenne qu’il donne, et une allocation citoyenne qu’il reçoit,

  • Les 45-65 ans se montrent nettement moins intéressés par la relève du pouvoir, et ont décidé de s’engager auprès des plus jeunes, de les encadrer, de les assister, de les parrainer,

  • Le tissu entrepreneurial a décidé de s’engager résolument pour remotiver nos jeunes. Ainsi, ils ont décidé de créer un Réseau Partenaire des Jeunes, qui accompagne les jeunes pour leurs formations en alternance, pour leur première embauche, et pour des stages vacances,

  • L’organisation du temps scolaire permet aux enseignants d’être plus proches des élèves, et donc de mieux les connaître, de davantage les comprendre et de mieux les accompagner, …

  • Les parents s’inscrivent massivement dans les associations de parents d’élèves, ils sont accompagnés dans une démarche de formation personnelle, en même temps qu’ils reçoivent un soutien dans leur mission parentale,

  • La population ne juge pas les jeunes comme avant, elle a compris l’engagement qu’elle devait avoir en amont, le positionnement qu’elle devait avoir pour permettre au dialogue d’exister en permanence, et la mission d’encadrement qu’elle doit développer au quotidien,

  • La population répond beaucoup présent, quand elle est sollicitée pour des démarches d’accompagnement ciblées des jeunes,

  • Notons que le Kit de Responsabilisation de la Jeunesse permet en effet aux jeunes de devenir beaucoup plus responsables. Ils acceptent beaucoup plus facilement les dispositifs qui leur sont proposés, puisqu’ils sont valorisés, responsabilisés, on leur fait confiance, on les écoute, ils se sentent utiles à la collectivité, et en plus ils se forment,

  • On constate une forte baisse des actes de violence, de délinquance ou d’incivilité. Les jeunes circulent de moins en moins avec des motos sans papier, ils portent de plus en plus le casque, et les motos sont en général assurées,

  • La société civile participe de plus en plus à des démarches d’accompagnement des jeunes de plus en plus diversifiées. C’est ainsi que par exemple des opérations « un motard – un casque », ou « un motard – une combinaison de base », « une toile par semaine », « je me forme à la vannerie », permettent aux jeunes de se sociabiliser davantage, de se former, de développer leurs savoir-faire, de se remettre en activité, …

  • Les médias stigmatisent de moins en moins les jeunes, ils font de plus en plus attention à ne pas créer de ségrégation entre catégorie de jeunes, on voit moins systématiquement des photos de certains jeunes commettant certains délits en première page, ils donnent plus facilement la parole à une diversité de personnes, revoyant un peu leurs conceptions d’ « experts » ou de spécialistes, …

Et puis, vous savez, en attendant que tout cela ne se fasse, nous, citoyens, nous pouvons nous organiser, pour mettre en place un certain nombre de choses pour nos jeunes, avec nos jeunes, par nos jeunes, pour faire vivre une Nouvelle Citoyenneté en Actes, …

  • On pourrait créer des animations économiques et culturelles les impliquant,

  • On pourrait œuvrer à davantage de Bien-être et de Qualité de vie, en impliquant les jeunes dans des démarches économiques alternatives (consommation des produits du terroir, pharmacopée locale, échange de services et de compétences, …)

  • On pourrait s’organiser afin que nos enfants soient davantage épanouis, ainsi que les parents et les aînés (par exemple, pour les enfants, faire en sorte que davantage de jeunes pratiquent une activité sportive, musicale, et puissent avoir des sorties culturelles),

  • Il faudrait œuvrer afin de mettre nos jeunes en activité, par exemple,

    • On pourrait proposer un espace de visibilité à tous les jeunes qui produisent quelque chose, de manière à ce qu’une fois par mois, ils proposent à la population le fruit de leur production,

    • Tous les jeunes d’un quartier (par exemple) qui auraient un projet seraient identifiés, et seraient accompagnés dans leur finalisation et dans leur mise en œuvre,

    • Tous les jeunes d’une cité (par exemple) qui auraient un savoir-faire seraient identifiés, et seraient accompagnés dans la finalisation d’un projet, pouvant incorporer une démarche de formation, et dans sa mise en œuvre,

Bref, et si on décidait de s’occuper de notre jeunesse, de s’occuper du pays ?

Je vous remercie de votre attention.

 

Afin d’échanger avec vous sur ces questions, et de voir ensemble comment agir pour un Vivre-Ensemble-Effectif et pour l’épanouissement de notre jeunesse et de toutes les composantes de notre société,

le mouvement MYEL, Matnik Yonn Epi Lot

vous donne RDV samedi 27 juin 2015, à partir de 15h,

à la Mutualité, au 46 du bd du Général De Gaulle, à Fort de France, Martinique.

Contacts MYEL

E-mail : matnikyonnepilot@gmail.com
Tel. : 0696.562.430
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