Les Kanaks face à un colonialisme attardé 

Une mise en cause décisive de la civilisation occidentale

— Par Monchoachi —

L’Occident est entré, depuis quelques temps, dans sa phase de décadence. Cela s’est signalé entre autres dernièrement par son regroupement défensif spectaculaire autour d’Israël dans le conflit qui oppose ce dernier aux palestiniens. Suite à ses revers répétés en Afrique, la France quant à elle, s’est précipitée sur ses Outremers, en vue de bien marquer aux yeux de tous les limites de son territoire et d’y renforcer en toute urgence sa présence. Cette manœuvre conduit à la situation actuelle en Nouvelle Calédonie où cette volonté colonialiste se heurte à l’opposition et à la résistance farouche du peuple kanak originaire. En quoi cette situation nous regarde t-elle nous autres Antillais ? Deux points fondamentaux semblent à nos yeux nous concerner : le premier de toute évidence est la politique de colonisation de peuplement et ses implications inéluctables à terme. Le second est non moins important présentement, et plus fondamental pour la vision de sociétés et d’un monde tout autre que celui légué par la civilisation occidentale, qui apparaît de plus en plus comme l’un des piliers de cette dernière et l’élément le plus insidieux de son idéologie, à savoir la démocratie. Les Kanaks à travers leur résistance s’opposent à l’une et à l’autre. C’est là la richesse inestimable qu’ils nous apportent : à nous de savoir l’accueillir.

S’agissant de la colonisation de peuplement : quelle que soit l’époque à laquelle celle-ci advient et les circonstances qui lui donnent sa forme et son assise, l’élan animant toute colonisation de peuplement, que ses protagonistes en soient conscients ou non, provient d’une volonté de puissance et de domination qui ne tarde pas à se manifester comme telle au fur et à mesure que cette colonisation prend de l’ampleur : elle gagne en arrogance. Venant de la puissance coloniale, ce mouvement est selon les circonstances : soit, ouvertement et brutalement planifié comme dans le cas de la Nouvelle Calédonie avec entre autres : l’incitation faite aux bagnards libérés de s’y implanter ; l’orientation vers cette destination des pieds-noirs chassés d’Algérie suite à l’affranchissement de ce pays de la tutelle française ; la circulaire clairement cynique de Pierre Messmer alors premier ministre (1972) à son secrétaire d’Etat aux DOM-TOM, lui enjoignant de procéder par tous les moyens («  sans qu’il soit besoin de textes, l’administration peut y veiller » ) à « l’ immigration massive de citoyens français métropolitains » en vue de faire échec « à toute revendication nationaliste des populations autochtones » ; soit, en procédant en sous-main comme c’est le cas présentement aux Antilles, en vue de susciter/organiser un ample mouvement croisé d’émigration/ immigration ; à décrédibiliser les pouvoirs locaux  en vue de les encadrer; à renforcer les organes coloniaux de répression et de contrôle (justice renforcée par de nouveaux corps, gendarmerie d’élite, Cour des comptes omniprésente sur le contrôle de gestion, préfet commué en nouveau gouverneur … ).

Dans un cas comme dans l’autre et quelle que soit la variété des moyens mis en œuvre, la politique de colonisation de peuplement vise un seul et unique objectif : « le maintien (ou le renforcement) des positions françaises » (Messmer) à travers le monde en tant que puissance économique et en tant que puissance militaire. En Nouvelle Calédonie, cette politique de colonisation de peuplement va aboutir à mettre le peuple kanak en minorité dans son propre pays, ce qui était le but recherché. D’où la mise en cause radicale de la démocratie occidentale par les Kanaks opposant à celle-ci leur mode traditionnel de délibérer.

La démocratie électorale occidentale est régie de part en part par le nombre dont l’effet est d’une part, d’uniformiser, de rendre même-pareil, autochtone et métropolitain ; l’objectif poursuivi étant, d’une part, de parvenir ainsi à la majorité pour les colons ; d’autre part, de trancher, de séparer, ceci pour une mise en ordre en vue de la compétition.

Le mode traditionnel de délibérer des peuples tels les kanaks, mais pas uniquement, est assis sur la parole, celle-ci ayant cours tant qu’ils ne sont pas parvenus à un accord, la parole étant ainsi saisie par eux dans son fondement même qui est, s’agissant des communautés, celui de rassembler.

Le glissement de ce qui constitue l’être humain en propre, à savoir la parole, vers le nombre est ce qui caractérise essentiellement la civilisation occidentale. L’effet de cette dérive qui atteint aujourd’hui une ampleur considérable compte tenu de l’importance acquise par la technique moderne et ses diffusions technologiques, est, d’une part, une indéniable efficacité, mais d’autre part, et lui étant liée, une puissance de dévastation de la terre qui évolue de conserve avec le ravalement de l’être humain à la fonction de simple rouage dans le fonctionnement du mécanisme. Le rôle joué par la démocratie occidentale, rôle que la colonisation de peuplement laisse apparaître sous son véritable jour, est de faire surgir des pouvoirs à même de s’élancer dans une compétition économique et stratégique misérable et suicidaire.

Savoir accueillir la richesse que nous apporte la résistance kanak, c’est bien entendu être veillatif à la colonisation de peuplement et à ses menaces de corruption, voire de dissolution, mais aussi nous mettre en quête d’un espace autre que celui de la démocratie occidentale, tant pernicieuse, si nous cherchons vraiment à nous épanouir dans un monde ré-approprié, ce qui ne peut advenir qu’en nous accordant pleinement à la parole, et pour ce faire, il nous faudrait d’abord apprendre à l’écouter, et cesser de la considérer comme un simple outil de communication quand c’est elle qui nous ouvre (ou devrait nous ouvrir) aux choses et au monde.

Cette contestation de la démocratie occidentale constitue très certainement le saut le plus prodigieux que nous met en voie d’accomplir la résistance kanak, et qui s’adresse à tous dans ce temps où l’histoire humaine nous a projetés et où il s’agit plus que tout d’enjamber cette civilisation mortifère.

Monchoachi

Vauclin, le 3 juin 2024