Le temps suspendu laisse tomber la neige !

A propos de deux pièces de théâtre proposées à Fort-de-France

— Par Roland Sabra —
tete_en_roueSteve Zébina, le programmateur cinéma de l’Atrium dit souvent lors de la présentation de ses sélections : « Ce n’est que dans l’après-coup que je me suis rendu compte qu’il y avait un fil conducteur dans ce choix… » Par exemple dans la dernière proposition qu’il nous a faite on pouvait retrouver dans chaque film  d’une adolescente autour de laquelle se construisait le film. Steve Zebina nous rassure : il découvre qu’il a bel et bien un inconscient ! L’anecdote ne vaut peut-être pas pour les deux pièces de théâtre dont il va être question maintenant. En effet il y a en jeu au moins deux programmations, hélas concurrentes. Celle du T.A.C. (Théâtre Aimé Césaire) et celle de l’ATRIUM et il y plus de chances que que la fusion du Conseil Général et du Conseil Régional réussisse que de voir naitre un semblant d’harmonisation entre les deux structures culturelles. Il est des ego incommensurables que nulle salle de spectacle aussi grande soit-elle ne saurait contenir !
Cela étant il y un point commun aux deux pièces jouées cette semaine sur les scènes foyalaies.

Le T.A.C. donc présentait « Laisse tomber la neige » une pièce écrite, jouée dans plus de 70 pays, portée à bout de bras depuis trente ans par Pierrette Dupoyet, inaltérable et sympathique baba-cool, à jamais rivée sur les seventies. Sauf que dans ce cas précis, l’auteure, « La » Dupoyet comme la surnomme les habitués d’Avignon avait accordé à José Alpha les droits d’une adaptation avec une comédienne martiniquaise. On connait l’argument. Une jeune femme médecin assassine par jalousie la jeune épouse d’un homme dont elle amoureuse. Pour échapper à la prison elle se fait passer pour folle. La feinte réussit. Un peu trop d’ailleurs puisqu’elle va demeurer prisonnière de cette défroque qui, somme toute lui va si bien.
L’Atrium, proposait, l’espace d’une soirée, le beau travail d’Alain Timar à partir du texte de Véronique Kanor, « Le temps suspendu de Thuram ». Michèle Bigot a rendu compte de ce travail dans Madinin’Art. Quel pitch ? Le héros du mondial 98 est enlevé et séquestré dans un grenier par un paumé qui va le questionner sur le personnage tout en images qu’il est devenu, lui Lilian Thuram. Il va petit à petit faire prendre conscience à son prisonnier de la faille, de l’écart, puis du fossé qui se creuse entre l’homme Thuram et le personnage qu’il est devenu.
Dans les deux cas est abordé la thématique du sujet et de son image ou dans un questionnement plus théâtral du rapport entre un personnage et son incarnation. Qu’il dérive selon l’étymologie traditionnelle du latin persona ou de l’étrusque  phersu il désigne dans tous les cas le masque de théâtre que porte le comédien et qui permet d’amplifier la voix. Le mot s’il désignait l’accessoire de théâtre a progressivement glissé vers le porteur de l’objet dans le rôle qu’il tenait, puis de la scène à la vie sociale. Sommes-nous la somme des rôles sociaux que nous tenons ? On pourrait donc additionner des choux et des carottes ! Pour quel potage ? Et quid du simulateur ? Et de celui, ou de celle, qui, à la suite d’un crime, pour échapper à la prison, préfère l’hôpital psychiatrique en jouant la folie ? Qu’en est-il de la vérité et du mensonge dans la simulation ? Et qui est-il le comédien qui pleure sur scène ? Que ses larmes « descendent de son cerveau » alors que « chez l’homme sensible elles montent de son cœur » comme le suggère Diderot ne relève -t-il pas d’un postulat pour le moins discutable ? Celui qui pose une existence séparée entre la feinte et le sensible, entre l’imposture et une « vraie » vie, entre une « nature »humaine  authentique et une nature frelatée, falsifiée ? L’affaire semble d’autant plus compliquée que la prise en considération de cette hypothèse « naturalisante » pose elle-même problème. La simulation est un effet de nature. Elle recouvre des phénomènes homochromie, d’homotypie ou de mimétisme. La moitié des oiseaux, plus du tiers des mammifères utilisent la simulation comme technique de chasse ou de défense. Roger Caillois dans Méduse et Cie, consacre tout un chapitre au « Fulgore porte-lanterne, une espèce de cigale qui vit dans le Nord-est du Brésil et en Guyane et qui a une protubérance creuse devant la tête qui imite ou qui ressemble à une tête d’alligator ». Il évoque aussi « la taupe au nez étoilée, cette araignée d’Amérique du nord qui ressemble exactement, mais dans les plus petits détails, aux sculptures aztèques ». Et qu’en est-il de l’enfant qui frotte son thermomètre sur la couverture pour faire monter la fièvre, et de la femme qui, pour flatter la vanité de son amant simule l’orgasme, et…

On le voit aisément la simulation pose clairement la question du vrai et du faux, la question du fait objectif et de l’impression subjective. Question que posait l’hystérique comme le souligne Freud : « Au contraire, en présence des singularités hystériques, son savoir, sa science anatomique, physiologique et pathologique le laissent en l’air. Il ne peut comprendre l’hystérie, en face d’elle il est incompétent. Ce qui ne vous plaît guère quand on a l’habitude de tenir en haute estime sa propre science. Les hystériques perdent donc la sympathie du médecin, qui les considère comme des gens qui transgressent les lois. (comme un fidèle à l’égard des hérétiques. Il les juge capables de  toutes les vilenies possibles, les accuse d’exagération et de simulation intentionnelles ; et il les punit en leur retirant son intérêt. » La frontière entre hystérie et simulation est ténue et beaucoup pour établir la différence la fondent sur des considérations morales. La littérature psychiatrique du XXème siècle foisonne d’exemples de ce glissement. Le savoir médical pardonne difficilement à celui qui le trompe, qui  le met en échec et qui souligne son impuissance.

L’argument de « Laisse tomber la neige » est donc on ne peut plus intéressant. Dommage que la mise en scène en soi restée à une absence de distinction entre hystérie et simulation datant de plus d’un siècle. Il a été demandé à la comédienne d’hystériser son jeu dés les premières phrases. Avec un résultat assez insupportable. Alors que le texte est porteur d’un double questionnement clinique portant d’une part sur le statut du symptôme et de son interprétation et d’autre part sur le statut de la simulation comme pierre de touche d’un diagnostic, le surjeu imposé à la comédienne rend inaudible le propos. Comme si le metteur en scène n’avait pas fait confiance à la richesse du texte pour faire émerger progressivement chez le spectateur l’interrogation nodale : peut-on saisir de qu’il en est de ce que dit celui ou celle qui simule ? Dire que là où il fallait du Claude Régy on nous servit du Jérôme Savary est sans doute excessif mais contient neanmoins sa part de vérité! La comédienne, force sa voix, qui ne lui sort pas des profondeurs du ventre mais simplement de la gorge, comme si le texte restait à jamais étranger à sa chair, ce qui pourrait se justifier si elle restituait une phase de simulation, mais qui tombe à plat quand il s’agit d’insinuer qu’elle ne joue pas la folie, mais que c’est bien la folie qui se joue d’elle. Outre le fait que le texte devienne parfois incompréhensible, l’excès de forme avec lequel il est crié finit par en masquer le sens.
Si «Le temps suspendu de Thuram » échappe à ce travers il pèche lui par un déséquilibre entre les prestations des comédiens auquel il faut ajouter le décalage entre l’immense image de Thuram, inlassable défenseur des jeunes des cités, et le personnage un peu falot et pleurnicheur restitué sur scène. Il est vrai que le propos de la pièce tourne autour de cette thématique, mais celle-ci ne peut être crédible qu’à la condition que le spectateur re-connaisse dans la situation présentée par le personnage quelque chose de familier. Le Thuram sur scène n’avait  du Lilian que nous croyons connaître que les lunettes et les cheveux!

Alain Timar, sensible à la thématique de l’enfermement, on a pu voir ici en Martinique sa mise en scène de « Fin de partie » de Beckett, et poursuivant sa quête de confrontation avec l’altérité, on se souvient de son opus « « Le Jour où Nina Simone a cessé de chanter », ne pouvait pas être insensible au texte de Véronique Kanone  Il le magnifie comme souvent quand il s’approprie un texte, avec  entre autres une admirable bande sonore qui épouse au plus près des mots les plis et les replis de chaque parole.
Fort-de-France, le 28/02/2015
R.S.