Mardi 23 juin à 19h | Terres d’Art | Domaine de Tivoli FdF
— Par Sarha Fauré —
Avec Le Tanbouyé des sans-voix, Fola Gadet propose une adaptation scénique ambitieuse et sensible du roman éponyme d’Ernest Pépin, paru en 2024 chez Caraïbéditions. Présenté au Domaine de Tivoli à Fort-de-France, le spectacle s’inscrit dans une démarche artistique qui fait dialoguer littérature, théâtre, danse et musique afin de donner corps à l’une des figures les plus emblématiques de la culture populaire guadeloupéenne : Marcel Lollia, surnommé Vélo.
Le roman d’Ernest Pépin constitue déjà en lui-même une œuvre singulière. L’auteur ne cherche pas à écrire une biographie traditionnelle du célèbre tanbouyé. Il préfère emprunter une voie plus poétique et plus profonde : celle d’une parole réinventée de l’intérieur. En se glissant dans la conscience de Vélo, il compose une sorte d’autobiographie imaginaire qui restitue non seulement le parcours d’un homme exceptionnel, mais aussi l’âme d’un peuple. Chaque page vibre au rythme du tambour ka ; chaque phrase semble porter l’écho d’un battement, d’une respiration ou d’un chant venu des profondeurs de l’histoire caribéenne. À travers cette écriture musicale et incantatoire, Ernest Pépin érige Vélo en symbole de résistance, de création et de liberté.
L’adaptation de Fola Gadet s’attache précisément à faire entendre cette voix. Plus qu’une simple transposition du récit à la scène, elle constitue une recréation qui cherche à restituer la puissance sensorielle et émotionnelle du texte. Le spectacle met en lumière ceux que l’histoire officielle oublie souvent : les humbles, les anonymes, les artistes populaires, les héritiers d’une mémoire longtemps marginalisée. En ce sens, le « tanbouyé des sans-voix » devient le porte-parole de toute une communauté, de toutes celles et ceux dont l’existence et les luttes ont contribué à façonner l’identité caribéenne.
Cette dimension trouve une résonance particulière dans le parcours de Fola Gadet. Universitaire, écrivain, rappeur et homme de scène, il a consacré une grande partie de ses travaux aux questions de culture populaire, de mémoire, d’engagement social et d’expression des groupes marginalisés. Son œuvre littéraire comme son parcours artistique témoignent d’une attention constante aux voix invisibilisées. Son adaptation du roman de Pépin apparaît ainsi comme une rencontre naturelle entre deux univers profondément attachés à la valorisation des héritages culturels caribéens.
La mise en scène confiée à José Exélis amplifie encore cette dimension. Le spectacle ne repose pas uniquement sur la parole. Il associe le jeu de Fola Gadet à la danse de Kelly Gustarimac et à la création musicale de Jeff Baillard. La présence du corps, du mouvement et du rythme permet de traduire scéniquement ce que l’écriture de Pépin suggère : une mémoire qui ne passe pas seulement par les mots mais aussi par les gestes, les sons et les vibrations du tambour. La musique devient alors un langage à part entière, capable de transmettre les émotions, les blessures et les espoirs d’un peuple.
Au-delà de l’hommage rendu à Vélo, Le Tanbouyé des sans-voix interroge la place de l’art dans la construction des mémoires collectives. Le tambour y apparaît comme un instrument de résistance culturelle, un vecteur de transmission et un symbole de survie. Figure populaire marquée par la pauvreté, la maladie et les difficultés de l’existence, Vélo incarne cette capacité à transformer la souffrance en création. Son parcours devient celui d’une communauté qui, malgré les blessures de l’histoire, a su préserver et faire rayonner son patrimoine culturel jusqu’à lui donner une portée universelle.
Par cette adaptation, Fola Gadet réussit ainsi à prolonger le geste littéraire d’Ernest Pépin. Il transforme un roman profondément musical en une expérience scénique où la parole, le rythme, le corps et la mémoire se répondent. Le spectacle célèbre non seulement un artiste légendaire du gwoka, mais aussi tous les « sans-voix » auxquels il prête sa force et son souffle. Il rappelle que la culture populaire est souvent le lieu où s’écrit l’histoire la plus authentique des peuples, et que le tambour, bien au-delà de la musique, demeure un puissant instrument de mémoire, de dignité et de liberté.
