— Les Contrechroniques d’Yves-LéopoldMonthieux —
Alors que l’administration américaine réactive la logique d’exclusivité continentale de 1823 sous la forme d’un « corollaire Trump », la présence de la France et de l’union européenne dans la caraïbe redevient un enjeu géopolitique brûlant. Une résurgence qui rappelle que la départementalisation de 1946 fut avant tout un bouclier contre les velléités d’annexion américaines.
La « Donroe doctrine » : Le pré carré américain réaffirmé
En ajoutant explicitement un « Trump corollary » à la doctrine Monroe — ironiquement surnommé la Donroe doctrine en référence à Donald —, la stratégie de sécurité nationale des États-Unis franchit un cap décisif. L’objectif affiché par Washington est sans ambiguïté : réaffirmer la prééminence absolue des États-Unis sur l’hémisphère occidental, verrouiller le bassin des Caraïbes – la mare nostrum américaine – et stopper l’expansion de puissances rivales, en particulier la Chine. Cette orientation s’incarne désormais de manière très concrète par des démonstrations de force militaires et des pressions diplomatiques accrues autour du Venezuela et dans l’espace caraïbe. Le 11 août 2026, la diffusion par le département d’État d’une présentation officielle célébrant l’héritage de James Monroe a entériné ce retour au « pré carré ». L’illustration en est faite par la nouvelle carte des USA que Donald Trump entend imposer au monde. Mais dans ce tableau d’exclusivité continentale, la présence de territoires français — et donc juridiquement de l’union européenne — au cœur de la caraïbe pose une question stratégique singulière.
La départementalisation de 1946 comme bouclier géopolitique
Cette hantise américaine de la présence française dans la région n’a rien de nouveau. Dès la fin de la première guerre mondiale, des velléités d’annexion ou de cession des Antilles françaises par les États-Unis en paiement de dettes de guerre s’étaient manifestées, conduisant le sénateur martiniquais Henry Lémery à déposer dès 1923 une proposition de loi pour protéger ces territoires. L’intérêt étasunien s’était de nouveau manifesté avec force lors de la seconde guerre mondiale. C’est précisément pour parer à cette menace que la départementalisation des « quatre vieilles colonies » fut votée le 19 mars 1946. Loin d’être une simple mesure sociale ou une conquête locale à la gloire d’Aimé Césaire, la transformation de la colonie en département français fut une opération de géopolitique majeure orchestrée par le général de Gaulle et le parti communiste français. Loin de promettre de donner les Antilles aux USA, de Gaulle y voyait le seul moyen d’empêcher les Anglo-saxons de « rogner les ailes de la France » et de bouter l’Europe hors de la caraïbe, tandis que les communistes redoutaient de céder du terrain à l’impérialisme américain.
L’efficacité de ce rattachement républicain face à la doctrine Monroe avait d’ailleurs été résumée par une formule de Fidel Castro s’adressant à de jeunes communistes martiniquais dans les années 1970 : « vous avez la chance d’être rattachés à la France, sinon les États-Unis occuperaient déjà vos îles ».
La Martinique face à la géopolitique du XXème siècle
Dans la logique contemporaine de la doctrine Monroe revisitée par Donald Trump, le statut de la Martinique ne pose plus seulement la question du colonialisme classique, mais celle de la présence de puissances européennes considérées par Washington comme des interférences dans leur sphère d’influence directe. Alors que le débat politique intérieur martiniquais reste polarisé autour des symboles institutionnels ou du désir de rupture, ce contexte international rappelle la vulnérabilité d’une petite île de la caraïbe artificiellement dorée face aux appétits des superpuissances. Pour la population, face aux secousses d’une pax americana autoritaire, le maintien de la Martinique au sein du cadre constitutionnel français et européen se voudrait le véritable paratonnerre géopolitique de l’île. Mais 50 ans plus tard, alors que le département a disparu et que la notion de métropole n’aurait plus sa raison d’être, l’assurance française est-elle garantie ? Faudrait-il encore la souhaiter s’il est vrai qu’à l’inverse, sans le crier sur les toits, d’autres y verraient l’occasion rêvée de faire sauter le verrou du colonialisme français ? Au delà de la gestion calamiteuse de la CTM, le successeur de Césaire semble être le premier à l’avoir compris et paraît réussir là où les leaders indépendantistes se sont cassé les dents ?
Silence sépulcral de l’État régalien et de la collectivité
Le silence observé à la fois par la France et les élites des Antilles françaises face aux évolutions et réactions internationales s’explique par des postures et des contradictions idéologiques profondes. Le silence et la retenue de l’État découlent principalement du poids de l’histoire. Le gouvernement français craint par-dessus tout d’être accusé de comportement « néocolonial » ou d’ingérence. Pour éviter d’alimenter les procès en colonialisme, Paris observe un mutisme prudent, à peine troublé parle chuchotement de la secrétaire d’état aux DOM. Du côté des Antilles françaises, la dépendance et le décalage entre verbe et réalité sont à l’œuvre : le silence abyssal des leaders indépendantistes antillais s’explique. Prendre position ou soutenir ouvertement des ruptures internationales mettrait en lumière ce paradoxe d’une collectivité dépourvue de moyens économiques, tout en aspirant à la souveraineté. S’engager sur la scène internationale obligerait les dirigeants locaux à assumer les conséquences pratiques de leurs discours.
En bref, la France se tait par culpabilité historique, tandis que les leaders antillais se taisent pour ne pas réveiller le peuple et exposer la fragilité économique de leur posture souverainiste. Comme un manicou ébloui de nuit par les phares d’un véhicule, la Martinique s’en trouve immobilisée. Et piégée.
Fort-de-France, le 9 septembre 2026
yLm
