“Le marchand de larmes”, lecture, mise en espace par José Exélis

“Ici on n’aime pas les étrangers”

— Par Roland Sabra —

Avec la lecture mise en espace du « Marchand de larmes » José Exélis souligne la cohérence d’une démarche entamée avec «  Les enfants de la mer », celle d’un théâtre engagé contre la bêtise, la xénophobie, le racisme, en faveur d’un humanisme qui s’il fût un temps démodé fait aujourd’hui retour. On ne  peut que s’en féliciter.

Dans le roman de Xavier Orville ( 1985) , six pieds sous terre le mort pense, parle encore se lève de la fosse et se mêle aux viants. “Moi Elie Caboste, je suis mort depuis longtemps, mais je n’ai pas de regrets, puisque grâce à elle, j’ai gagné la parole éternelle et Moi qui vous parle, je cours dans les racines, les feuilles, le vent et l’eau. Je suis au cœur de vos pensées les plus secrètes, là même où vous n’auriez jamais l’idée d’aller me chercher.” Et le narrateur de faire le récit des heurs et des malheurs, les seconds recouvrant largement les premiers, de Marie-Triangle devenue la honte de sa famille. Elle s’est faite engrosser et refuse de donner le nom de l’auteur de son infamie dont elle n’est pas sûre. D’enfant chérie de son père qui « avait révé pour elle d’une traine blanche, d’une couronne de fleurs d’orangers », la voilà devenue la risée du village cette «  sainte Nitouche qui dit bonjour sur le dos… ». Rejetée par les siens c’est auprès de Thomas Dieudonné,’un étranger, un métèque, un Haïtien rescapé d’un naufrage, affecté par les bien-pensants, dans leur grande commisération, aux activités de balayage, qu’elle trouvera refuge. En vaine de confidence elle lui dra: «  Je pourrais presque gagner ma vie en vendant des larmes » Ce à quoi Dieudonné répondra :  «  Moi aussi je pleure en dedans, parce que je suis étranger et ici on n’aime pas les étrangers ». De cette union des pleurs ils vont faire commerce de larmes guérisseuses si tant et si bien que leur succès loin de produire « une louange féconde de tous ceux  qu’ils avaient guéris » va , au contraire susciter la jalousie et la haine. Une cabale est montée, à l’instigation des médecins et pharmaciens. Elle se polarisera non seulement sur Dieudonné mais sur l’ensemble de la communauté haïtienne. « Le pays est envahi par cette vermine. Il faut les détruire. » Dieudonné sera assassiné. Impunément. Elie Caboste reprendra les mot de Dieudonné :  «  ici on n’aime pas les étrangers «et donnera la clé de l’énigme : « Et moi Caboste, bien après que mes os seront tombés en poussière, je continuerai à dire que c’est vous tous qui l’avez tué. »

Le texte, écrit en 1985 et qui parle des refugiés et de la façon dont ils sont accueillis, en Europe et ici, aujourd’hui, dans nos îles est une pure merveille. Il se baigne dans les eaux de la poésie surréaliste : «  Le bien-être avait transformé ses paupières en deux coquillages sur lesquels brillaient les écailles d’un ban de carangues et leurs nageoires y avaient laissé de longues stiries argentées qui prolongeaient les cils. » Il avait « Des gestes de miel sauvage. »

Michel Richard, une vieille connaissance de José Exélis, et Jann Beaudry ont régalé le public et si la première partie, au cours de laquelle un Elie Caboste vaticinant plante le décor, a paru un peu longue, une fois la rencontre entre Thomas Dieudonné et Marie-Triangle réalisée, ce fut bonheur et réjouissances. Jann Beaudry n’en finit pas d’explorer des registres jusque là délaissés par son talent. Elle s’est parfois aventurer, avec succès, sur le terrain gouailleur, confirmant par là un champ de possibilités encore en friche et quand elle chante, quand elle accompagne de sa voix aérienne Kali soutenu au percussions par Willy Léger, un ange passe.

On ne sait si au-delà de la mise en espace de la lecture il y aura une adaptation théâtrale du texte de Xavier Orville. Le destin de Marie-Traingle et Thomas Dieudonné peut être assurément l’objet d’une dramaturgie. Elie Caboste est un rôle de narrateur en soi. Reste qu’une telle adaptation suppose un travail titanesque. On n’osera pas reprocher à José Exélis de proposer des lectures qui incitent  à  un  accomplissement qui reste  trop souvent inabouti. On n’osera pas, mais presque… Par contre on se félicitera de sa persévérance artistique à  rappeler à travers l’ensemble de ses travaux qu’il n’y a pas d’identité sans altérité et que le combat contre la bétise est sans fin.

Fort-de-France , le 18/04/2018

R.S.