L’aménagement du créole en Haïti et la stigmatisation du français : le dessous des cartes

— Par Robert Berrouët-Oriol, linguiste-terminologue

Édouard Glissant, philosophe et romancier martiniquais : « On ne peut plus écrire son paysage ni écrire sa propre langue de manière monolingue. Par conséquent, les gens qui, comme par exemple les Américains, les États-Uniens, n’imaginent pas la problématique des langues, n’imaginent même pas le monde. Certains défenseurs du créole sont complètement fermés à cette problématique. Ils veulent défendre le créole de manière monolingue, à la manière de ceux qui les ont opprimés linguistiquement. Ils héritent de ce monolinguisme sectaire et ils défendent leur langue à mon avis d’une mauvaise manière. Ma position sur la question est qu’on ne sauvera pas une langue dans un pays en laissant tomber les autres. » (Lise Gauvin : « L’imaginaire des langues – Entretien avec Édouard Glissant », revue Études françaises, 28, 2/3, 1992 – 1993, Presses de l’Université de Montréal, 1993.)

La récente cabale, sur fond de « duperie argumentative », lancée par l’un des principaux Ayatollahs du créole à l’encontre du linguiste Rochambeau Lainy est riche d’enseignements (voir mes articles « L’unilatéralisme « créoliste » sectaire et dogmatique du linguiste Michel DeGraff contesté par le linguiste Rochambeau Lainy : documents à consulter » (rezonòdwès, 14 avril 2022) et « Ayatollahs du créole : la « duperie argumentative » est un procédé toxique dans le débat sur la question linguistique haïtienne » (Le National, 21 avril 2022). Pour mémoire, il y a lieu de rappeler que le linguiste Rochambeau Lainy –enseignant-chercheur à la Faculté de linguistique appliquée de l’Université d’État d’Haïti–, a publié le résumé d’une conférence qu’il a prononcée le 1er avril 2022 à l’Université d’Indiana ayant pour titre « Créole haïtien et français côte à côte en Haïti : un cas de bilinguisme mal géré ». Le 9 avril 2022, Michel DeGraff –sans même avoir lu le texte intégral de la communication de Rochambeau Lainy, il faut une fois de plus le souligner–, lui oppose une « bavardeuse » et frauduleuse cabale au motif, non avéré, que Rochambeau Lainy se serait donné pour objectif à travers sa conférence de « pwoteje lang franse ann Ayiti ».

Débattre publiquement des questions linguistiques, débattre des rapports du créole et du français en Haïti est-il accessoire, non urgent et faut-il y voir, de manière réductrice, un « combat de coqs » ? Doit-on aujourd’hui en Haïti s’interdire de réfléchir au rôle et aux fonctions du français, langue co-officielle, sous peine d’être excommunié par la petite confrérie des « créolistes » fondamentalistes ? Face aux poignantes urgences que connaît Haïti à l’heure actuelle, est-il fondé de réfléchir à haute voix sur la problématique linguistique haïtienne ? Voici en quels termes l’historien Alain Saint-Victor, dans un courriel qu’il m’a adressé le 27 avril 2022, nous invite à aborder le dyptique langue/éducation : « Li enpotan vre pou nou pa tonbe lan fo deba, sitou konsènan yon sijè esansiyèl  kankou wol lang lan edikasiyon. Lan ka peyi nou, kesyion sa a gen tout enpotans li paske istorikman sistèm edikasiyon nou an toujou konsolide ak repwodwi ekskliziyon ak apatay, e jan kesyon lang lan poze a lan edikasyon an se youn lan pi gwo faktè lan repwodwi inegalite ak lenjistis. Kidonk deba sou lang, wol pou li jwe lan yon sistèm edikasiyon ki la pou sevi majorite pèp ayisiyen enpotan anpil. E deba sa a dwe konsene tout konpatriyot ki vle yon lot sosyete lan peyi a, yon sosiyete kote tout moun se moun. » La présente « Tribune » propose en partage un regard analytique sur l’aménagement du créole en Haïti dans ses rapports avec la stigmatisation du français : elle éclaire l’actuel débat par l’abord de la dimension éthique du travail scientifique.

  1. L’éthique scientifique est une éthique citoyenne

La cabale lancée par Michel DeGraff ? Faux procès et procès frauduleux, fabriqué de toutes pièces. La « Tribune » que j’ai publiée en Haïti le 21 avril 2022 dans Le National, « Ayatollahs du créole : la « duperie argumentative » est un procédé toxique dans le débat sur la question linguistique haïtienne », éclaire rigoureusement les mécanismes de la « duperie argumentative » mise en œuvre par Michel DeGraff ainsi que les objectifs de la cabale qu’il a frauduleusement lancée sans avoir lu le texte intégral de la communication de Rochambeau Lainy. Il y a lieu ici de préciser que Michel DeGraff, promoteur d’une ample « arnaque lexicographique » à travers le médiocre « Glossaire » du MIT Haiti Initiative et auteur de la « duperie argumentative » que j’ai auscultée, a sanctifié un improbable et surréaliste système d’analyse « scientifique » : « analyser » et commenter publiquement le texte d’une conférence sans l’avoir lu et prêter à un linguiste, Rochambeau Lainy, une vision, une « mission » qu’il n’a à aucun moment évoquée ni défendue dans le résumé de sa communication… S’il est récurrent que l’évocation du nom et des homélies de Michel DeGraff provoquent invariablement le fou rire de nombre d’enseignants et de linguistes en Haïti, il faut certes en prendre note mais nous devons récuser pareille attitude pour ne s’en tenir qu’au débat d’idées. Celui-ci exige toutefois l’observance de critères de crédibilité car la « duperie argumentative » de Michel DeGraff qui s’adosse, à l’encontre de Rochambeau Lainy, à une véritable imposture « scientifique » –commenter publiquement le texte d’une conférence sans l’avoir lu–, renvoie à l’incontournable question de l’éthique et de la déontologie dans le champ scientifique, y compris en linguistique.

La dimension éthique et déontologique du débat public doit être fortement soutenue en Haïti, notamment en raison des lourdes fractures intellectuelles et sociales léguées par la dictature duvaliériste ainsi que par les différentes variantes des idéologies populistes assautant la construction d’un État de droit au pays depuis l’adoption de la Constitution de 1987. Ainsi, « La probité scientifique désigne l’attitude qui consiste à respecter l’éthique scientifique, c’est-à-dire les valeurs, usages, obligations et règles, tacites ou formelles, reconnus par la communauté scientifique ou par la société plus large comme devant régir le travail et les comportements individuels des scientifiques. (…) La fraude est la catégorie la plus grave d’inconduite scientifique. Elle fait intervenir des gestes ou des comportements carrément malhonnêtes, voire illégaux » (« L’éthique et l’intégrité en recherche » – « Introduction aux méthodes de recherche scientifique », TÉLUQ, Québec, 2022). En donnant accès simultanément au résumé de la conférence de Rochambeau Lainy et aux commentaires frauduleux de Michel DeGraff, j’ai mis en lumière le fait avéré que la « fraude argumentative » qu’il a sanctuarisée –commenter publiquement le texte d’une conférence sans l’avoir lu–, contrevient lourdement à la probité scientifique et s’oppose à l’éthique scientifique. J’invite à nouveau tous les lecteurs de cette « Tribune » à relire le résumé de communication de Rochambeau Lainy (1er avril 2022) et l’homélie de Michel DeGraff (9 avril 2022) pour prendre toute la mesure de la « duperie argumentative » mise en œuvre par Michel DeGraff (cf. l’article « L’unilatéralisme « créoliste » sectaire et dogmatique du linguiste Michel DeGraff contesté par le linguiste Rochambeau Lainy : documents à consulter » (Robert Berrouët-Oriol, rezonòdwès, 14 avril 2022). Il faut bien comprendre que la « duperie argumentative » est de l’ordre de la « fraude intellectuelle » sur le registre de la pratique scientifique : « (…) les actions de fraude qui vont à l’encontre d’un déroulement correct de la pratique scientifique ne sont pas très difficiles à circonscrire. Il s’agit des entorses délibérées, à caractère malveillant ou mensonger, à « l’objectité » et/ou à la « confiance collective » qui caractérisent la pratique scientifique » (voir l’article « Les sciences et leurs problèmes : la fraude scientifique, un moyen de diversion ? », par Serge Gutwirth et Jenneke Christiaens, Revue interdisciplinaire d’études juridiques 2015/1 (Volume 74). 

  1. L’éthique scientifique n’autorise pas la modélisation de l’« arnaque lexicographique »

Sur le plan de l’éthique scientifique, il y a lieu de rappeler que la « duperie argumentative » mise en œuvre par Michel DeGraff à l’encontre de Rochambeau Lainy a été précédée d’une surréaliste « arnaque lexicographique ». J’en ai fait la rigoureuse démonstration dans plusieurs textes, notamment dans ma « Lettre ouverte au MIT Department of linguitics : « Pour promouvoir une lexicographie créole de haute qualité scientifique » (Le National, 1er février 2022) ainsi que dans « Le naufrage de la lexicographie créole au MIT Haiti Initiative » (Le National, 15 février 2022). Sur la base des critères de la lexicographie professionnelle, j’ai en effet démontré que Michel DeGraff –à contre-courant de l’éthique scientifique et dépourvu de toute compétence avérée en lexicographie–, défend et promeut deux choses : (1) un pseudo « modèle » lexicographique de type Wikipédia inconnu à l’échelle internationale et parmi les enseignants et les praticiens de la lexicographie et (2) un « Glossaire » médiocre et hors-sol, pré-scientifique et pré-lexicographique dans lequel la plupart des 800 équivalents « créoles » sont faux et/ou fantaisistes, ou qu’ils ne constituent pas une unité lexicale, ou qu’ils sont non conformes à la syntaxe du créole, ou qu’ils présentent en nombre élevé une totale opacité sémantique. J’ai ainsi démontré que ce « Glossary », élaboré par des anglophones peu familiers du créole et qui ignorent totalement la méthodologie de la lexicographie professionnelle, ne peut être utilisé pour l’enseignement en créole des sciences et des techniques. Voici quelques exemples tirés du « Glossary of STEM terms from the MIT – Haiti Initiative » que Michel DeGraff tente aventureusement de parachuter dans le système éducatif haïtien :

Termes anglais

Équivalents « créoles » du MIT-Haiti Initiative

air resistance

rezistans lè

air track

pis kout lè, pis ayere

and replica plate on

epi plak pou replik sou

escape velocity

vitès chape poul

multiple regression analysis

analiz pou yon makonnay regresyon

center of mass

sant mas yo

checkbox

bwat tchèk

flux meter

flimèt

line integral

entegral sou liy

how many more matings would you like

to perform ?

konbyen kwazman ou vle reyalize ?

Ces pseudo équivalents « créoles », qu’aucun locuteur créolophone, enseignants et élèves, ne peut comprendre –et que Michel Degraff qualifie frauduleusement d’« interactifs » et de « dynamiques »–, illustrent bien l’adéquation qu’il y a entre une production pré-scientifique et pré-lexicographique et l’éthique scientifique : lorsque celle-ci est systématiquement mise de côté ou qu’elle est maquillée, les « créolistes » fondamentalistes font par exemple appel à l’« arnaque lexicographique » pour modéliser un système de type Wikipedia totalement inopérant et véritablement dommageable pour l’enseignement en langue maternelle créole. Michel Degraff étant familier de la banalisation des contradictions aveuglantes et de la mise au rancart de l’éthique scientifique, il y a lieu de rappeler en quels termes l’élaboration du « Glossary » est présentée, sur le site du MIT – Haiti Initiative, au chapitre « Kreyòl-English glosses for creating and translating materials in Science, Technology, Engineering & Mathematics (STEM) fields in the MIT-Haiti Initiative » : « (…)  l’un des effets secondaires positifs des activités du MIT-Haïti (ateliers sur les STIM, production de matériel en kreyòl de haute qualité, etc.) est que nous enrichissons la langue d’un nouveau vocabulaire scientifique qui peut servir de ressource indispensable aux enseignants et aux étudiants. Ces activités contribuent au développement lexical de la langue » créole. [Ma traduction]

  1. L’éthique scientifique et la légitime défense du créole n’autorisent pas l’allégeance publique au cartel politico-mafieux du PHTK

Il existe une surprenante et toxique « trilogie pré-épistémologique » chez le principal Ayatollah du créole haïtien : celle qui met en lien actif le déni de l’éthique scientifique, le culte aveugle de la « duperie argumentative » y compris en matière de lexicographie créole et l’allégeance au cartel politico-mafieux du PHTK néo-duvaliériste au pouvoir en Haïti depuis onze ans. De manière documentée, la preuve de cette allégeance politique –que Michel DeGraff n’a toujours pas publiquement démentie jusqu’à aujourd’hui–, est désormais connue. Les documents que je cite à l’appui de cette allégeance politique peuvent être consultés par tous les lecteurs de cette « Tribune » : (1) d’une part la promotion du PSUGO de Michel Martelly/Laurent Lamothe dans l’article publié par Michel DeGraff dans la Revue transatlantique d’études suisses, 6/7, 2016/17 : « La langue maternelle comme fondement du savoir : l’initiative MIT-Haïti : vers une éducation en créole efficace et inclusive ». Dans cet article, Michel DeGraff prétend qu’« Il existe déjà de louables efforts pour améliorer la situation en Haïti, où une éducation de qualité a traditionnellement été réservée au petit nombre. Un exemple récent est le Programme de scolarisation universelle gratuite et obligatoire (PSUGO) lancé par le gouvernement haïtien en 2011 dans le but de garantir à tous les enfants une scolarité libre et obligatoire. » D’autre part (2) la promotion du même PSUGO dans une vidéo mise en ligne sur YouTube au cours du mois de juin 2014, dans laquelle il soutient, sans révéler ses sources ni fournir de preuve irréfutable, que 88 % des enfants [haïtiens] vont à l’école grâce au PSUGO : « Gras a program Psugo a 88 pousan timoun ale lekòl ». L’allégeance de Michel DeGraff au cartel politico-mafieux du PHTK néo-duvaliériste est corrélée au déni de l’éthique scientifique et elle s’accommode sans états d’âme à l’usage de l’amalgame lorsqu’il écrit avec complaisance que Rochambeau Lainy ne serait qu’un supplétif au service des institutions « coloniales » en Haïti que seraient… l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), l’ambassade de France en Haïti et l’Institut français : « l ap sèvi misyon Organisation internationale de la Francophonie (OIF), Ambassade de France en Haïti, Institut Français en Haïti e latriye ». L’allégeance de Michel DeGraff au cartel politico-mafieux du PHTK néo-duvaliériste est également tributaire de l’accord signé en avril 2013 avec l’État haïtien représenté par l’un des principaux caïds de ce cartel, le Premier ministre Laurent Lamothe (voir l’article « MIT and Haiti sign agreement to promote Kreyòl-language STEM education », MIT News Office, 17 avril 2013). Michel DeGraff étant le seul linguiste haïtien à soutenir publiquement le très décrié PSUGO du cartel politico-mafieux du PHTK, pareille allégeance qui tourne le dos à l’éthique scientifique a certainement un prix politique : passer sous silence le rôle invariablement déstructurant, désastreux et dominant de la puissance impériale américaine en Haïti de l’Occupation de 1915 à aujourd’hui, pour ne voir que celui de l’État français et la pseudo « francofolie ». Il lui est ainsi aisé de cibler l’instrumentalisation du français stigmatisé au titre d’une pseudo « langue coloniale » tout en se privant d’aborder l’instrumentalisation de l’anglais à des fins de domination politique en Haïti. Il lui est dès lors aisé de taire l’inféodation de l’économie d’Haïti à celle des États-Unis tout en faisant l’impasse sur l’hégémonie américaine dans la zone Caraïbe –hégémonie qui dans tous les cas de figure accorde une place opérationnelle dominante à l’instrumentalisation de l’anglais, langue que Michel DeGraff se garde de qualifier de « langue coloniale ». (Note : sur « la dépendance structurelle » de l’économie d’Haïti vis-à-vis celle des États-Unis, voir l’article de Charles L. Cadet, « Une nouvelle économie pour Haïti » dans la revue du CRESFED, Rencontre, no 20 – 21 / septembre 2009 ; pour une lecture historique et politique du rôle déstructurant du « Loup impérial » français en Haïti depuis 1804, voir l’étude de Rose-Mie Léonard, « L’indépendance d’Haïti : perceptions aux États-Unis, 1804-1864 », dans Outre-Mers – Revue d’histoire, 2003 / 340-341 ; à propos de la rançon imposée par l’État français à Haïti en reconnaissance de son indépendance (la mal-nommée « dette de l’indépendance »), voir entre autres l’article de François Bonnet paru dans Médiapart le 9 juillet 2021, « Haïti et la « dette de l’indépendance » : un scandale toujours brûlant » ; la mal-nommée « dette de l’indépendance » fait l’objet d’une rigoureuse analyse historique et économique élaborée par Thomas Piketty, qui aborde le cas d’Haïti dans son ouvrage « Capital et idéologie » paru aux Éditions du Seuil en septembre 2019.)

Michel DeGraff introduit donc dans le débat linguistique haïtien une ample mystification : seul le français serait en Haïti une « langue coloniale » responsable de tous les maux du pays, en conséquence il fait frauduleusement grief à Rochambeau Lainy de s’être donné pour objectif à travers le texte de sa conférence –qu’il n’a toujours pas lu–, de « pwoteje lang franse ann Ayiti ». Ainsi, dans son intempestive et « bavardeuse » croisade contre la langue française en Haïti, Michel DeGraff confond volontairement et frauduleusement la langue et les usages sociaux, économiques et politiques de la langue… Et pareille acrobatie « scientifique » ne vaut que pour le français. Un tel enfermement catéchétique, mystifiant, se donne à mesurer au creux de l’article écrit par Tara García Mathewson, « How Discrimination Nearly Stalled a Dual-Language Program in Boston » (The Atlantic.com, 7 avril 2017), dans lequel pince sans rire Michel DeGraff, cité par l’auteure, assène que « We became free in 1804 but through the french language we did remain colonized ». (« Nous sommes devenus libres en 1804 mais, grâce à la langue française, nous sommes demeurés colonisés. ») [Ma traduction] Les 11 millions d’Haïtiens seraient aujourd’hui des « colonisés »… grâce à et au moyen de la langue française, ce présumé statut « colonial » étant intrinsèquement produit par la langue française du seul fait de sa présence en Haïti. Pire : ce présumé statut « colonial » n’aurait donc rien à voir avec la configuration des rapports socio-économiques du pays, avec le mode d’exercice kleptocratique du pouvoir d’État, avec l’inféodation de l’économie haïtienne à celle du « Loup impérial » américain depuis 1915.

Il ressort de cet éclairage que le déni de l’éthique scientifique, la stratégie de la « fraude argumentative » couplée à l’amalgame, à l’« arnaque lexicographique » et à l’allégeance de Michel DeGraff au cartel politico-mafieux du PHTK néo-duvaliériste s’articulent en un tout parfaitement et historiquement identifiable : « l’idéologie linguistique haïtienne ».

  1. « L’idéologie linguistique haïtienne » alimente la minorisation institutionnelle du créole

Dans l’article que j’ai publié en Haïti dans Le National du 27 mars 2020, « Le créole et « L’idéologie linguistique haïtienne » : un cul-de-sac toxique », j’ai présenté deux importants chapitres de la remarquable thèse de doctorat soutenue en 2015 par le sociolinguiste/sociodidacticien Bartholy Pierre-Louis à l’Université européenne de Bretagne et qui a pour titre « Quelle autogestion des pratiques sociolinguistiques haïtiennes dans les interactions verbales scolaires et extrascolaires en Haïti ? : une approche sociodidactique de la pluralité linguistique ». Ancien étudiant de la Faculté de linguistique appliquée de l’Université d’État d’Haïti, Bartholy Pierre-Louis a mené des recherches de terrain et il ausculte avec rigueur ce qu’il nomme très justement « l’idéologie linguistique haïtienne ». Au chapitre 9.3.1.1 de cette thèse, « Langues, communication et pratiques didactiques », Bartholy Pierre-Louis analyse le dispositif d’enseignement/apprentissage du français en Haïti, et cet éclairage est précieux pour interroger la didactisation des connaissances en général, et, de manière plus spécifique, l’impératif de la didactisation du créole aux côtés du français dans l’aménagement futur de nos deux langues officielles. Au chapitre 4.3.1.3 (p. 201 et suiv.) intitulé « L’idéologie linguistique haïtienne : pour ou contre le français ? », il observe ceci : « Que ce soit en famille, à école, à l’université, dans les administrations publiques et/ou privées ou dans les milieux sociaux spontanés, le créole doit être partout utilisé. Il est question ici de remplacer le français par le créole là où il n’a pas encore été investi soit comme langue de scolarisation ou langue de communication. Cette proposition rejoint [celle des] militants du créole qui soutiennent, du reste, fermement cette position. Dans leurs discours, le français est moins important, même si la constitution haïtienne lui a confié le statut de langue seconde et officielle. (…) De plus, ils rendent le français en partie responsable du sous-développement du pays, car les taux d’échecs majeurs sont liés au français comme langue d’enseignement ; ce qui est largement discutable et même réfuté dans certaines publications scientifiques dont celles de Berrouët-Oriol (2011 : 182) qui voit, au contraire, la possibilité d’aménager les deux langues : « Mais contrairement à certains qui croient, de bonne foi ou avec d’ingénues ornières, qu’il faudrait désormais passer de manière exclusive au « tout en créole », nous plaidons ouvertement pour un aménagement linguistique fondé sur l’effectivité des droits linguistiques dans les deux langues haïtiennes » (op. cit. p. 201-202).

« L’idéologie linguistique haïtienne » auscultée par Bartholy Pierre Louis à partir de ses recherches de terrain et qui repose très largement sur le déni du caractère bilingue de notre patrimoine linguistique historique couplé à l’idée de la « guerre des langues » en Haïti, s’arrime pour l’essentiel à une vulgate, une sorte de bric-à-brac où s’empilent poncifs et clichés, diabolisation du français décoré de la médaille « langue coloniale » et enfermement du créole dans l’équation sclérosée « langue = identité ». Elle illustre le relatif rachitisme de la « pensée linguistique » des « créolistes » fondamentalistes en ce qui a trait à l’aménagement du créole, et cette déficiente « pensée linguistique » qui se limite souvent à l’emploi de slogans « militants » (« bay kreyòl la jarèt ») et à des déclarations volontaristes est de manière générale dépourvue de vision d’ensemble en lien avec les sciences du langage et la jurilinguistique.

« L’idéologie linguistique haïtienne » est largement tributaire des errements idéologiques du linguiste Yves Dejean dont la langue maternelle est le français. Yves Dejean est l’auteur d’ouvrages et d’articles scientifiques de grande valeur, entre autres de « Comment écrire le créole d’Haïti » (thèse de doctorat sous la direction d’Albert Valdman, Indiana University, 1977, Éditions Collectif Paroles, Montréal, 1980). Yves Dejean, qui est sans doute le plus érudit de tous les linguistes haïtiens, a publié en 1975, la plaquette « Dilemme en Haïti : français en péril ou péril français ? » (Éditions Connaissance d’Haïti). Il est également l’auteur d’autres textes de facture aveuglément idéologique, dont « Fransé sé danjé » (revue Sèl, n° 23-24 ; n° 33-39, New York, 1975). Il est attesté que Yves Dejean n’a jamais effectué de recherches démolinguistiques en Haïti et qu’à sa suite plusieurs linguistes colportent des poncifs, des clichés et des propos fantaisistes, y compris sur le nombre de locuteurs du français (tantôt 5%, 8%, 12%, 21%…) ; et c’est encore à sa suite que l’on occulte l’étude des mécanismes systémiques, didactiques et politiques de l’échec de l’enseignement du français en Haïti. L’aveuglement idéologique d’Yves Dejean l’a conduit à énoncer le dogme suivant : « Il faut tirer les conséquences du fait qu’Haïti est un pays essentiellement monolingue. Haïti est des plus monolingues des pays monolingues » (« Rebati », 12 juin 2010). Et comme en écho itératif à Yves Dejean, Michel DeGraff –scolarisé en français aux cycles primaire et secondaire dans l’une des meilleures écoles francophones d’Haïti–, invente un nouveau concept « scientifique » dans le domaine de la démolinguistique : les « aberrances statistiques » que constitue l’ensemble des locuteurs du français en Haïti (voir l’article « Le devoir néocolonial et le non-devoir de maison du président François Hollande », par Michel DeGraff, Le Nouvelliste, 15 mai 2015). L’aveuglement idéologique d’Yves Dejean est aussi au fondement de la mise à l’écart, chez certains linguistes haïtiens, des études scientifiques (sociolinguistiques, sociodidactiques, neurolinguistiques, etc.) relatives à l’acquisition précoce de la langue seconde dans nombre de pays, de la Suisse au Canada, de la Belgique au Cameroun, du Luxembourg à l’Afrique du Sud, etc. Le monolinguisme chimérique d’Yves Dejean est contredit par les données linguistiques observables dans nombre de pays. Par exemple, l’Afrique du Sud a adopté comme politique linguistique un « multilinguisme de stratégie » et l’article 6 de sa Constitution nationale de 1996 reconnaît onze langues officielles : le sepedi, le sotho, le tswana, le swati, le venda, le tsonga, l’afrikaans, l’anglais, le ndébélé, le xhosa et le zoulou. Dans le domaine éducatif, l’arabisation à marche forcée des pays du Maghreb (Algérie, Maroc, Tunisie) a connu de multiples avatars et de complexes échecs, ce qui a remis à l’ordre du jour l’éducation bilingue (voir Gilbert Grandguillaume (1983) : « Arabisation et politique linguistique au Maghreb », Paris, Maisonnneuve & Larose) ; voir aussi Ahmed Moatassime (1992) : « Arabisation et langue française au Maghreb, un aspect sociolinguistique des dilemmes du développement », Paris : Presses Universitaires de France).

« L’idéologie linguistique haïtienne » se nourrit donc du déni et de la stigmatisation de la réalité francophone de notre patrimoine linguistique historique, elle autorise un ténébreux et confus « djihad linguistique » contre la langue française en Haïti et elle est au fondement du sectarisme et du dogmatisme des « créolistes » fondamentalistes (voir notre article « Faut-il exclure le français de l’aménagement linguistique en Haïti ? », Le National, 20 août 2017). En opposant frontalement le créole et le français, « l’idéologie linguistique haïtienne » interdit l’analyse des mécanismes systémiques et politiques de l’échec de l’enseignement du français en Haïti tout en alimentant la minorisation institutionnelle du créole : elle conforte le sentiment chez les locuteurs unilingues et bilingues que la légitime défense du créole et son indispensable aménagement est l’affaire d’une petite secte de prédicateurs hors sol et qu’elle ne s’accompagne pas d’exigence de rigueur et de transparence sur le plan de l’éthique scientifique. C’est sur ce mode que sont perçues en Haïti plusieurs variantes populistes des homélies des « créolistes » fondamentalistes qui font écran à la réflexion scientifique sur les rapports entre le créole et le français, sur des questions complexes que Rochambeau Lainy, et avant lui d’autres linguistes haïtiens, appellent à mieux étudier : par exemple quelle didactique spécifique du créole langue maternelle faut-il promouvoir dans le système éducatif national ? Quels sont les mécanismes de la reproduction de la minorisation institutionnelle du créole et de l’usage institutionnel dominant du français en Haïti ? Quels sont les ressorts sociologiques et anthropologiques de la grande pauvreté de la « pensée » linguistique des Ayatollahs du créole en matière de didactisation du créole ou de son absence avérée, entre autres chez Yves Dejean dans son livre-phare « Yon lekòl tèt anba nan yon peyi tèt anba » (Éditions de l’Université d’État d’Haïti, 2013) ? [Sur la didactisation du créole, voir le livre collectif de référence « La didactisation du créole au cœur de l’aménagement linguistique en Haïti », par Robert Berrouët-Oriol et al., Éditions Zémès, Port-au-Prince, et Éditions du Cidihca, Montréal, 2021. Sur ce livre de référence, voir l’article de Jean Euphèle Milcé paru dans Le National du 16 avril 2021, « Parution en Haïti et au Canada du livre « La didactisation du créole au cœur de l’aménagement linguistique en Haïti ».]

À l’aune de « l’idéologie linguistique haïtienne », comment expliquer l’injonction qui vaut refus, implicite ou explicite, d’analyser scientifiquement les caractéristiques du français régional d’Haïti ? (Sur le français régional d’Haïti, voir l’excellente étude de Renauld Govain, « Le français haïtien et le « français commun » : normes, regards, représentations » parue en mai 2020 dans le numéro 23 de la revue Altre Modernità (Università degli Studi di Milano, Italie.) Comment comprendre le fait de passer sous silence l’apport de premier plan de linguistes de terrain tels que Fortenel Thélusma auteur notamment du livre « Éléments didactiques du créole et du français » (Imprimerie Éditions des Antilles, 2009) et de « L’enseignement-apprentissage du français en Haïti : constats et propositions » (C3 Éditions, 2016) ? Comment analyser le silence qui entoure les apports de premier plan consignés dans le livre collectif dirigé et coécrit par le linguiste Renauld Govain, Doyen de la Faculté de linguistique appliquée de l’Université d’État d’Haïti, « La francophonie haïtienne et la francophonie internationale : apports d’Haïti et du français haïtien » (JEBCA Éditions, 2021) ? Ce livre de référence éclaire plusieurs problématiques, notamment « La francophonie haïtienne et l’expansion du français en Amérique et dans la Caraïbe » (Renauld Govain), « La persistance des préjugés anti-créole dans l’univers francophone haïtien » (Tontongi), « Aménagement linguistique et réussite scolaire en contexte plurilingue : regard sur le cas d’Haïti » (Lemète Zéphyr). À la conclusion générale de ce livre intitulée « Pour une meilleure connaissance de la francophonie haïtienne » (page 305 et suivantes), Renauld Govain précise avec hauteur de vue qu’« (…) une francophonie haïtienne qui ne s’appuierait pas sur la créolophonie pour se déployer ferait une erreur stratégique. De même, pour développer la maîtrise du français en Haïti, l’école a besoin de s’appuyer sur le CH [créole haïtien] : les deux langues doivent se comporter comme deux langues partenaires dans le système scolaire. Et tout partenariat linguistique digne de ce nom sait qu’il n’y a pas d’étagement entre les langues et que celles-ci sont au même niveau et se mettent mutuellement au service les unes des autres au bénéfice du système éducatif ».

  1. En guise de conclusion

Le « monolinguisme sectaire » dont parle le philosophe et romancier martiniquais Édouard Glissant dans « L’imaginaire des langues » est un enfermement idéologique réducteur qui, dans le cas d’Haïti, se nourrit de « l’idéologie linguistique haïtienne » auscultée par le sociodidacticien Bartholy Pierre Louis dans sa thèse de doctorat soutenue en 2015. Ce monolinguisme s’habille d’un arrogant mépris de l’ensemble des locuteurs du français en Haïti lorsque Michel DeGraff, dans l’article qu’il a publié dans Le Nouvelliste du 15 mai 2015, les rabaisse et les assimile à des « aberrances statistiques ». De manière liée, il faut prendre toute la mesure que le « monolinguisme sectaire » des « créolistes » fondamentalistes, qui entend déchouquer totalement le français en Haïti et qui brandit la chimère « yon sèl lang ofisyèl » (« une seule langue officielle », le créole), est également une posture inconstitutionnelle et anti-démocratique puisqu’elle appelle à transgresser l’article 5 de la Constitution de 1987 qui co-officialise le créole et le français. Pour être audible et opérationnel, le « monolinguisme sectaire » des Ayatollahs du créole fait appel aux clichés et poncifs de son catéchisme, à la « duperie argumentative », à l’« arnaque lexicographique », au bannissement de l’éthique scientifique ainsi que –dans le cas singulièrement révélateur de Michel DeGraff–, à l’allégeance au cartel politico-mafieux du PHTK néo-duvaliériste. Aux yeux des unilingues créolophones et des bilingues créole-français, le « monolinguisme sectaire » rend suspect et il décrédibilise le juste combat pour l’aménagement du créole dans l’espace public et dans l’École haïtienne.

À contre-courant de « l’idéologie linguistique haïtienne » et de ses avatars, à l’opposé des homélies sectaires et dogmatiques des « créolistes » fondamentalistes dépourvus d’une véritable vision de l’aménagement du créole aux côtés du français en Haïti, en rupture explicite avec le déni de l’éthique scientifique révélé au creux de la vaine cabale lancée par Michel DeGraff, il y a lieu de poursuivre à visière levée et de manière rigoureuse le plaidoyer pour l’aménagement simultané des deux langues officielles d’Haïti, le créole et le français, conformément à l’article 5 de la Constitution de 1987 et à la Déclaration universelle des droits linguistiques de 1996. Ce plaidoyer est porteur d’une claire vision, qui expose la nécessité de l’élaboration d’une politique linguistique d’État en Haïti ainsi que l’élaboration d’une politique linguistique éducative ouverte à l’impératif de la didactisation du créole, à une didactique spécifique du créole langue maternelle et langue de transmission des connaissances, à la certification didactique des enseignants et à la production d’outils didactiques et lexicographiques de haute qualité scientifique en créole. Le débat d’idées sur la problématique linguistique haïtienne est nécessaire et salutaire et il devra être porté par les institutions de la société civile. Lorsqu’il est rigoureux et documenté, il permet d’éclairer les positions et perspectives des uns et des autres et de prendre toute la mesure des véritables enjeux sociétaux et éducationnels de l’aménagement linguistique en Haïti. 

Montréal, le 2 mai 2022