La Martinique n’est déjà plus dans la France

— Par Michel Herland —

Quand la loi d’un État n’est plus appliquée dans un territoire de la Nation, ce dernier n’est plus dans la Nation. Il est devenu de facto une entité autonome où l’État sera bafoué chaque fois que l’occasion se présentera. Si les décisions qui s’appliquent alors dans le territoire en question émanaient d’autorités régulièrement élues par ses habitants (ou par un dictateur dont l’autorité n’est pas contestée), il ne pourrait que devenir indépendant. Si les décisions continuent à être prises nominalement par l’État en dépit de la loi et sous la pression de tel ou tel groupe, la situation perdurera aussi longtemps que ledit État acceptera de jouer un rôle de fantoche.

Telle est la situation dans laquelle se trouve désormais la Martinique, comme le démontrent deux exemples récents : le saccage des statues et le refus de la vaccination par des membres du personnel hospitalier (et des pompiers). Dans le premier cas, l’État a laissé volontairement s’accomplir des actes délictueux. Dans le second cas, il a cédé aux personnels refusant l’obligation vaccinale en décidant de leur maintenir leur traitement (lequel avait continué à leur être versé pendant la grève) jusqu’à ce qu’une éventuelle reconversion leur permette de trouver un autre emploi.

Les statues

Rappel des faits : Le 22 mai 2020, des manifestants ont commémoré à leur manière l’abolition de l’esclavage en fracassant la statue de Schoelcher devant l’ancien Palais de justice et celle qui se trouvait dans la ville de Schoelcher. Le 26 juillet, après avoir laissé au maire de Fort-de-France une semaine pour ôter de la place de la Savane les statues de Joséphine de Beauharnais (impératrice des Français née à la Pagerie à Trois-Îlets) et de Pierre Belain d’Esnambuc (fondateur de la colonie en 1635), faute de réponse qui les satisfasse les casseurs s’en sont pris à ces deux nouvelles statues. Le tout sous l’œil des caméras et, le 26 juillet, de la police.

Si, le 22 mai, les autorités pouvaient jouer la surprise, il n’en est plus de même le 26 juillet ; là, les responsabilités du maire et du préfet sont clairement engagées : parce qu’il entre dans les attributions du maire de « gérer le patrimoine communal » et en vertu du Code du patrimoine (titre 6, livre 2 chapitre 2), lequel consacre une section (la troisième) aux objets classés et aux objets inscrits. Or la statue de Joséphine est inscrite depuis 1992 à l’inventaire supplémentaire des monuments historiques. À la lecture du Code du patrimoine il ressort, d’une part (article L622-24), que « le propriétaire ou l’affectataire domanial [le maire de Fort-de-France en l’occurrence] a la responsabilité de la conservation de l’objet mobilier classé ou inscrit qui lui appartient ou qui lui est affecté » et, d’autre part (article L622-28), que « le déplacement des objets mobiliers classés ou inscrits appartenant à l’État, aux collectivités territoriales ou à leurs établissements publics a lieu sous le contrôle scientifique et technique des services de l’État [la DAC Martinique sous l’autorité du préfet] chargés des monuments historiques ». Certes, ni le maire ni le préfet ne se sont comportés de manière criminelle. Il n’empêche que le non-respect du Code des collectivités territoriales et du code du patrimoine constitue bien un délit dont ils se sont rendus coupables et dont ils devraient rendre compte si la loi avait encore un sens. Faut-il ajouter ici que le 14 juin 2020, quelques semaines avant le 26 juillet, le président Macron avait déclaré à la télévision : « La France ne déboulonnera pas de statues »… Difficile de ne pas conclure, dans ces conditions, puisque le préfet a été autorisé à laisser s’accomplir les destructions de la place de la Savane (car il n’aurait pas pris une telle décision sans en référer en haut lieu), que, du point de vue du chef de l’État comme de son gouvernement, la Martinique n’est effectivement pas la France.

On ne reviendra pas ici sur les justifications présentées par les quelques activistes qui ont cassé les statues. Concernant le reproche adressé à Schoelcher de s’être montré favorable à l’indemnisation des seuls colons, une affaire passablement complexe, il convient de lire l’étude très documentée de Cécile Ernatus dans le Bulletin de la Société d’Histoire de la Guadeloupei. Quant à Joséphine, son rôle dans le rétablissement de l’esclavage en 1802 (après la première abolition de 1794 non effective en Martinique devenue alors anglaise) est de plus en plus remis en question. En tout état de cause, il est dommage que les gens qui ont pris pour cible ces personnalités ne se soient pas mieux documentés. Dans le doute, ils se seraient sans doute abstenus et la Martinique paraîtrait moins vide à tous ceux qui l’ont connue ornée de nombreuses statues. Quant à Victor Hugo, détacher une phrase d’un de ses discours pour arracher le panneau indiquant un nom de rue et réclamer son bannissement des programmes d’enseignement, c’est faire la preuve d’un singulier manque de recul historique et méconnaître gravement la personnalité et l’action de ce géant du XIXe siècle.

A défaut d’agir, on pourrait attendre des autorités une condamnation ferme. Or, pour ne prendre qu’un exemple, le maire de Fort-de-France a déclaré, dans un communiqué daté du 23 juillet, qu’il entendait « le cri de cette jeunesse […] le cri de celles et ceux qui se sentent agressés dans leur âme et dans leur être », avant d’affirmer – mais comment aurait-il pu paraître crédible ? – qu’il se refusait à « répondre à l’injonction de qui que ce soit » et qu’il saurait « prendre ses responsabilités chaque fois que des destructions [seraient] opérées ». En réalité, il a surtout pris la responsabilité, à l’instar du préfet, de laisser détruire les statues ! D’autres, pour éviter pareilles mésaventures – comme au Diamant où la statue de Schoelcher fut décapitée dans la nuit du 5 au 6 mars 2021 – ont préféré prendre les devants. Ainsi le maire du Lamentin qui fit procéder à l’enlèvement du buste de Schoelcher dans la cour de sa mairie, le 29 mai 2021, en affirmant dans un discours ce jour-là, qu’il entendait marquer sa « rupture totale avec le colonialisme » en contribuant à supprimer « la surreprésentation des symboles de la domination » et « panser la blessure jamais refermée de la traite négrière et de l’esclavage ».

De la part du gouvernement le choix du laisser-faire, au mépris de la loi, s’explique par le souci de ne pas jeter d’huile sur le feu, encouragé par la conviction que les activistes finiront par se fatiguer. De fait, quand toutes les statues auront été soit détruites soit mises au placard, cette cause-là, au moins, n’aura plus lieu d’être ! Il faut ajouter ici que le non respect du code du patrimoine est de l’histoire ancienne puisque la statue de Joséphine est restée décapitée de 1991 jusqu’à sa totale destruction trente ans plus tard. Pas de vague, pas de vague !

L’obligation vaccinale

Autre rappel : L’obligation vaccinale (deux doses) est devenue effective le 15 septembre 2021 (le 15 octobre pour ceux qui n’auraient reçu qu’une dose le 15 septembre) pour une série de catégories parmi lesquelle « tous les personnels (y compris administratifs) des établissements de santé et des établissements médico-sociaux » (Ehpad, etc.) ; « les médecins, dentistes, infirmiers etc. et leurs salariés (secrétaires médicales, assistants dentaire par exemple) » ; « les pompiers (professionnels et volontaires) », etc. Si un licenciement n’est pas possible pour ce motif, les personnes non vaccinées sont suspendues sans rémunération.

Il y a eu quelques protestations, mais, le bon sens aidant, les choses sont rentrées dans l’ordre et les services publics ou privés de santé ont pu travailler sans dysfonctionnements autres que ceux qui existaient déjà (manque de personnel et de moyens). En Métropole, car aux Antilles c’est une toute autre affaire. Une partie des personnes concernées par l’obligation vaccinale a décidé d’engager une épreuve de force et d’obtenir son abrogation pure et simple, au nom d’une spécificité antillaise mal définie mais qui semble ne tirer sa légitimité que de la méfiance très répandue dans la population de Martinique et de Guadeloupe à l’égard du vaccinii. D’après les chiffres de l’ARS, au 30 novembre 2021, seuls 40 % de la population martiniquaise était vaccinée (deux doses). L’ARS, dans son rapport du 2 décembre, fournit la comparaison suivante avec la Corse, choisie tout autant – peut-on supposer – parce qu’elle est une île ayant également ses particularismes que parce que les populations ont une taille voisine :

Martinique

Corse

Population

358 749

344 679

Taux de vaccination (2 doses)

40 %

80 %

Morts COVID depuis le 01/07/21

604

40

On pourrait croire ces chiffres suffisamment convaincants. Il n’en est rien. Les « soignants » récalcitrants qui avaient rapidement obtenu le report de l’obligation, pour les Antilles, au 1er décembre, ont déclenché à l’approche de l’échéance une grève qui s’est transformée en grève générale le 23 novembre. L’obligation a été reportée au 31 décembre et la grève générale – accompagnée de violences et dégradations diverses que l’on pourrait dire rétrospectivement banales – a fait pschitt, au moins pour le moment. Des « ateliers » thématiques réunissant les diverses parties prenantes sont censés régler les revendications des syndicats à l’origine du mot d’ordre de grève générale, comme les salaires, la vie chère… Cependant les « soignants » ne pouvaient se satisfaire d’un report au 31 décembre. Ils réclament que la loi ne leur soit pas appliquée.

Il faut ici préciser les termes. Quand on parle de « l’obligation vaccinale des soignants », on englobe toutes les catégories rapidement énumérées plus haut. L’ARS apporte à cet égard, dans le rapport déjà cité, une distinction essentielle. Si le taux de vaccination du personnel du CHUM s’élevait à 39,5 % fin novembre, ce chiffre dissimule un grand écart entre les soignants stricto sensu (médecins, infirmiers) vaccinés à 94 % et les administratif (32 %) et autres personnels non médicaux (31%). La sociologie des récalcitrants est donc clairement établie, si elle n’est pas surprenante : on imaginerait difficilement, en effet, que des membres du corps médical – en dehors de quelques hurluberlus – puissent mettre en doute l’efficacité du vaccin.

Toujours est-il que la nouvelle échéance du 31 décembre approchant, les personnels qui refusent toujours l’obligation vaccinale se sont mobilisés, particulièrement en Guadeloupe où l’accès à l’hôpital a été entravé, des violences sur les biens et les personnes constatées. Face à cette grogne, que croyez-vous qu’il se produisît ? Allait-on enfin suspendre les opposants au vaccin, sans rémunération comme prévu par la loi ? Évidemment non, stupide ! Pour calmer le jeu, la solution imaginée en Guadeloupe et rapidement étendue à la Martinique est la suivante : plutôt que sanctionner on a décidé de récompenser les opposants à l’obligation vaccinale en les suspendant avec traitement sine die, comme l’indique un communiqué de l’AFP en date du 21 décembre.

Les personnels de santé des Antilles réfractaires à l’obligation vaccinale à laquelle ils sont astreints seront «suspendus» au 31 décembre et pourront «s’orienter vers un nouveau métier» via une «cellule d’accompagnement et de reconversion professionnelle», a indiqué lundi 20 décembre le ministère des Outre-mer.

Des «instances d’écoute et de dialogue pour les professionnels de santé non-vaccinés» ont été installées et sont «opérationnelles» en Guadeloupe et en Martinique, a indiqué le ministère dans un communiqué. «Il s’agit vraiment de dialoguer, sans aucun jugement pour les personnes qui viennent nous voir», a expliqué auprès de l’AFP la présidente de la Conférence de l’autonomie et de la santé en Guadeloupe, Marie-France Tirolien. Ceux qui s’inscrivent sur le site, en vue d’un échange autour de leur refus du vaccin, voient leur «suspension de salaire éventuelle interrompue sans reprise d’activité», selon le communiqué du ministère. Après l’obtention d’un rendez-vous, les soignants ont huit jours pour faire connaître leur décision: la vaccination ou non.

Pour ceux qui refuseraient toujours de se vacciner, l’État propose un «dispositif de rupture conventionnelle» et un «accompagnement vers une reconversion professionnelle avec un placement en congé de formation».

Si vous m’avez suivi jusqu’ici et si donc vous avez lu l’encadré ci-dessus, vous ne rêvez pas ! Le vice, ou la bêtise, sont récompensés, la vertu et l’intelligence punies. Que peuvent penser, en effet, les personnels hospitaliers de toutes catégories qui sont conscients de leur devoir de participer, chacun à sa place, à l’effort de soigner, particulièrement nécessaire en ces temps de pandémie, de faire le métier qu’ils ont choisi et en échange duquel ils reçoivent un salaire (suffisant ou pas, c’est une autre question) ?

Au-delà de ces considérations d’ordre moral – mais sans la morale comment gouverner un pays ? – le dispositif imaginé pour mettre fin à la crise – continuer à payer les non-vaccinés en échange d’une simple promesse de leur part de se former (les promesses n’engagent-elles pas que ceux qui les écoutent ?) contredit radicalement la loi. C’est pourquoi cette manière de mettre fin à la crise n’est qu’une nouvelle démonstration que, du point de vue du gouvernement, la loi peut ou ne peut pas s’appliquer chez nous au gré des revendications de tel ou tel groupe. Or si la loi française ne s’applique plus, nous ne sommes plus en France mais, faute de toute autorité légitime, au royaume de l’anarchie.

L’histoire, cependant, n’est pas finie et cet article devra certainement être actualisé puisqu’un dernier carré de récalcitrants veut toujours en découdre. Selon le secrétaire général de la CGTM, cité dans France-Antilles-Martinique ce 24 décembre, le congé de formation est un piège dans la mesure où il s’accompagne d’une rupture conventionnelle. Or les grévistes ne veulent pas lâcher leur poste au CHUM et on les comprend, sachant que beaucoup d’entre eux sont déjà dispensés de prendre leur poste ou ne le prennent que de façon très intermittente, soit parce qu’ils sont représentants du personnel, soit parce qu’ils font partie de ces emplois excédentaires imposés au fil du temps par les syndicats et qui plombent le budget du CHUM. Un ancien directeur avait annoncé le chiffre de 1300 ETP en trop par rapport aux normes en vigueur, des agents superflus appartenant aux catégories qui refusent majoritairement le vaccin… Nous le saurons dans les prochains jours, mais à la lumière de ce dernier chiffre, le problème soulevé par M. Jean-Marie de la continuité des soins après le 31 décembre risque de se poser de manière moins aiguë que ce qu’il annonce.

24 décembre 2021. Et joyeux Noël quand même.

i Cécile Ernatus, « L’indemnité coloniale de 1849, logique de solidarité ou logique coloniale ? », Bulletin de la Société d’Histoire de la Guadeloupe, n° 152, janvier-avril 2009. Cette analyse résumée ici : https://mondesfrancophones.com/espaces/politiques/anatomie-du-vandalisme-martiniquais/