“Je garde le chien” Jeu, texte et mise en scène Claire Diterzi

—Par Michèle Bigot —

Festival d’Avignon off 2017, La Manufacture, 6 =>26 juillet

 Seule sur le plateau, entourée d’objets fonctionnels, un écran en fond de scène, sur le devant, une colonne de bois qui soutient un ordinateur, au fond un poste radio-cassette, amplis, baffles et en front de scène une statue de berger allemand en porcelaine. L’ambiance est en place. L’actrice arrive. Elle commence pas une chanson a cappella : 69 battements par minute. « J’avance au rythme de mon cœur », chante-t-elle. Claire Diterzi vient partager avec le public le journal de bord de sa dernière création 69 battements par minute, celle qu’elle a présentée aux Bouffes du Nord en 2015, et qu’elle a tournée depuis dans sa version concert. Car l’actrice est aussi et avant tout chanteuse-guitariste : elle a fondé le groupe rock « Forguette-Mi-Notte » mais elle a aussi étudié le chant lyrique. Compositrice, metteuse en scène, elle possède tous les arts du spectacle. Mais tout ce talent ne la dispense pas d’être en outre follement drôle.

Son journal de bord est l’occasion d’un retour en arrière sur son enfance et ses débuts artistiques : elle a aimé le roman contemporain, le théâtre contemporain, la musique contemporaine : « Je voulais faire de la chanson contemporaine, mais ça n’existe pas ».

Le journal commence en janvier 2014 ; il commence par une série de souvenirs d’enfance dans la zone HLM de Touraine où elle a grandi. Les Bergers allemands et Johnny Halliday font partie du décor. Les voici sur scène, leur image imprimée sur des T.shirts. Elle se souvient de ce qu’elle entendait à la maison, Linda Ronstadt, Coluche, Brassens. La vie de l’immeuble tourne autour des chiens : « Il y a des gens qui font des gosses parce qu’ils ne peuvent pas avoir de chiens ». Elle se souvient des torgnoles, des raclées. Le ton est donné : de la satire la plus féroce à l’humour le plus décapant. Un jour, un journaliste lui a dit qu’elle était trop virile pour écrire des chansons d’amour. Alors, elle en a fait une ; elle l’a intitulée « Je suis un pédé refoulé » : comme on s’y attend, les vers sont poétiques : « Je secrète de la testostérone en quantité », « je suis un pédé à contre-emploi ».

Le dimanche, Dieu leur rendait visite dans leur HLM. Elle allait au catéchisme où elle aimait surtout chanter « Berger de Dieu, réveille-nous ». Elle évoque le foyer, la déco, le papier peint du salon. Depuis, elle rêve de composer un papier peint qui ferait alterner des motifs de bite et de rouleaux de papier toilette. Tout est à l’avenant, cru, féroce, réjouissant. C’est l’anti-Proust, et l’anti-Pérec : plus sordide que son enfance, c’est dur à imaginer, mais pas impossible.

C’est la revanche d’une femme qui ose un esprit réputé exclusivement masculin. Ainsi, elle nous confesse qu’un jour, elle est tombée amoureuse d’un homme impuissant. Pour lui, elle a écrit une chanson d’amour qu’elle a intitulée « Nature morte » : « Je prie la sainte verge mais elle ne bouge pas ». elle a un point de vue sur la féminité qui ravirait Virginie Despentes !

Le tout sur fond d’image vidéo de toilettage d’un caniche. L’ironie est son arme principale. Ainsi les paroles de ses chansons sont l’antithèse de sa magnifique voix de soprano. Le sérieux de son travail et de sa formation s’effacent devant l’impertinence, la drôlerie et l’acuité de son propos. Et pour se consoler d’un amour déçu, elle joue les quatre saisons de Vivaldi au ukulélé. « Je ne chante pas, j’aboie » dit-elle, ce qui boucle sur son obsession enfantine : l’omniprésence des chiens.

Son spectacle nous a mis de bonne humeur pour toute la journée.

Michèle Bigot

Madinin’Art