« J’ai rencontré Dieu sur Facebook… », texte et m.e.s. d’Ahmed Madani

Mercredi 20 Janvier 19h30 – Salle Frantz Fanon

Par Scarlett Jesus
Après F(l)ammes, programmé à l’Artchipel en 2018, J’ai rencontré Dieu sur Facebook vient de permettre au public guadeloupéen de retrouver l’univers d’Ahmed Madani. L’univers de cet auteur, d’origine algérienne et né en 1952, reste le même et concerne à nouveau les jeunes femmes, immigrées et d’origine musulmanes, installées en France. Mais aussi les filles de celles-ci entrant en conflit avec leurs mères.

La mise en scène de cette relation mère/fille va constituer près de la moitié de la pièce. La mère, Salima, élève seule Nina, sa fille de 15 ans. La tendre complicité mère-fille se trouve perturbée par un double deuil, Salima perdant sa mère et Nina sa meilleure amie. A partir de là rien n’est plus comme avant et Nina va s’opposer à sa mère, refusant de poursuivre ses cours de violon, dans un premier temps, puis revendiquant un prénom musulman… Que s’est-il passé ?

C’est la deuxième partie de la pièce qui va nous éclairer et en donner les causes. Des causes dont l’auteur cherchera à comprendre et expliciter les origines psychologiques. Car Ahmed Madani, avant de se consacrer au théâtre, comme auteur et comme Directeur du Centre d’Art dramatique de l’Océan Indien, à l’île de la Réunion, a d’abord été psychothérapeute. La pièce se situe à Sevran, dans le 93, et obéit à un objectif pédagogique, même si elle ne se veut pas exclusivement destinée aux jeunes. Nous assisterons à une représentation scolaire, ce jeudi 14 janvier, avec un public restreint d’élèves de BTS.

La gestation de la pièce, remontant à 2015, est consécutive de l’attentat de Charlie Hebdo. Même si elle a donné lieu à une 100ne de représentation depuis 2018, sa résonance s’est encore accrue avec l’assassinat récent de Samuel Paty. Ceci explique peut-être la prudence ayant conduit « l’auteur-en-scène », comme ce dernier aime à se présenter, à expliciter in fine -sans pour autant justifier- le mécanisme mental ayant conduit un jeune homme à livrer à l’hameçonnage sur les réseaux sociaux. Il y a espoir…

C’est certainement aussi l’objectif pédagogique qui préside au choix d’un récit-mis-en-scène, lequel s’interrompt, fréquemment pour s’adresser directement au public et solliciter sa réaction. De la scène d’ouverture à un épilogue en forme de deus ex machina qui retourne la situation tragique pour en dévoiler le « jeu », les faux semblants auxquels tout un chacun a recours. « L’adresse » initiale au public est accompagnée d’un fond sonore, œuvre de Christophe Séchet, dont on admirera par la suite chacune des interventions, en particulier dans la scène de la confection du gâteau réalisée à quatre mains par la mère et la fille, et qui donne lieu à un bruitage synchronisé des différentes étapes de cette réalisation, elle-même entièrement mimée. Le jeu des deux actrices est remarquable, tout en émotions et vigilance de la part de la mère, qu’en légèreté virevoltante, innocence et insolence, du côté de la fille. Nina est sensée avoir 15 ans et on y croit tellement que l’on s’imaginerait presque que l’actrice a le même âge, tellement le réalisme de son jeu est confondant de véracité.

Ce rythme enlevé est brusquement brisé dès le début de la seconde partie, lorsque Nina se positionne sur son ordinateur et converse avec Amar, que l’on voit en gros plan sur un écran en arrière-plan. La scène devient statique, pesante, tout aussi statique que le monologue de Nina qui, en plein rêve, se décrit en Épouse-Princesse de son Chevalier, arrivant en Syrie pour soigner les blessés. Il faudra attendre la dernière scène pour retrouver un rythme, non plus mortifère mais tonique, Amar surgissant de l’écran, en survêtement de sport, une fois ôtés sa fausse barbe et son foulard.

La qualité d’écoute des élèves et leurs réactions aux adresses des acteurs témoignaient, s’il en était besoin, de l’intérêt qu’ils prenaient à cette pièce et à sa représentation. On peut espérer que celle-ci leur a ouvert les yeux sur les mécanismes de la manipulation. Une manipulation effectuée, dans le 93 en particulier, au nom d’un faux Islam, la « Secte des Véridiques ». Mais qui, ici, en Guadeloupe, pourrait tout aussi bien se revendiquer au profit d’un autre Dieu. Et s’infiltrer aussi sournoisement par le biais des réseaux sociaux.

Scarlett JESUS, 15 janvier 2021.

******************

Lire aussi :

« J’ai rencontré Dieu sur Facebook » : un théâtre social, pédagogique et nécessaire. — par Janine Bailly —

« J’ai rencontré Dieu sur Facebook », une déception amoureuse. Le patriarcat vs la fonction paternelle — Par Roland Sabra —

« J’ai rencontré Dieu sur Facebook… », texte et m.e.s. d’Ahmed Madani —- Par Scralett Jesus —

Texte paru aux éditions Actes Sud-Papiers, 2018

Texte et mise en scène : Ahmed Madani
Assistant à la mise en scène : Valentin Madani
Création sonore : Christophe Séchet
Création lumière et régie générale : Damien Klein
Costumes : Pascale Barré
Photographie : François Louis Athénas

Avec : Mounira Barbouch, Louise Legendre, Valentin Madani

Production : Madani Compagnie

Coproduction : Théâtre Brétigny – Scène conventionnée – Résidence d’artistes, Fontenay-en-Scènes à Fontenay-sous-Bois, la Comédie de Picardie à Amiens, Théâtre de la Nacelle à Aubergenville, le Colombier-Magnanville – Résidences 17-18, la Communauté de communes du Val Briard, Act’Art, opérateur culturel du département de Seine-et-Marne

Avec le soutien de : La Maison des Arts de Créteil, la Maison des Pratiques Artistiques Amateurs, la Ferme de Bel Ébat – Théâtre de Guyancourt, La Fondation E.C.A.R.T-Pomaret et le Conseil départemental de l’Essonne

Madani Compagnie est artiste associé au Théâtre Brétigny – Scène conventionnée art & création et Compagnie en résidence à Fontenay-sous-Bois (Fontenay-en-Scènes).

Madani Compagnie est conventionnée par le Ministère de la Culture – DRAC Île-de-France et par la Région Île-de-France et distinguée compagnie à rayonnement national et international depuis 2017.

En co-diffusion avec l’Artchipel Scène nationale de Guadeloupe