Face aux fragilités sociales, retrouver la dignité par l’activité

—  Par Roland Rosillette, acteur et militant de l’IAE —

Dans une Martinique confrontée à la pauvreté, au chômage des jeunes, à la sous-qualification et aux ruptures de parcours, l’insertion par l’activité économique, l’IAE, n’est pas la seule réponse, mais elle est l’une des solutions concrètes pour remettre des femmes et des hommes en mouvement. Elle offre un sas de préparation vers l’emploi pour retrouver confiance, développer ses compétences et se projeter vers l’avenir à celles et ceux qui traversent des difficultés, mais qui portent encore en eux la motivation, l’envie de réussir et le besoin d’un accompagnement adapté.

Ce parcours n’est ni une faveur, ni une occupation : c’est une étape exigeante pour reprendre confiance, apprendre, produire utile, révéler des compétences et contribuer au développement du territoire.

Sortir des préjugés

En Martinique, parler d’insertion par l’activité économique, ce n’est pas parler d’un dispositif administratif de plus. C’est parler de nos compatriotes : des jeunes en recherche de repères, des bénéficiaires du RSA, des seniors éloignés de l’emploi, des personnes en situation de handicap, des demandeurs d’emploi de longue durée, des parents isolés, des personnes placées sous-main de justice ou encore des personnes peu ou pas qualifiées. Toutes ne vivent pas les mêmes difficultés, mais beaucoup ont besoin d’une même chose : être regardées avec respect, accompagnées avec sérieux et remises progressivement en situation d’activité.

Nous devons sortir des préjugés qui stigmatisent et disqualifient trop vite les personnes fragilisées. Trop souvent, des formules toutes faites, des vérités non vérifiées ou des paroles rapportées – le fameux « yo di mwen » – enferment des personnes dans une image collective injuste. Or personne ne se résume à son chômage, à son RSA, à son âge, à son handicap, à son passé judiciaire ou à son absence de diplôme. Une société responsable ne juge pas à partir de rumeurs ; elle écoute, elle vérifie, elle personnalise les parcours et elle donne à chacun la possibilité de progresser.

L’IAE répond précisément à cette exigence. Elle permet à des personnes éloignées de l’emploi d’être salariées, accompagnées, formées et remises progressivement dans un cadre professionnel. Là où le marché du travail classique sélectionne, l’IAE prépare. Là où certains voient d’abord des freins, elle choisit de voir un potentiel à accompagner.

Une réalité sociale qui impose des réponses concrètes

La situation martiniquaise rend cette approche indispensable. Le taux de pauvreté atteint 26,8 %, soit près du double du niveau national, et 36,3 % des personnes de 15 ans ou plus non scolarisées sont peu ou pas diplômées. En 2025, le chômage concerne 13 % de la population active, mais il atteint 33 % chez les jeunes de 15 à 29 ans. Près d’un jeune sur quatre n’est ni en emploi, ni en études, ni en formation, et le sous-emploi touche encore 8 % des personnes en emploi. La question des bénéficiaires du RSA, les BRSA, doit aussi être posée sans stigmatisation. La Caf indique que 60 700 personnes sont couvertes par le RSA en Martinique, et que les foyers bénéficiaires du RSA représentent 34 % des foyers allocataires Caf. Ces chiffres ne doivent pas nourrir la méfiance ; ils doivent nous alerter sur l’ampleur du besoin d’accompagnement, de remobilisation et de mise en activité. Derrière chaque situation, il y a souvent une personne qui veut repartir, mais qui ne peut pas toujours franchir seule la marche vers l’emploi.

Les ACI : une première marche, pas une voie de garage

Dans ce contexte, les ateliers et chantiers d’insertion, les ACI, jouent un rôle essentiel. Pour beaucoup de Martiniquais, ils constituent la première porte d’entrée vers l’emploi : premier contrat après une longue période d’inactivité, première expérience récente à valoriser, premier cadre où l’on retrouve des horaires, une équipe, des responsabilités et des droits professionnels.

Il faut toutefois sortir définitivement d’une vision ancienne, parfois trop occupationnelle. Un ACI est un espace où l’on apprend, où l’on travaille, où l’on produit une utilité sociale, où l’on reprend confiance et où l’on prépare une suite : formation, emploi, entreprise d’insertion, intérim d’insertion, activité durable ouautre parcours adapté.

C’est dans cette perspective que s’inscrit la démarche en devenir des Entreprises Sociales Apprenantes – ESA, portée par le réseau national Chantier école. Cette démarche vise à conceptualiser, structurer et labelliser progressivement une démarche qualité permettant de mieux reconnaître ce que les ACI les plus exigeants produisent déjà. L’ESA n’est pas le centre d’un débat, ni un simple changement de nom. Elle fait évoluer le regard : passer d’une image occupationnelle à une logique d’apprentissage, de production utile, de montée en compétences et de préparation à l’emploi.

Des compétences en devenir pour les entreprises

Il faut aussi le dire clairement aux entreprises : les personnes qui passent par le sas de l’IAE ne sont pas seulement des publics accompagnés. Ce sont des compétences en devenir. Elles reprennent un rythme, apprennent des gestes professionnels, développent des savoir-être, s’habituent au collectif de travail et construisent une expérience vérifiable.

Ces personnes peuvent devenir des ressources pour de nombreuses activités : entretien, environnement, logistique, services de proximité, bâtiment, agriculture, économie circulaire, médiation, restauration, aide aux personnes, fonctions support ou métiers en tension. Une entreprise qui regarde l’IAE uniquement sous l’angle de la fragilité passe à côté d’une réalité : un parcours accompagné peut sécuriser une embauche, révéler un potentiel et préparer un salarié plus solide. Les structures de l’IAE peuvent également être des outils d’expérimentation économique. Elles permettent de tester en conditions réelles une activité, un besoin, une organisation de travail, une filière ou une réponse à un problème territorial. En ce sens, elles peuvent devenir de véritables business plans in vivo : des modèles économiques éprouvés avec des personnes, des partenaires, des contraintes, des coûts et des résultats observables. Pour la Martinique, c’est une méthode précieuse : expérimenter avant de stabiliser, stabiliser avant de développer.

Une réussite qui dépend de tout lʼécosystème

Aucun acteur ne peut réussir seul l’insertion des Martiniquaises et des Martiniquais qui entrent dans ces parcours. La coopération entre l’État, l’Europe, la Collectivité Territoriale de Martinique, les communes, les intercommunalités, France Travail, les missions locales, les organismes de formation, les réseaux de l’IAE, les entreprises, les acteurs sociaux, les acteurs du handicap, les acteurs de la justice et les acteurs environnementaux est vitale.

Cette coopération doit être à la fois technique et financière. Technique, parce qu’il faut coordonner les diagnostics, les orientations, les formations, les immersions, les accompagnements sociaux, l’évaluation des compétences et les passerelles vers l’entreprise. Financière, parce qu’un parcours de qualité suppose des moyens stables pour l’encadrement, la formation, la trésorerie des structures, l’innovation sociale et les projets utiles au territoire. L’Europe peut soutenir l’inclusion, la formation, l’innovation et la transition écologique ; l’État et les collectivités doivent sécuriser le cadre et les moyens ; les entreprises doivent ouvrir des débouchés et participer à la construction des compétences.

Relier emploi, développement local et transition écologique

La Martinique a besoin d’une insertion qui relie le social, l’économie et l’environnement. Les défis ne manquent pas : sargasses, entretien des espaces naturels, réemploi, valorisation des déchets, économie circulaire, transition écologique, protection du patrimoine. Ces enjeux peuvent devenir des supports d’activité, d’apprentissage et d’utilité collective. L’exemple des sargasses est parlant. Les échouements de sargasses sont récurrents dans depuis 2011, avec des impacts environnementaux, sanitaires, économiques et touristiques importants. Dans ce contexte, l’IAE a contribué à des actions d’intérêt général : nettoyage, prévention, sensibilisation, tri, valorisation et expérimentation de solutions de proximité.

L’économie circulaire constitue également un champ d’avenir. Des initiatives locales soutenues par l’Union européenne l’état, les communautés d’agglomération et la CTM montrent que l’insertion professionnelle est directement liée au réemploi, à la réparation, à la revente solidaire et à la valorisation des déchets.

C’est là que l’IAE prend toute sa force : elle produit à la fois une valeur sociale pour les personnes, une valeur économique pour le territoire et une valeur environnementale pour le pays.

Expérimenter pour stabiliser, stabiliser pour développer

La Martinique ne manque ni d’idées, ni de besoins, ni de talents. Ce qui manque souvent, c’est le pont entre les personnes fragilisées et les opportunités du territoire. L’IAE peut être ce pont. Elle permet de relier l’urgence sociale au développement local, la formation à l’activité, l’écologie à l’emploi, la dignité individuelle à l’intérêt collectif.

Mais pour produire ses effets, l’IAE a besoin de stabilité. On ne peut pas demander aux structures d’accompagner les publics les plus fragiles avec des financements incertains, des délais de paiement trop longs, des règles changeantes et une reconnaissance insuffisante. Il faut sécuriser les moyens, soutenir l’encadrement, renforcer les liens avec les entreprises et financer les expérimentations utiles.

La bonne méthode est simple : expérimenter pour stabiliser, stabiliser pour développer. Expérimenter, parce que la Martinique doit inventer des réponses adaptées à ses réalités. Stabiliser, parce qu’une action utile doit être évaluée, consolidée et financée. Développer, parce que certaines initiatives peuvent devenir de véritables leviers d’emploi, de transition écologique, d’activité économique et de cohésion sociale.

Faire connaître l’IAE, soutenir les ACI et accompagner l’évolution qualitative portée par la démarche ESA, c’est donc faire un choix de société. C’est choisir de ne pas laisser sur le bord du chemin celles et ceux qui veulent se remettre en mouvement. C’est choisir de regarder nos compatriotes avec bienveillance et exigence. C’est choisir une Martinique qui transforme ses fragilités en parcours, ses besoins en projets, et ses talents en avenir. L’IAE n’est pas une solution miracle. Mais en Martinique, elle est l’une des réponses concrètes pour redonner confiance, préparer à l’emploi, révéler descompétences et construire un développement local plus solidaire, plus utile et plus durable.

Roland Rosillette, acteur et militant de l’IAE