Enlever tout oxygène à l’extrême droite !

— Par Serge Letchimy, Président du Conseil Exécutif de la Martinique, Président du Parti Progressiste Martiniquais —

L’extrême droite qui s’envenime, ne constitue pas une opinion politique ni même une quelconque vision alternative du monde. C’est, avant tout, l’involution totale. La négation des bases élémentaires d’un digne vivre-ensemble. Nous, Martiniquais.es, avons connu cela durant les périodes sombres de la colonisation et de son corollaire esclavagiste. Je m’associe au front républicain qui doit se dresser face à cet inacceptable.

La fulgurante galopée de l’extrême-droite l’amène aujourd’hui aux portes de la Présidence de la République. En Europe, les dynamiques d’autoritarismes, parentes de l’extrémisme, s’affirment dans un contexte où les instances de médiation (partis politiques, syndicats, médias…) ou de protection des droits fondamentaux (justice, séparation des pouvoirs, droits humains) sont de plus en plus empêchées, récusées ou simplement invalidées. 

Les déviances néolibérales ont conduit à de profondes et diverses régressions, la pauvreté, la misère, les précarités devenues structurelles, qui portent atteinte aux valeurs démocratiques et républicaines — et nourrissent le pire. L’extrême-droite qui s’envenime, ne constitue pas une opinion politique ni même une quelconque vision alternative du monde. C’est, avant tout, l’involution totale. La négation des bases élémentaires d’un digne vivre-ensemble.

Nous, Martiniquais.es, avons connu cela durant les périodes sombres de la colonisation et de son corollaire esclavagiste. Le racisme, la xénophobie, la haine de l’autre, le refus de la différence, la destruction méthodique des droits élémentaires des peuples et de la personne humaine, se sont retrouvés institutionnalisés, portés à un degré inouï, exercés en toute impunité en dehors de l’Europe, avant de lui revenir par l’abomination nazie. Ce n’est pas un hasard si les têtes hurlantes de l’extrême-droite française d’aujourd’hui considèrent les « chocs de civilisations », les ostracismes culturels, linguistiques, phénotypiques et religieux, l’identitarisme et le nationalisme expansionniste, comme des principes de bon gouvernement.

C’est à cela qu’à la moindre défaillance, nous laisserions la porte ouverte !

Ni les difficultés sociales réelles, ni l’incurie écologique, ni les injustices patentes qui souvent nous emportent dans de saines colères, ne sauraient ériger cette glaciale perspective comme un outil de protestation. Marine Le Pen avance voilée pour édulcorer ce qui constitue les fondements idéologiques sur lesquels prospère sa famille depuis des décennies : racisme, haine des étrangers, antisémitisme, sortie de l’Europe et fin du régime parlementaire par le recours au référendum permanent. Toute voix portée vers l’extrême droite ne fait qu’ouvrir la porte aux barbaries qu’aucune République saine, démocratie mature, ne saurait endiguer.

Je m’associe au front républicain qui doit se dresser face à cet inacceptable.  

Et donc : j’exhorte mes compatriotes à n’accorder aucune voix à Marine Le Pen !

Néanmoins, ce front d’humanisme auquel nous nous associons, ne saurait être un blanc-seing offert au désormais candidat Emmanuel Macron. Une victoire obtenue sur l’unique base de nos principes fondamentaux, impose des lucidités humbles et des devoirs très vastes — notamment en ce qui concerne les pays dits « d’outre-mer », angles morts de ce débat électoral.

L’outre-mer est pourtant profondément malade d’un mal-développement et d’une obsolescence de son modèle économique et social inéquitable. Nos taux d’abstention, nos dérives préoccupantes vers les listes d’extrême droite, nous indiquent qu’un sursaut Politique au sens noble est désormais vital. Nos situations ne sauraient se réduire à des considérations sociales ou économiques, même si, du fait de l’emprise libérale et de ses archaïsmes coloniaux, ces dernières demeurent à tout le moins urgentes. Le monde en devenir sera celui des défis cruciaux : écologiques, énergétiques, éthiques, mais aussi culturels, organisationnels et sociétaux… Plus que jamais, la responsabilisation individuelle et collective, l’esprit d’innovation, la capacité d’initiative, les parts du rêve et les envols d’un idéal, se verront essentiels.

Nous voulons que la Constitution française garantisse plus de responsabilité aux peuples qui partagent avec la France un bout de leur histoire au monde. La responsabilité est le sens de la vie. Tout décider depuis Paris est donc une offense profonde au droit à l’initiative, à la liberté de décider par nous-mêmes et à la démocratie locale. Il est venu le temps d’une nouvelle politique de la reconnaissance, conjuguant l’égalité réelle des droits et une vraie politique de la différenciation.

Nous voulons que des contrats de projets, des expérimentations, des habilitations transversales, des pouvoirs normatifs réels, restituent à nos pays, la capacité d’agir sur leurs destins, d’optimiser les richesses, à chaque fois singulières, de leurs géographies cordiales. Nous ne pouvons attendre trois ans pour mendier aux institutions nationales une habilitation à faire par nous-mêmes. Nous ne pouvons voir écarter d’une main administrative les projets politiques portés en direction des peuples. Où en est la réparation du crime de la chlordécone annoncée par le président Emmanuel Macron ? Où en est la concrétisation de la prise de conscience en faveur de la pleine mise en responsabilité de nos territoires dans la diplomatie entre les peuples, pour la constitution d’un triangle du progrès Américano-Européo-Caribéen ? 

Nous voulons l’accompagnement d’un plan massif d’éradication des misères et des précarités dont les niveaux atteignent chez nous l’inadmissible. Nous voulons qu’un soutien majeur à notre dynamisation de la culture, de l’innovation et de la créativité populaire soit mis en œuvre dans les mois qui viennent. Il s’agit de refonder la politique de solidarité mais aussi d’assurer l’émancipation de tous et particulièrement des plus démunis en leur donnant les moyens de vivre dans la dignité.  

Nous voulons requestionner le terme « outremer » qui ne fait qu’entériner un principe de passivité et de dépendance là où devraient s’exercer les dignités d’un vrai partenariat.

Il ne s’agit plus de penser ou de faire à notre place. Il s’agit de créer une nouvelle espérance. Nous vous demandons de ne pas seulement faire barrage à l’extrême droite mais bien de lui enlever tout oxygène, en nous accompagnant dans la mise en œuvre de nos alliances, de nos réseaux, de nos combats et de nos rêves. Voilà ce que signifie cette pierre émancipatrice que j’apporte au front républicain !

Serge LETCHIMY

Président du Conseil Exécutif de la Martinique

Président du parti progressiste Martiniquais

Source : Mediapart