Emmanuel de Reynal publie “Ubuntu, ce que je suis”

En marge de la sortie de son livre “Ubuntu¹, ce que je suis” (éditions l’Harmattan), Emmanuel de Reynal a échangé avec Gérard Dorwling-Carter  sur la société martiniquaise, dans le magazine de juillet 2020  Antilla, numéro “Spécial Ubuntu”. Voici quelques extraits de cette fort longue interview.

Nota bene : Afin de ne pas modifier le sens de ce qui fut dit, les paragraphes extraits sont retranscrits comme tels, de sorte que certains de leurs entêtes peuvent surprendre.

Prendre le temps de Lire l’intégralité de l’interview, avec les questions posées par l’!intervieweur, et qui comporte aussi un passage intéressant sur l’Afrique du Sud, prise ici comme exemple.

“On peut choisir de façonner son identité en ne retenant qu’un épisode de l’histoire. Souvent d’ailleurs, on le fait sous une forme de pression culturelle qui nous oblige à revendiquer une seule identité. Cette identité peut-être choisie, à condition que l’on soit conscient des limites qu’elle nous impose. Elle est en réalité souvent subie, et elle nous enferme toujours dans un cadre restreint. L’identité nous limite et nous caricature. En fait, dans l’histoire de l’humanité, jamais le combat identitaire n’a créé de bonheur. Au contraire, c’est toujours au nom de l’identité que l’on part en guerre, que l’on s’oppose et que l’on massacre des peuples. La recherche identitaire s’accompagne trop souvent d’une logique du « nous » contre « eux ». Et cette quête nous détourne de ce que nous sommes d’abord : des personnes.

C’est Jean Bernabé qui opposait à juste titre le concept de personnalité à celui d’identité. Comme il avait raison ! Ce sont les personnes qui comptent, pas leur étiquette identitaire.(…)

La philosophie Ubuntu est celle du lien. Elle participe à construire des communautés inclusives, et non des communautés exclusives. Si notre identité prend en compte nos liens avec les autres, si elle accueille les différences et qu’elle en fait une source de richesse, alors nous pouvons la revendiquer. Cette identité-là est vertueuse et vraie, car elle nous inscrit dans le projet de l’humanité.

Si en revanche notre identité nous exclut des autres, et qu’elle cherche à flatter nos différences comme une source de supériorité ou d’incompatibilité, alors elle est nocive et mortifère. Car elle renie une part de notre humanité.(…)

Nous avons en fait bien plus de choses qui nous rassemblent que de choses qui nous divisent. Or notre esprit est parfois obsédé par nos différences, et ne sait plus apprécier nos points communs… Bien souvent ce sont nos propres récits qui nous divisent. Ils finissent par nous convaincre qu’il y a « nous » contre « eux » ! Nous devons lutter contre ce travers de l’esprit qui nous enferme dans des pseudo-identités, dans des espaces rabougris qui nous privent d’une part importante de notre patrimoine mondial identitaire. Ces prétendues identités doivent être combattues, car elles ne s’inscrivent pas dans le destin de l’humanité qui construit progressivement un monde métis. Demain, les hommes se moqueront des querelles identitaires d’aujourd’hui. Elles leur paraîtront dérisoires (…)

La Martinique est à mon sens un lieu de préfiguration du monde de demain. La créolité a réussi ce que très peu de pays sont parvenus à réaliser : une identité de réunion des différences, une communauté humaine issue de racines multiples et d’histoires violentes. C’est tout l’honneur des martiniquais d’être parvenus à cette synthèse, malgré des tensions qui existent encore. Ces tensions doivent être surmontées pour nous hisser tous dans un destin commun. Les freins à lever sont ces prétendues identités qui nous sclérosent encore, et qui sont marquées par des degrés de couleur, ou par des préjugés sociaux. Békés, noirs, mulâtres, indiens… voilà les « prétendues identités », voilà des étiquettes trop restrictives pour définir pleinement ce que nous sommes vraiment.(…)

En revanche nous devons à nos ancêtres de célébrer leur mémoire. Nous devons à nos ancêtres d’éclairer le passé en levant tous les voiles qui obscurcissent encore l’histoire. Nous devons faire toute la lumière sur notre histoire, sans rien dissimuler, sans rien travestir, et surtout sans l’instrumentaliser. Nous devons la regarder et la décrypter, sans chercher à y puiser les raisons qui justifieraient nos sentiments d’aujourd’hui.

Je suis favorable à une approche de « Vérité et Conciliation », dont la « vérité » viendrait d’un partage complet de l’histoire, et dont la « conciliation » viendrait d’un dialogue soutenu et sincère. Nous devons renoncer aux « non-dits » et apprendre à parler respectueusement de tous nos sujets.

S’ouvrir à l’histoire permet de ne rien passer sous silence, ni le « rôle inacceptable » de mes ancêtres, notamment ceux qui ont exploité des esclaves à des fins économiques, ni le « rôle inacceptable » de vos ancêtres, notamment ceux qui ont réduit des hommes en esclavage pour en faire commerce. Ni vous, ni moi ne sommes responsables de ces faits de l’histoire. Ni vous ni moi ne sommes responsables du système dans lequel ont vécu nos ancêtres. Ni vous ni moi ne sommes responsables des turpitudes collectives ou individuelles de celles et ceux qui nous ont précédé sur cette terre.(…)

En revanche, vous et moi, nous pouvons prendre aujourd’hui la responsabilité d’œuvrer à restaurer le dialogue entre les différents membres de notre société, dans un esprit de vérité et de conciliation. Nous pouvons le faire en prenant des initiatives personnelles, ou en soutenant des projets collectifs. Nous pouvons le faire en créant des espaces nouveaux de dialogue, notamment autour de notre l’histoire commune.(…)

Autre exemple, le Professeur Aimé Charles-Nicolas vient de prendre une initiative intéressante qui consiste à mobiliser les membres des différentes composantes de la société locale pour imaginer la Martinique de 2030. C’est une démarche ambitieuse de co-construction d’une vision prospective qui s’appuie sur des ateliers de créativité qui sont autant d’espaces utiles de dialogue. Pour ma part, je soutiens sans réserve ce projet qui va dans le bon sens.

Qui peut entreprendre ici l’action « Mandélienne » qui substituera la confiance à la défiance ? En d’autres termes, qui seront les Nelson Mandela, les Desmond Tutu et les Frederick de Klerk de Martinique ?(…)

Mais je vous rassure, il y a chez les békés la même proportion de constructeurs, de destructeurs, de volontaires, de racistes, d’intelligents, de cons, de bienveillants, de méchants, de gentils, d’altruistes, de profiteurs… que chez les non-békés. Il y a dans notre société martiniquaise trop de personnes que les regards accusateurs enveloppent d’une étiquette identitaire qui les résume mal. Si nous voulons changer les comportements collectifs, commençons par changer nos regards sur les personnes, débarrassons-nous de nos vieilles lunettes qui ne voient les gens qu’en blanc et noir, et ne regardons chez l’autre que sa part de lumière pour construire avec lui une Martinique Ubuntu.

 

On peut découvrir d’autres ouvrages pour comprendre ce qu’est “UBUNTU”

— Venu, d’Afrique du Sud, justement : « Ubuntu – Je suis car tu es », de Mungi Ngomane

Sous-titre : Leçons de sagesse africaine… Une philosophie de la bienveillance, dépassant tous les clivages culturels, politiques ou religieux. 

L’auteur : Mungi Ngomane est la petite fille de Desmond Tutu, célèbre porte-parole de la philosophie Ubuntu. Diplômée en études internationales et diplomatie, fervente défenseuse des Droits de l’Homme et de l’émancipation féminine, elle travaille en tant que consultante pour des ONG.

«  Ce livre va vous ouvrir les yeux, l’esprit et le cœur sur une manière d’être au monde, qui le rendra meilleur et plus bienveillant. »  Desmond Tutu.

Ubuntu  vient de la langue Xhosa. Ce mot désigne à l’origine une philosophie sud-africaine qui résume nos aspirations quant à un bien-être et à un bien-vivre, ensemble. Ce terme incarne la croyance en un lien humain universel  : Je suis parce que tu es. Un lien profond et sincère, qui pousse à respecter chaque être humain, comme part essentielle de notre propre humanité. En adoptant la philosophie de l’Ubuntu au quotidien, il est possible de surmonter les divisions, d’être plus forts ensemble dans un monde où les êtres bâtissent des ponts et non des murs.

En 14 textes clefs, simples et assortis d’exemples concrets, Ubuntu  nous aide à comprendre en profondeur la bienveillance, le pardon, la tolérance et le pouvoir de l’écoute. Pour trouver notre place, ensemble, au sein d’un monde riche de sens.

— Ou encore, “Je suis parce que nous sommes”, un “conte philosophique” de Yor Pfeiffer


1. Définition du terme Ubuntu selon Wikipédia

Philosophie :

•Ubuntu, notion humaniste originaire du Sud de l’Afrique qui pourrait être traduite par « je suis ce que je suis grâce à ce que nous sommes tous ».

•En langue luba (parlée en République démocratique du Congo), le concept ubuntu et/ou bumuntu exprime la manière d’être d’un individu (dit « muntu ») dans son univers socioculturel.