« Des jours entiers, des nuits entières », dans une mise en scène de Guillaume Malasné

« Des jours entiers, des nuits entières » de Xavier Durringer, est une œuvre théâtrale singulière composée de fragments, de monologues et de dialogues sans lien narratif évident. Xavier Durringer, réputé pour sa capacité à créer une langue orale et instinctive, nous livre ici une série de « bouts de textes » et de petits événements croqués à chaud, tel un grand jeu de cartes où chaque texte apporte sa propre fin. Cette structure éclatée reflète la vie moderne et ses complexités, mêlant des histoires d’amours et de fric, de crises et de résolutions.

Photo : Peggy  Leblanc Fargues

La pièce explore principalement les relations amoureuses, avec des personnages qui ont évolué au fil des ans, traversant des expériences variées : amourettes, crises, paternité, maternité, abandons et reconstructions. Les thèmes abordés vont des scènes de ménage aux flirts surréalistes, des désirs aux espoirs, des violences aux sourires cachés. Durringer puise son inspiration dans les mots de la rue et les errances individuelles, créant ainsi un réalisme poétique saisissant.

La langue de Xavier Durringer est percutante, familière et poétique. Elle est spontanée et immédiate, les personnages s’exprimant sans détours, « sans fleurs ni fards ». Le style est souvent burlesque, absurde, frôlant avec le délirium, ce qui installe une distance avec la théâtralité traditionnelle et plonge le public dans une expérience immersive et parfois déroutante.

Les personnages de Durringer sont des avatars modernes, incarnations de divers aspects de la société contemporaine. Ils sont à la croisée de l’humain et du mythique, de la réalité et de la fiction. Leur parole est une réaction au manque, exprimée de manière magique ou destructrice, révélant leurs vérités brutes et leurs sentiments complexes. Et c’est la difficulté rencontrée par les comédiens de la troupe que de ne pas surjouer, ne pas individualiser les personnages.

La mise en scène de Guillaume Malasné est rythmée, parfois effrénée, effaçant les résonances psychologiques pour se concentrer sur l’instantanéité des émotions. Pour seuls accessoires de scène trois rampes sur le plateau qui permettent à un diseur d’émerger du groupe qui l’entoure tout en énonçant une parole qui les concerne tous. La scénographie s’appuie sur des lumières de Viviane Vermignon pour composer des tableaux esthétiquement réussis. Il y a quelque chose de Joël Pommerat dans le travail de Guillaume Malasné qui fait preuve à l’égard de la troupe d’une générosité certaine. Entre hyper-réalisme et observations des valeurs et identités contemporaines il interroge, lui aussi, à sa manière, ce que donne aux individus le  » sentiment d’exister ». Les quatorze comédiens qui accompagnent les personnages apparaissent et disparaissent, créant une mosaïque de monologues et de petites scènes dialoguées. Le mélange des genres et des styles rappelle l’articulation des chants de la Divine Comédie de Dante, où le paradis, le purgatoire et l’enfer se rejoignent dans une épique représentation des sentiments humains.

Xavier Durringer, en dépeignant la vie moderne avec une telle intensité et une telle vérité, crée un théâtre résolument contemporain. Ses « Chroniques » reflètent le mal de vivre d’une jeunesse perdue face à une modernité insaisissable, et son œuvre résonne comme un cri intérieur, touchant et universel.

« Des jours entiers, des nuits entières » est une invitation à plonger dans le chaos amoureux et existentiel de notre époque, à travers une langue vive et des personnages profondément humains, en quête de sens et de vérité. Un regret cependant, celui d’un si petit nombre de représentations pour un travail toujours en chemin.

M’A