Dans « Le cœur d’une mère » : de l’amour et de la haine !

— par Roland Sabra —

Deux protagonistes, Brigitte et Roger, de la pièce de Jean-Michel Dubray

C’est ce que déclarent au milieu de la pièce l’ensemble des personnages réunis pour la cause sur le plateau. La mère ? Un homme comme les autres ! Qu’il y ait besoin de rappeler que la mère est un être humain, c’est dire ce qu’il en est de l’« utérococratie » aux Antilles. Un constat que le célèbre pédiatre Aldo Naouri, fidèle auditeur du séminaire de Lacan, ne désavouerait pas. Voilà le beau sujet de comédie que nous propose le T.B.B, Théâtre du Bon Bout, celui-là, crée il y cinq ans et animé par Jean-Michel Dubray. Le metteur en scène à longtemps trainé ses basques du coté du SERMAC avant de voler de ses propres ailes. Le travail présenté confirme ce que l’on sait depuis longtemps, tout en faisant comme si cela n’était pas, que la richesse du théâtre en Martinique se situe du coté de l’amateurisme, avec tout ce que ce qu’il convient de restaurer du positif contenu dans ce mot. De quoi s’agit-il donc ? Brigitte, 16 ans et Roger 15 ans se sont connus sur les bancs de l’école, une liaison amoureuse se noue et l’adolescente se retrouve enceinte. La mère de Roger expédie son fils adoré en France. Brigitte est vouée au destin de fille-mère. Elle donne naissance à une fille qu’elle élève avec l’aide de sa propre mère. Une situation que décrivent et analysent à l’envi, Fritz Gracchus dans « Les lieux de la mère », Jacques André dans « L’inceste focal » ou encore plus près de nous Livia Lésel dans « Le père oblitéré « , pour ne citer que ces trois là. La toute-puissance de la mère est à la fois rassurante et terrifiante et c’est cette terreur qui peut être surmontée par l’amour, dans un couple pour peu que chacun reconnaisse, homme et femme et chacun de son coté, le danger de l’engloutissement maternel. Il faut donc remettre les mères à leur place, celle de femme… Le fil narratif se poursuit avec le retour, du fils prodigue, faute d’être prodige, mais néanmoins marié à une femme stérile. Ce que l’une ne peut lui donner il espère le récupérer auprès de l’autre. Roger entreprend donc des démarches pour faire valoir une paternité qui semble s’être réveillée dix ans après la naissance de l’enfant.

Tout l’intérêt du travail de Jean-Michel Dubray et de sa troupe réside dans le thème abordé. Enfin un théâtre créole qui nous parle sur le mode de la comédie des problèmes de la société créole d’aujourd’hui, des tensions qui la traverse, des enjeux de pouvoir qui la tordent, des rapports de maîtrise entre les hommes et les femmes, du vampirisme des mères à l’égard de leur progéniture et de la haine qui les anime face à un élément séparateur. Il y là tout le jeu de la critique sociale, de l’humour, de la drôlerie des situations re-présentées sur la scène. Le public d’ailleurs ne s’y trompe pas, comme presque toujours dans le théâtre amateur, il participe, anticipe, applaudit, commente les répliques. En un mot comme en cent il se re-connait dans ce qui lui est mon(s)tré de ce qu’il est, hait ou ai(me) sur le plateau. Ainsi quand le géniteur, « falot-crate » s’il en est, menace, car s’en est une, aussi invraisemblable que cela puisse être, de reconnaître l’enfant, de lui donner son mon, la salle proteste avec véhémence. « Trop facile » dit-elle en substance. On est à mille lieux du Verfremdungseffekt, la distanciation brechtienne, ce luxe des pays saturés depuis des siècles de représentations théâtrales ! On est là dans l’immédiateté d’une urgence qui suture le corps social antillais et qui là, dans ces conditions, mise en scène face à un public réuni, brise l’enfermement privatif de son lieu de déploiement usuel. Un seul regret, la stigmatisation implicite de l’avortement, présenté, mais nous sommes en pays papiste, comme une œuvre du diable, rejeté par la mère de Brigitte, accepté par Hélène la femme de Roger et qui en est punie par une infertilité. Il faut rappeler que la conquête du droit à l’IVG est une avancée sur le chemin de l’affirmation que la féminité ne se résume pas à la maternité. L’être-femme ne se réduit pas à l’effet-mère. Il y aurait plutôt antagonisme en la matière! Mais c’est un autre débat.

S’il n’y avait que la thématique abordée d’intéressant dans ce genre théâtral ce serait déjà beaucoup mais il y a plus, des trouvailles théâtrales qui fonctionnent à merveille sur le plateau. Comme par exemple une danse-combat tournoyante entre les deux femmes de Roger, si l’on peut dire, ou encore ce superbe tableau de fin dans lequel l’ensemble des protagonistes miment un arrêt sur image, sorte de musée Grévin, dans lequel se promène seul l’enfant, image de la vie, au milieu des générations passées murées, figées, dans des comportements d’un autre âge, d’un autre temps, figures immobiles d’une mort en mouvement.
Le jeu des lumières était approximatif, le décor miséreux. Le jeu des comédiens est inégal, il y en a des bons, des moins bons et d’autres encore moins bons, mais l’énergie qu’ils déploient, l’investissement dont ils témoignent et leur plaisir à être sur scène l’emportent et de loin sur d’éventuelles réticences. Ce spectacle est un témoignage de plus, et ils sont nombreux, de la richesse du théâtre amateur martiniquais, ce que nous ne cessons de souligner dans ces colonnes. Puissent les responsables culturels et les décideurs politiques être à la hauteur de cette promesse!

Fort de France, Roland Sabra le 30/10/2011

 

Le Théâtre du Bon Bout