Césaire & Picasso, Césaire & Lam à la Fondation Clément

 Suite de l’article “En revenant de l’Expo.”

—Par Roland Sabra —madame_lumumba-325b

Quand le dessin illustre le poème

Parmi les pièces rares présentées on peut voir l’enveloppe originale dans laquelle le tapuscrit de « Tombeau du soleil », annoté de la main de Césaire, a été envoyé à « Monsieur André Breton, 45 West 56 th St, New-York, 19 NY, Etats-Unis d’Amérique », ansi qu’un tiré à part du «  Cahier d’un retour au pays natal » dédicacé à Wifredo Lam avec pourrait-on croire une plume Sergent Major trempée dans un encrier d’écolier. Émotions assurées.

Césaire n’était pas né que déjà Picasso découvrait l’art africain qu’il utilisera comme une machine de guerre contre l’art occidental. Césaire partira lui à la recherche du « Nègre fondamental » avec un objectif qu’il ne lâchera plus jamais : «  Me reconquérir, voilà mon obsession » dit-il. Ces deux démarches suffisent-elle à provoquer la rencontre ? Certainement pas, d’autres faisceaux vont converger. Plus que l’appartenance en elle-même au Parti Communiste Français ( PCF) dès le lendemain de la seconde guerre ce sont les modalités de cette appartenance qui les réunissent. Tous deux sont des « esprits forts », des dissidents en puissance et si Césaire passera aux actes en 1956, Picasso traînera éternellement derrière lui une odeur de fagot. Son œuvre est difficilement conciliable avec le « réalisme soviétique ». Il y aura toujours chez lui cette distance ironique que l’on retrouve dans le fameux portrait de Staline. (Lire aussi :”Quand Picasso refaisait le portrait de Staline“)

En tout cas est-il que moins d’un an après leur visite commune à Auschwitz-Birkenau Picasso enluminera une série de poèmes écrits par Césaire entre Martinique et Paris, dans lesquels il célèbre l’homme noir sur un mode plus apaisé qu’auparavant sans pour autant cesser de dénoncer la négation identitaire coloniale et de revendiquer la réconciliation de l’homme nègre avec lui-même :

entends franchir la barre des miettes
des mèches des armes du petit jour
brèche d’un silence long de mamelles
le rire nu d’un immense soleil réconcilié
et voici que cette terre plus haut que les mangliers
plus haut que les pâmoisons créoles des lucioles bleues
se mit à parler de manière fraternelle

Picasso qui dans ses moments de doute écrivait des poèmes, lui qui sur la porte de son atelier avait inscrit «  Bienvenue aux poètes », Picasso donc a lu Césaire. Les dessins qu’il a offerts célèbrent la réunion, la réunification des espèces, des genres et des styles. Il puise dans toute l’étendue de sa palette avec une épure du trait qui tutoie l’absolu, pour instaurer un dialogue entre déconstruction des codes du dessin, et reconstruction signifiante toujours ouverte au sens en devenir, travail en miroir de la nécessaire déconstruction du langage chez le poète avant réappropriation pour en faire l’œuvre inouïe que l’on sait. Picasso nous montre le sensualisme, et pourquoi pas, l’érotisme césairiens quand il illustre par exemple le poème « Mot » d’un sexe d’homme pénétrant la vulve d’une femme aux jambes largement écartées. Il prend au mot le poète quand celui-ci déclare «  Un poème ne se comprend pas, on se reconnaît en lui »

Dans « Césaire & Picasso » Anne Egger écrit «  Réminiscence du cubisme, tendant à la géométrisation, les corps sont partout morcelés et recomposés à sa guise : tête sans corps ; masques ; têtes cornues -embryons de ses minotaures- ou êtres hybrides, symboles sexuels réduits à des fentes ou à des phallus stylisés. Là un fleur en forme de calice pour évoquer la germination ou l’orgasme. Là s’accouple une femme-fleur avec un homme-tige. Là l’ébauche d’une femme-cheval de la Santeria chère à Lam. Là encore des insectes qui, comme les phasmes-caméléons, deviennent plantes ou prennent l’apparence du bois. Tels des pictogrammes ancestraux. »1 

Quand le poète interroge le tableau

« Lam est un poète » parole de maître en la matière, puisqu’elle est d’Aimé Césaire. Des œuvres du peintre-poète ne restent que celles réalisées après son départ forcé de l’Espagne sous domination franquiste. Cette année là il réalise, parmi d’autres œuvres, deux autoportraits de factures très différentes et deux gouaches sur papier intitulées « Portrait de femme » et « Deux personnages » que le Dr martiniquais Auguste Thésée et sa femme Françoise, cachèrent avec le fond de l’atelier de Lam, quand celui-ci dût de nouveau fuir devant l’avancée des troupes nazies. En guise de remerciement Lam offrit ces deux gouaches aux Thésée à la fin de la guerre. Et c’est sous ces tableaux dans un pavillon de la proche banlieue parisienne, à Chatillon précisément,  dans celui des Thésée, Auguste et Françoise donc, que les Césaire, Aimée et Suzanne, les Lam, Wifredo et Héléna, se rencontraient pour refaire le monde, les arts et la poésie.. Au cours de l’une de ces rencontres dominicales,  dans les années soixante Aimé Césaire, désignant le « Portrait de femme », déclara  qu’il parlait sous le regard de « Madame Lumumba ». Le nom est resté et c’est sans doute une des œuvres les plus émouvantes qui soient exposées. Le triangle du front, barré de motifs géométriques, enserre le trait noir du nez qui désigne la bouche entrouverte, après avoir mis en valeur deux yeux ronds d’un étonnement sans fin, saisis d’effroi, de colère ou d’amusement, énigmatiques à souhait, tandis qu’une longue chevelure verte et improbable coule derrière les épaules vers l’infini du dos.(voir l’image ci-dessus)

« La Jeune fille sur fond vert foncé » au regard asymétrique, aux seins à hauteur de la taille, aux épaules à angle droit, aux cheveux raides et au nez africain, vous fixe d’un œil rond quand l’autre se plisse. Et puis il y a ces dessins de femmes réalisés à la Villa Bel-Air à Marseille dans l’attente du bateau, et ceux faits lors de la traversée sur le « Capitaine Paul Lemerle », que l’on peut voir avant la fin du parcours, ponctuée par la collaboration Césaire-Lam.

C’est au tout début des années quatre-vingt du siècle dernier que Lam, un an avant sa disparition, sollicita Césaire pour réaliser ce projet qu’ils avaient conçu bien des années auparavant. Ce sera la série « Annonciation », des eaux-fortes, ultimes aboutissements d’une œuvre à son apogée, que Césaire ornera de poèmes. L’exubérance tropicale, l’envahissement végétal, le débordement floral, que l’on trouve dans les œuvres qui suivent le choc de la fameuse promenade au gouffre d’Absalon ont disparu. Au foisonnement des années trente et quarante, succèdent des êtres hybrides démantibulés, empruntant aux dieux, aux diables, aux machines infernales, aux monstres immémoriaux, hérissés de piques de fourches et de flèches, des êtres mi-homme mi femme, unijambiste à trois bras et deux têtes. Les bleus et les verts laissent place à des tonalités plus sombres parmi lesquelles dominent les bruns, les marrons, des ocres teintés de carmin. Lam nous lance à la face l’inexorable entropie du monde.

« Bête aux abois
Mort traquée par la mort
de son masque déchu elle s’arc-boute à son mufle
solaire
l’œuf la suit à la piste »

 

écrira Césaire.

Un mot pour conclure sur la scénographie de l’exposition dessinée par Huber le Gall : elle est superbe. La lumière tamisée fait contraste avec l’éclairage des œuvres sans jamais les écraser mais pour toujours les mettre en valeur. Le sur-cadre qui entoure les tableaux de la même couleur que les murs épargne le travail de l’artiste de toute distraction en concentrant le regard sur l’essentiel : l’œuvre en elle-même et pour elle-même. L’atmosphère feutrée invite au recueillement, au silence, à la réflexion, et à la méditation. Un pur moment de bonheur.