— Par Alain Joséphine —
Dominique Berthet (dir.), Arts du montage et de l’assemblage, Presses Universitaires des Antilles, coll. « Arts et esthétique », 2025.
Arts du montage et de l’assemblage est une publication de 202 pages qui rassemble les textes du colloque qui avait pour thème « Montage et assemblage en art ». Ce colloque s’est déroulé à l’Inspé de Martinique en novembre 2019. Cet ouvrage est illustré en première de couverture par la reproduction d’un détail d’une œuvre d’El Anatsui présentée à la Biennale de Venise en 2019. C’est un assemblage de capsules de bouteilles aplaties.
D’ailleurs, il faut le noter, ce livre fait la part belle aux illustrations. Pas moins de 37 pages sont réservées à des photographies d’œuvres, qui pour la plupart sont en couleurs.
Dans l’avant-propos, Dominique Berthet explique qu’aux termes de « montage et assemblage », il convient d’associer celui de « collage » qui procède de la même logique opératoire. Avec ces pratiques, dit-il, « l’art est entré dans une ère particulièrement dynamique qui, au fil des décennies, apporte son lot de réalisations inattendues et de possibilités insoupçonnées » (p. 9).
L’ouvrage est organisé en trois grands chapitres. Le chapitre I rassemble les textes des communications qui ont eu pour thème « Cinéma et théories du montage ». Le second chapitre traite de la « Poïétique du montage et de l’assemblage ». Enfin le troisième, qui est d’ailleurs le plus conséquent, a pour titre « Montage, assemblage dans les arts plastiques ».
Le premier texte de cette première grande partie est un texte de Dominique Chateau qui s’intitule « Le montage au cinéma comme création morpho-esthétique ». Il est dans la lignée des recherches que Dominique Chateau mène autour du montage dans le cinéma, et vient, pourrait-on dire, dans le prolongement d’un autre texte paru, lui, dans le numéro 25 de la revue Recherches en Esthétique que j’avais présenté, et qui s’intitulait « Le montage : un concept léniniste ». Dans le texte qui nous intéresse, Dominique Chateau explique comment la pratique du montage, d’abord comprise comme un acte de réparation, de raccommodage, de rapiéçage des accidents de pellicule, devient dans la notion d’assemblage, un acte de création. Il questionne la notion de créativité filmique, notamment dans l’écart entre la structure du montage et la structure narrative du film. « C’est dans cet écart que vient s’insérer l’impact esthétique […] » (p. 23), écrit-il.
Cette notion d’écart entre structure du montage et structure narrative est réactivée dans le texte de Bruno Péquignot « Le montage : Godard, dialectique et cinéma ». Il montre combien le montage chez Godard fonctionne par « transplantation », ou « marcottage ». Le tout n’est pas nécessairement cohérent, et bien au contraire, la réunion d’éléments hétérogènes doit produire un choc. Chez Godard, il y a un refus de ce qui pourrait susciter une identification. Il impose une sorte de mouvement constant pour décaler le spectateur. Il nous incite à réfléchir, à nous interroger sur les rapports entre les choses, les gens, les couleurs et les sons.
C’est justement de musique dont il est question dans le texte de Yohann Guglielmetti , « La hantise du temp track », qui clôt le chapitre sur le cinéma. Ce texte questionne les notions d’indépendance et de fonctionnalité de la musique de film vis-à-vis du montage.
Le deuxième chapitre est constitué de deux textes amplement illustrés par des photographies en couleurs. Le premier est de Pierre Juhasz et s’intitule « Montage, assemblage et montrage dans Memento Fuit hic III ou monter les images pour remonter le temps ». Pierre Juhasz nous propose une déambulation dans une installation appelée Memento Fuit hic III. En nous faisant part de ses intentions lors de l’élaboration de l’œuvre, il questionne les notions à l’œuvre dans sa pratique. Partant du fait que « le terme de montage est un vecteur paradigmatique du cinéma » et que « l’assemblage, quant à lui, est une opération liée aux pratiques plasticiennes, qui concerne plus particulièrement le volume ou les objets » (p. 60), Pierre Juhasz pose un certain nombre de questions : que révèlent ces opérations sur les enjeux de la création artistique ? Quand y a-t-il montage ? Quand y a-t-il assemblage ? En quoi ces opérations peuvent-elles être prises comme concepts opératoires du processus de création ? Un pur exercice de poïétique donc.
Il en va de mêle pour le deuxième texte de Richard Conte. Dans « Danse avec les bêtes ou le montage cul par-dessus tête ». Il nous invite à cheminer avec lui dans un processus créatif pictural consistant à reprendre une peinture terminée quelques années auparavant. En 14 étapes, là aussi illustrées abondamment de photographies en couleurs, Richard Conte arpente « un chemin de faire » qui se manifeste par des recouvrements successifs, des changements d’orientation de la toile, ou des repentirs incessants. Au bout de ce chemin, il pose la question de savoir si « la peinture ne serait pas un simulacre du cerveau qui fonctionnerait par montages et assemblages ». La réponse est à la fin du texte.
Le troisième chapitre, qui est le plus fourni du livre, compte neuf textes qui traitent tous du montage et de l’assemblage dans les arts plastiques. Nous n’en évoquerons que quelques-uns.
C’est le texte de Dominique Berthet qui ouvre le débat. Dans « Montage et assemblage, une esthétique de la rencontre », Dominique Berthet pose les enjeux esthétiques du montage et de l’assemblage. Il rappelle par exemple qu’au-delà du fait que le montage soit un terme directement lié au domaine cinématographique, au-delà donc de sa dimension purement technique, il est aussi un concept. Assemblage et montage induisent des confrontations, des contrastes, des frottements. Ils véhiculent une esthétique du choc qui souvent a pour but (ou conséquence) de bousculer le spectateur. Le collage procède du même fonctionnement.
En provoquant des associations de matières, en mettant en rapport des éléments hétérogènes, assemblage et montage ouvrent le champ des possibles, augmentent l’immixtion de l’inattendu dans l’œuvre et génèrent des rencontres d’un autre type. C’est à cette esthétique (de la rencontre) que nous convie ce texte.
De rencontre, il est beaucoup question dans les textes qui suivent. Lise Brossard revient sur une exposition collective phare des années 1960 : The Art of Assemblage, « qui a permis […] d’introniser dans le monde de l’art l’assemblage comme pratique et genre à part entière » (p. 99). S’y rencontrent plus de 250 œuvres réalisées entre 1910 et 1960. « Quels ont été les principaux artistes et œuvres exposées ouvrant la voie à des pratiques artistiques inédites ? Que pouvions-nous découvrir dans cette exposition qui allait permettre de cerner ces notions d’assemblage et de montage dans les arts plastiques ? Quelles ont été les filiations proposées par le commissaire d’exposition ? L’assemblage en art a-t-il encore une actualité ? » (p. 99), voilà quelques questions auxquelles Lise Brossard se propose de répondre. Dans son texte.
Plus loin, Mathilde Bonnet nous emmène à la rencontre de quatre artistes (Gilbert Garcin, Claire Hugonnet, Ernest Pignon-Ernest, Vibeke Tandberg) qui utilisent la photographie dans leur pratique.
Avec une écriture précise et sensible, Mathilde Bonnet analyse la façon dont ces quatre artistes fabriquent de nouvelles réalités. Elle nous raconte (et on le lit presque comme des histoires fantastiques), leur démarche artistique. « Il sera question ici des artistes qui par le biais du montage, et surtout du photomontage et autres assemblages symboliques et poétiques créent des images et des mondes oniriques, voire des univers parallèles » (p. 136).
Lorsque l’art s’immisce dans la vie réelle, cela donne lieu à des rencontres inédites, des glissements de signification ou d’enjeux. Dans son texte intitulé « Montage, assemblage et syncrétisme d’un monde pluriel », Olivia Berthon part de l’idée que « la question du montage et surtout de l’assemblage en l’occurrence, soulève d’autres questions, qui interrogent l’évolution des pratiques artistiques […], illustrant une volonté de fusion entre l’œuvre et la vie réelle » (p. 144). Cette caractéristique fait partie des spécificités de la Caraïbe et s’inscrit dans un corpus esthétique propre à cette région. Olivia Berthon parle d’artistes haïtiens pour qui « la technique de l’assemblage, ici, ne se résume pas à un procédé technique plastique. Elle pourrait également désigner la sphère dans laquelle opère le processus de gestation de l’œuvre, de sa genèse, dans la mesure où elle éclôt dans un atelier extérieur, à ciel ouvert, dans un lieu de passage où évoluent à la fois les artistes, les artisans et les autres habitants du quartier » (p. 147).
Il est également question de cette porosité de l’œuvre et de la vie quotidienne dans le texte de Martine Potoczny, qui s’intéresse au travail de l’artiste cubain Kcho. Elle nous explique comment la question de l’assemblage chez cet artiste est une constante dans son processus de création. Ce processus s’organise autour de divers mécanismes d’appropriation de resignification d’objets et de matériaux métaphoriques. La construction, la déconstruction, la dislocation marquent des temps différents du processus d’assemblage. L’assemblage est véritablement au cœur de la pratique de l’artiste. En effet, Kcho « compose de nouvelles œuvres en réutilisant partiellement ou totalement une ou plusieurs de ses sculptures. Il désorganise, réorganise, démonte, remonte, recombine des éléments pour opérer des glissements d’idées, de sens, et faire incarner à ses œuvres des concepts différents, des significations nouvelles » (p. 158).
Un corpus de 9 photographies prises par l’auteure elle-même donne à voir quelques œuvres de l’artiste. Il faut ici rappeler que les travaux de Martine Potoczny portent précisément sur les ateliers d’artistes en Caraïbe, notamment en Martinique et à Cuba.
Le texte de Sophie Ravion d’Ingianni fait partie des textes abondamment illustrés de cet ouvrage. Elle y aborde l’œuvre de Raquel Paiewonsky, artiste de République dominicaine qui questionne dans ses travaux la représentation du corps, à la fois imaginaire, symbolique et onirique. Elle propose une représentation fragmentée et hybride, formulée dans des dispositifs variés et évocateurs qui se présentent sous l’aspect de sculptures réalisées avec des assemblages d’objets, le plus souvent liés au monde féminin.
Voilà présentés quelques-uns des textes qui rythment la lecture de ce livre. Il est à noter quelque chose qui rend la lecture de cet ouvrage fluide : c’est la façon dont les textes se répondent les uns aux autres. Par des effets de glissements, de réappropriation et de prolongement, le montage et l’assemblage sont « revus » de façon cohérente et dynamique, donnant ainsi à l’ensemble de l’ouvrage un propos à la fois riche et diversifié.
Je vous en souhaite une bonne lecture.
