Alerte rouge !

— Par Yvon JOSEPH-HENRI, président de l’Association A3C (Association des Consommateurs et des Citoyens de la Caraïbe)—
Trois heures pour joindre le Robert depuis Fort-de-France, bloqué pendant des heures au niveau de Sainte Thérèse avec des enfants, petits, à bord ! Et que dire des automobilistes paniqués, bloqués sur la plaine de Rivière Salée, dans l’incapacité de rebrousser chemin et qui voyaient l’eau monter ?!
Que l’eau monte, c’est une évidence de mémoire d’hommes dans un pays balayé à certains moments par les tempêtes tropicales et les cyclones. Mais ce qui s’est passé ce vendredi 6 novembre pose plusieurs problèmes non seulement récurrents mais qui s’aggravent.
1. Les embouteillages
2. Les alertes
3. La signalisation totalement inexistante
4. L’absence de mobilisation de véritables forces d’intervention sur le terrain.
Lorsque le passage d’une zone de pluie comme celle que nous avons connue met en évidence un tel désordre, et l’alliance de tous ces facteurs dont aucun n’a été véritablement amélioré au cours du temps, il y a de quoi s’interroger sur le degré réel de capacité de notre société à répondre aux risques majeurs et sur notre avenir. Sans compter qu’avec le réchauffement climatique, il nous faut nous attendre à une accentuation des violences climatiques sur notre île.

Les embouteillages
Ils sont récurrents, certes ; mais dans un pays où, par manque de rigueur politique, économique et intellectuelle on n’a jamais imposé un service public de transport généralisé, aux horaires immuables, aux trajets sécurisés, qui fonctionne quel que soit le temps et au-delà des aléas des revendications syndicales, ils ont pris des allures de catastrophe. De surcroît, outre les travaux en cours pour le TCSP, nul ne peut contester l’augmentation régulière année après année du nombre de voitures sur les routes en Martinique. Encore faut-il intégrer ce paramètre en cas d’urgence et cela ne semble pas avoir été fait.

La signalisation
L’association des Consommateurs et des Citoyens de la Caraïbe réclame la mise en place d’un réseau de signalisation électronique. Le service routier est manifestement éclaté entre communes, département et région et nous ne sommes pas égaux selon la partie de l’île ou la commune que nous habitons. Qui peut contester que globalement, outre le défaut d’entretien du réseau routier (trous, nids de poules qui deviennent criminels dès lors que les routes sont recouvertes de suffisamment d’eau pour camoufler ces dangers), quasiment jamais on ne voit une signalisation correcte des dangers suffisamment à l’avance, jamais les services ne se déplacent pour anticiper et avertir les automobilistes qu’un accident ou un incident plus loin crée un embouteillage, encore moins les voit-on participer à un encadrement des automobilistes pour rendre la circulation fluide en accélérant ou ralentissant la vitesse.

Des alertes trop tardives et inadaptées à la situation
Passer en alerte Orange à 14 heures est scandaleux pour qui se trouvait à rouler tant dans Schoelcher, Fort-de-France, ou sur la rocade ou l’autoroute. Bref, le flot de voitures sur la route ne pouvait manquer de provoquer des embouteillages comme rarement on en a connu. Tout le monde sait que notre île est marquée par la transhumance des populations et encore plus un vendredi après-midi. Les pouvoirs publics, à quelque niveau de responsabilité qu’ils soient, administrative ou politique, ont été absents.
Lorsque des événements climatiques sont prévisibles, les principes de précautions doivent s’appliquer. Dès la nuit de jeudi 5 à vendredi 6 novembre 2015 au vu des précipitations, les pouvoirs publics auraient dû déclarer l’alerte rouge et demander aux populations de rester chez elles.
Cette mesure était nécessaire en même temps que l’annonce de la fermeture des établissements scolaires pour éviter que des parents ne soient contraints d’aller travailler et du coup, qu’ils se retrouvent dans une situation cornélienne à se demander s’ils devaient choisir entre garder leur enfant ou aller travailler.
L’alerte rouge aurait permis d’éviter que tous les inactifs ne sortent en voiture alors qu’ils pouvaient rester chez eux. Elle aurait aussi permis de casser la plus grande partie de la circulation due aux parents déposant leur progéniture à l’école. Elle aurait aussi contribué à rassurer bon nombre de parents angoissés à l’idée de ne pouvoir récupérer leur(s) enfant(s) et se demandant si, finalement, l’école ne fermera pas en les mettant à la rue.
Ce n’est en effet pas la première fois que les intempéries nous jouent de mauvais tours. Ainsi le cyclone Dean devait initialement passer essentiellement sur le nord de l’île. C’est le Sud qui a été le plus impacté. Cette versatilité de la nature impose la prudence et devrait inciter à multiplier les précautions. L’individu lambda se rend bien compte que sa vie comme citoyen ne compte guère : seuls celle des entreprises, le gain financier et la machine économique, ont de l’importance. Et après tout, des messages auraient pu être diffusés, enjoignant les parents qui le pouvaient à récupérer leur enfant depuis le début de la matinée : rien n’a été fait.

Une société du désengagement public
Mais il y avait plus grave. Nous avons touché du doigt une société qui se veut ultra libérale où les services publics ont disparu. Ainsi, plutôt que de gérer les flux humains par des hommes, on préfère laisser les hommes s’autoréguler avec l’arme absolue : le rond-point. Sauf que ce dernier se révèle une machine à bloquer la circulation en cas de surplus de circulation.
Et comme les pouvoirs publics se gardent d’intervenir – nulle intervention humaine chargée d’autorité publique pour faire respecter ses directives -, la pagaille s’éternise au risque de conduire à des drames. La faute aux moyens ? Mais les moyens ne correspondent-ils pas à une politique ?
A aucun moment de Plateau-Fofo au Robert il n’était loisible d’observer une présence policière, ou un uniforme de gendarme, ou d’un service régional, départemental ou communal sur la route.
Chacun pour soi ! Eboulement à l’entrée du Robert et un énorme caillou quasi sur la route : rien ! Et la nuit qui s’apprête à tomber ! Si, pourtant, deux gendarmes installés en pieds de grue, à bloquer la voie venant de Trinité au niveau du stade et de géant parce qu’elle était inondée et qu’il fallait passer sur l’autre voie. Ne dispose, donc, t-on pas de matériel de déviation et de signalisation pour utiliser les hommes à des tâches plus en rapport avec leurs capacités ?
Surveillance du réseau et communications
A aucun moment nous n’avons vu un hélicoptère de la police ou de la sécurité civile survoler les lieux pour signaler à qui de droit où intervenir. Sans doute les pouvoirs publics étaient-ils tous mobilisés sur Rivière Salée et Rivière Pilote, mais comment comprendre les appels angoissés à la radio sans réponse des autorités ?
Quant au réseau téléphonique il s’est souvent révélé déficient : il suffisait de se trouver dans un de ces « trous noirs », nombreux sur le parcours de l’île. Que font les opérateurs à part soutirer de l’argent ?

En conclusion :
La pagaille d’hier doit nous servir une fois de plus de leçon. Alors que la crise économique fait rage, malgré les discours rassurants sur la santé du pays et de la France ou l’Europe dont nous dépendons, la situation d’hier témoigne de ce que nous ne sommes pas encore à la hauteur de situations d’urgence.
Et nous n’avons évoqué que les automobilistes pris dans la tourmente. Mais au moins, pour beaucoup, ils étaient à l’abri dans leur voiture, et pouvaient écouter la radio. Que dire de ceux dont les véhicules glissaient emportés par le courant et qui étaient à l’intérieur ? Et que dire de tous ces piétons sur le bord de la route et dans les abris bus où ils n’étaient pas protégés ?
Certes, la pluie n’est pas mortelle en soi. Mais les dégâts qu’elle entraîne peuvent l’être. Nous avons semble-t-il à l’heure où nous écrivons évité le pire mais une fois encore, force est de constater que les consignes prises étaient mauvaises. Le principe de précaution, eu égard aux moyens dont nous disposons, devait l’emporter : mieux vaut trop de prudence que pas assez.
Bien sûr, on aura toujours le choeur des pleureuses pour se lamenter de ces critiques quand il aurait mieux valu positiver. Mais pourquoi donc ? Comment progresser si l’on ne pointe pas les défaillances pour les éliminer ? Il y a ce qu’on ne peut empêcher (la pluie de tomber, l’eau de monter) mais on peut sécuriser d’une part et intervenir d’autre part pour, enfin, panser. L’état de catastrophe naturelle est la moindre des choses pour la Martinique sinistrée, mais cela n’enlève en rien nos propres faiblesses.
Yvon JOSEPH-HENRI
Président de l’Association A3C (Association des Consommateurs et des Citoyens de la Caraïbe)
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