L’impasse du récit assimilationniste

De la question de la vision paradoxale des Guadeloupéens et Martiniquais sur l’avenir  ? 
— Par Jean-Marie Nol —
La Guadeloupe tout comme la Martinique traversent aujourd’hui une période singulière où le rapport au temps semble profondément bouleversé. Entre mémoire du passé et difficulté à imaginer l’avenir, le paradoxe d’une société antillaise en quête de nouveaux questionnements identitaires à la recherche d’un nouveau cycle de progrès social . Alors que dans l’Hexagone le pessimisme face à l’avenir s’exprime surtout par une critique d’un modèle national jugé en déclin, la perception guadeloupéenne et martiniquaise apparaît plus paradoxale : l’avenir inquiète, mais le passé semble parfois offrir davantage de repères que le futur. Cette différence de regard révèle une question fondamentale : la promesse historique de progrès portée par la départementalisation est-elle arrivée au bout de son cycle, laissant place à une forme de désenchantement collectif ?
Pendant plusieurs décennies, la départementalisation de 1946 a constitué un horizon politique et social puissant. Elle incarnait avec l’idéologie de l’assimilation une promesse claire : celle d’une convergence progressive avec la France hexagonale, d’une amélioration continue des conditions de vie, d’un accès renforcé aux droits sociaux, aux infrastructures et aux services publics. Elle reposait sur une grande croyance moderne : l’idée que le temps allait naturellement produire du progrès. Chaque génération devait vivre mieux que la précédente.
Cette grande narration semble aujourd’hui perdre de sa force. Non pas parce que les acquis de la départementalisation seraient inexistants — ils sont au contraire considérables — mais parce que l’idée d’une progression automatique vers un avenir meilleur ne fonctionne plus comme avant. Le modèle qui promettait une marche continue vers davantage de prospérité, de sécurité et d’égalité rencontre désormais ses limites face aux réalités contemporaines : coût de la vie, dépendances économiques, crise écologique, difficultés des services publics, tensions sociales, vieillissement démographique et perte de confiance dans les institutions.
C’est ici que se situe une divergence importante entre la Guadeloupe , la Martinique et l’Hexagone. Les Français de l’Hexagone expriment aujourd’hui une inquiétude profonde face au déclassement du pays. Une grande partie d’entre eux considère que les transformations en cours vont dans le mauvais sens et associe majoritairement l’avenir à une menace plutôt qu’à une opportunité. La crise politique, les mouvements sociaux successifs, la défiance envers les dirigeants et le sentiment d’impuissance nourrissent un climat de fatigue démocratique.
Mais en Guadeloupe et surtout en Martinique , le rapport à l’avenir est différent. Il ne s’agit pas seulement d’une inquiétude face au déclin économique ou social. Il existe quelque chose de plus profond : une difficulté à se représenter un futur collectif désirable. Comme si l’ancien récit d’intégration et de progrès ne suffisait plus, sans qu’un nouveau récit partagé ait réellement émergé.
La question n’est donc pas uniquement celle du pessimisme. Elle est celle du vide laissé par l’épuisement d’un imaginaire collectif adossé à l’assimilation. Lorsque les sociétés perdent la capacité à raconter leur avenir, elles se tournent naturellement vers ce qui demeure : la mémoire, l’histoire, les racines, les appartenances ethniques . Le passé devient alors un territoire refuge, parfois un espace de reconstruction identitaire, parfois aussi un lieu où se concentrent les blessures non résolues.
Cette attirance pour le passé ne doit pas être interprétée uniquement comme un refus d’avancer. Elle traduit aussi une recherche de sens. Dans une époque marquée par l’incertitude, la mémoire peut apparaître comme un point d’ancrage. Pour certains Guadeloupéens et Martiniquais, revenir sur l’histoire permet de retrouver une continuité, de comprendre les difficultés présentes et de donner une profondeur aux combats actuels.
Mais cette relation au passé est ambivalente. Elle peut être une force lorsqu’elle permet de mieux comprendre le présent et de construire l’avenir. Elle peut devenir un obstacle lorsqu’elle enferme dans une lecture permanente des traumatismes historiques et empêche de penser ce qui pourrait advenir avec la crise qui vient ….
Une société qui ne parvient pas à transformer sa mémoire en projet risque de rester prisonnière de ses blessures , et force est de constater la différence de l’appréhension du passé et de l’avenir avec les autres îles de la caraïbe .
La difficulté des Antilles françaises à imaginer l’avenir ne vient pas seulement d’une crise économique ou institutionnelle, mais d’une trajectoire historique particulière, différente de celle des autres îles caribéennes.
Cette difficulté à penser l’avenir prend aussi tout son sens lorsque l’on compare la situation d’assimilation des Antilles françaises avec celle des autres sociétés de la Caraïbe. La Guadeloupe et la Martinique ne vivent pas exactement le même rapport à l’histoire que les îles anglophones ou hispanophones de la région, car leur trajectoire politique et institutionnelle a été profondément différente. L’expérience de la départementalisation et de l’assimilation à la République française constitue une singularité majeure dans l’espace caribéen.
Alors que de nombreux pays de la Caraïbe ont construit leur identité collective autour de l’autonomie , l’indépendance politique, de la souveraineté nationale et de la construction d’un État propre, les Antilles françaises ont suivi un autre chemin : celui de l’intégration progressive dans le cadre républicain français. Cette trajectoire a apporté des acquis considérables en matière de droits sociaux, de protection collective, d’infrastructures et de services publics, mais elle a aussi produit une relation plus complexe au passé et à l’avenir.
Dans plusieurs sociétés caribéennes indépendantes, le passé colonial est souvent interprété comme une période de domination dont il fallait sortir pour construire un destin national. L’avenir est alors davantage associé à l’idée de souveraineté, de responsabilité collective et de capacité à choisir son propre modèle de développement, même si ces pays connaissent eux aussi des difficultés économiques et sociales . La rupture politique avec la voie de l’indépendance a constitué un récit fondateur permettant de donner un sens à la marche collective vers l’avenir.
La situation guadeloupéenne et martiniquaise est différente. Elle repose sur une histoire paradoxale : une société issue de la colonisation, de l’esclavage et de la plantation, mais qui a choisi ou accepté bon gré mal gré une intégration politique et sociale au sein de la France. Le passé reste donc une mémoire douloureuse et structurante, mais il cohabite avec les acquis d’une appartenance républicaine qui a transformé profondément la société. Cette double réalité explique une partie des tensions actuelles : comment construire un avenir nouveau lorsque l’histoire est à la fois une blessure, une identité et un cadre institutionnel assimilationniste toujours présent ?
C’est pourquoi le rapport au passé peut parfois prendre une place plus importante en Guadeloupe et Martinique que dans d’autres territoires caribéens. Dans les pays indépendants de la Caraïbe, la mémoire historique sert souvent de fondement à un projet national. En Guadeloupe, elle est davantage traversée par une interrogation identitaire : faut-il davantage valoriser l’appartenance caribéenne, renforcer l’ancrage français, ou inventer une voie intermédiaire européenne ? Cette hésitation nourrit une forme d’incertitude collective.
Mais cette situation ne signifie pas nécessairement une absence d’avenir. Elle révèle plutôt que le modèle ancien, fondé sur l’idée d’un rattrapage progressif grâce à l’intégration française, ne suffit plus à donner une direction pour un décryptage de l’avenir. La question n’est donc pas de reproduire le chemin des autres sociétés caribéennes, ni de rejeter l’héritage français, mais d’inventer une nouvelle articulation entre mémoire, appartenance et capacité d’action à l’aide d’un nouveau récit collectif basé sur une projection inédite de l’économie .
L’enjeu pour la Guadeloupe et la Martinique est peut-être précisément de dépasser cette opposition entre passé et avenir à l’aide de la pensée prospective d’un nouveau modèle économique et social .
La difficulté actuelle est donc de savoir comment habiter son histoire sans y rester enfermé. Le passé guadeloupéen et martiniquais est une richesse pour comprendre l’épigénétique , mais il ne peut être le seul horizon. La mémoire doit devenir un outil de projection, non un refuge définitif face aux incertitudes du monde contemporain.
Cette situation explique également pourquoi les propositions autonomistes ou nationalistes peinent à convaincre une majorité de Guadeloupéens et de Martiniquais . Elles peuvent répondre à une demande de reconnaissance identitaire ou de responsabilité locale, mais elles ne semblent pas encore offrir un projet collectif suffisamment concret et partagé. Beaucoup de Guadeloupéens et de Martiniquais expriment moins une volonté de rupture institutionnelle avec la France hexagonale qu’une demande de proximité, d’efficacité, de respect et de capacité réelle à agir sur leur quotidien.
Le paradoxe antillais est là : jamais l’idée de responsabilité locale n’a été aussi présente dans le débat public, mais jamais cette responsabilité n’a semblé aussi difficile à identifier. Entre l’État, les collectivités, les élus, les administrations, les entreprises et les citoyens, la chaîne de décision apparaît souvent dispersée. Chacun attend une action de l’autre, et cette dilution alimente le sentiment d’impuissance.
Pourtant, les attentes exprimées ne traduisent pas un rejet global de l’action publique. Les Guadeloupéens et Martiniquais restent attachés aux services publics, mais demandent davantage de proximité, de présence humaine , de simplicité et surtout d’efficacité . Là encore, la différence avec une partie du sentiment hexagonal est intéressante : dans un contexte où l’État est souvent accusé d’être trop éloigné ou trop inefficace, il conserve en Guadeloupe et Martinique une image paradoxale d’institution protectrice, capable encore de garantir une forme de stabilité.
Cette confiance relative envers l’État montre que la crise n’est pas seulement une crise institutionnelle comme en Corse . Elle est avant tout une crise de projection. La question centrale n’est pas seulement : « qui doit décider ? » mais plutôt : « quel avenir voulons-nous construire ensemble à partir d’un nouveau récit collectif ? »
Car derrière les inquiétudes sur le pouvoir d’achat, l’accès à l’eau, le bon fonctionnement des transports, la santé, l’environnement, les violences ou les inégalités, apparaît une aspiration commune : retrouver un sens collectif. Contrairement à l’idée d’une société fragmentée, les Guadeloupéens et Martiniquais semblent partager des attentes convergentes : davantage d’autonomie dans la capacité d’agir, mais aussi davantage de cadre, de proximité et de solidarité.
C’est peut-être à l’échelle économique que pourrait émerger un nouvel imaginaire collectif. Là où la politique cesse d’être une abstraction et retrouve un visage concret, dans les communes, les associations, les initiatives économiques, culturelles et environnementales. L’avenir pourrait se reconstruire à partir d’expériences visibles, capables de redonner confiance dans la capacité collective à transformer la réalité.
La véritable question n’est donc peut-être pas de choisir entre le passé et l’avenir. Elle est de savoir comment faire du passé une ressource pour inventer demain. Une société qui connaît son histoire peut mieux anticiper son futur, à condition de ne pas confondre mémoire et immobilisme.
La Guadeloupe et la Martinique se trouvent aujourd’hui à un moment charnière. La fin progressive de la croyance dans un progrès automatique oblige à imaginer un nouveau récit. Ni retour nostalgique vers un passé douloureux mais idéalisé , ni simple reproduction d’un modèle venu d’ailleurs, mais une capacité à inventer une voie originale.
Car l’avenir n’est jamais donné. Il se construit à partir des choix collectifs, des responsabilités assumées et de la capacité d’une société à croire de nouveau en elle-même. La véritable urgence de la société antillaise n’est peut-être pas seulement politique , idéologique ou institutionnelle : elle est de retrouver une ambition  commune de construire un nouveau récit collectif à partir d’un modèle économique capable de réconcilier mémoire, liberté et projet social d’un nouveau souffle de progrès collectif.
Jean Marie Nol économiste et juriste