Aimé Césaire Précurseur d’une métamorphose. Tracé d’une aliénation par Rodolf Etienne

 

Aimé Césaire

 

Précurseur d’une métamorphose
Tracé d’une aliénation

 

 par Rodolf Etienne

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Aimé Césaire sur le balcon de l’ancien hôtel de ville de Fort-de-France

 I. Tracé d’une aliénation

 Eléments de définition

 

Puisqu’il en faut une pour ouvrir le débat, considérons la définition suivante du terme créole, tirée du dictionnaire Larousse,

 

n. et adj. d’abord attesté sous les formes hispanisantes crollo (1598), criollo (1643), puis francisé en créole, en 1670. Il est emprunté à l’espagnol criollo (1590), lui-même emprunté au portugais crioulo, seulement attesté en 1632 au sens de « métis noir né au Brésil ». Ce mot est dérivé, avec un suffixe mal éclairci, de cria, dérivé régressif de criar « élever » (espagnol criar), issu du latin creare, signifiant « créer ».

 (…)

L’expression  langue créole, attestée en 1688 et reprise au XIXème siècle, est probablement un emprunt direct au portugais, à en juger par la localisation de la première attestation relative au créole portugais parlé au Sénégal1. Et jusqu’à la fin du XIXème siècle, les créoles étaient considérées comme une simple altération du français, de l’anglais, du néerlandais, du portugais ou de l’espagnol. Leur apparition est liée à l’esclavage, réunissant des locuteurs de plusieurs langues africaines et ceux d’une langue européenne.

 

(…)

 

Guy Hazaël-Massieux, dans son exposé « Une légitimité du troisième type : la légitimité créole », confirme : « D’un mot qui au départ servait à classer des personnes en croisant le lieu de naissance et l’origine parentale, on est passé à un adjectif qui peut s’appliquer au langage, au mode de vie et pour finir à une société et à un modèle social ».

 

Le créole est aujourd’hui langue nationale aux Seychelles, à Maurice et en Haïti.

 

 

Cette définition qui a suscité de très nombreux commentaires a l’avantage, pour le cas qui nous intéresse, de préciser une certaine généalogie.

 

En la confrontant de façon arbitraire, aux analyses de Moreau de Saint-Méry et de l’Abbé Grégoire, nous tâcherons d’exprimer le Tracé d’une aliénation.

 

Des Hommes. Des idées.

 

Médéric Moreau de Saint-Méry, né à Fort-Royal, en Martinique, le 13 janvier 1750 est issu d’une lignée très tôt inscrite dans la magistrature coloniale. Son père, Bertrand Médéric Moreau, était substitut du procureur du roi, tandis que son grand-père, Jean Médéric, fut commis du greffier du Conseil supérieur, puis juge criminel et civil. Ainsi, Médéric Moreau de Saint-Méry jouissait-il d’une renommée certaine dans la haute société de la colonie. Et c’est en suivant une voie toute indiquée qu’il sera nommé au Parlement de Paris en 1771, puis avocat au Cap, à Saint-Domingue, en 1776.

 

Franc-maçon progressiste et assidu, il figure parmi les fondateurs des fameux Cercle des Philadelphes2 et Club Massiac3. Philanthrope, il revendique néanmoins dans ses ouvrages et prises de position le despotisme légal du régime esclavagiste et la ségrégation contre les Libres de couleur, affirmant, ou réaffirmant le cas échéant, le fameux « préjugé de couleur ». Député de la Martinique à la Constituante, il sera l’une des figures de proue de la controverse qui, en 1791, aboutit à la consécration constitutionnelle de l’esclavage4.

 

Médéric Moreau de Saint-Méry semble avoir toujours été agité entre ses principes familiaux, ses ambitions réformistes et ses origines créoles. Il meurt, dans une relative pauvreté, le 28 janvier 1819. Il est surtout connu pour sa théorie arithmétique de l’épiderme ou classification du métissage.

 

 

Henri Grégoire, dit l’Abbé Grégoire est né à Vého, près de Lunéville, en région Lorraine, le 4 décembre 1750. Ecclésiastique, issu d’une famille de paysans pauvres, il sera de toutes les grandes batailles en faveur des droits de l’Hommes et du Citoyen, de 1789 à 1831, année de sa mort.

 

Dès son premier ouvrage Essai sur la régénération civile, morale et politique des Juifs, publié en 1789, Grégoire prendra part à tous les débats idéologiques et politiques de son temps, soit au sein de l’Assemblée Constituante, soit à la Convention, soit au sein même du Clergé.

 

On doit notamment à l’Abbé Grégoire : De la littérature des nègres, ou Recherches sur leurs facultés intellectuelles, leurs qualités morales et leur littérature, ouvrage publié en 1808, qui fera pendant longtemps office de référent, suscitant l’admiration des uns contre l’indignation des autres. En septembre 1801, il est de ceux qui manifestent violemment face à Napoléon Bonaparte leur opposition à l’envoi de l’expédition Leclerc5 contre le nouveau gouvernement de Toussaint Louverture.

 

Calomnié, rejeté par l’Eglise, démuni, mais néanmoins estimé du peuple, l’Abbé Grégoire meurt à Paris le 20 mai 1831.

 

Farouches adversaires des querelles législatives sur les colonies liées à la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, Moreau de Saint-Méry et l’Abbé Grégoire nous ont légué une somme d’œuvres qui nous éclairent entre autres, sur les conceptions créoles de leur époque.

 

Médéric Moreau de Saint-Méry et le « Patriotisme créole »

 

Moreau de Saint-Méry est considéré comme l’un des plus brillants esprits du Patriotisme créole du XVIIIème siècle français.

 

C’est en tout cas l’argument du professeur John Garrigus, associé au département d’histoire de l’Université du Texas.

 

Publié en 1750, par le juriste créole Emilien Petit, « Le Patriotisme américain ou Mémoires sur l’établissement de Saint-Domingue » énonçait l’idée d’une identité créole. L’ouvrage connu un vif succès dans les colonies et singulièrement à Saint-Domingue. Emilien Petit produisait là un brillant plaidoyer en faveur « des réformes politiques longtemps attendues », et qui pourraient insuffler un « esprit patriotique dans l’âme créole ».

 

 

Presque vingt ans plus tard, en 1768, le Hollandais Cornélius de Paw6, publiait « Recherches philosophiques sur les Américains » et relançait la polémique à propos de la nature même des Amériques et, par voie de conséquence, sur la nature physique, mentale et morale de ceux qui y vivaient. De Paw soutenait que les conditions climatiques américaines, et spécialement l’humidité excessive qui y régnait, affectaient également les êtres humains… en les affaiblissant.

 

Garrigus signale que ces recherches suscitèrent l’indignation tenace de l’Américain Thomas Jefferson, principal auteur de la Déclaration d’indépendance des Etats-Unis, et de l’historien et homme politique jamaïcain, Brian Edwards, abolitionniste convaincu. Tous deux réfutaient avec violence les conclusions de de Paw.

 

 

Moreau de Saint-Méry, influencé par Petit, n’était pas moins perturbé par tous ces débats. Garrigus précise : « Etant créole martiniquais, Moreau n’était pas aussi pessimiste que de Paw au sujet des effets du processus de créolisation, mais il acceptait le principe que naître aux Amériques affectait le corps et le comportement humains ». Et si le Patriotisme créole de Moreau souffrait quelque peu des opinions des théoriciens de la physiologie humaine de son époque, son parti pris du préjugé de couleur en diminua encore la portée.

 

De l’avis des colons, les hommes de couleur libres, plus encore que les esclaves, représentaient un danger pour le maintien de la paix et de la prospérité de la colonie. Le Patriotisme créole reposait donc sur trois bases : une opposition franche à une administration coloniale « tyrannique » de la Métropole, la « blancheur » que seuls les patriotes avaient tous en commun et leur intime conviction que tout compromis sur la citoyenneté des gens libres de couleur serait ni plus ni moins que fatal à la colonie. La prospérité de l’île ne s’entendait, pour eux, qu’exclusivement à leur profit et celui de leurs épigones. Pour beaucoup de Patriotes coloniaux en 1790 et 1791, la peur que les gens de couleur libres puissent être aussi reconnus comme des patriotes créoles, vertueux de surcroît, était beaucoup plus forte que la peur d’une révolution des esclaves, à laquelle, d’ailleurs, personne ne croyait.

 

Tirées des Descriptions, ses quelques définitions élaborées par Moreau de Saint-Méry pour soutenir ses thèses se passent de commentaires :

 

Des créoles blancs : Les Américains qui ont reçu le jour à Saint-Domingue et qu’on désigne sous le non de Créols, sont ordinairement bien faits et d’une taille avantageuse. (…) Leur regard est expressif, et annonce même une sorte de fierté (…).

 

– Des esclaves créoles : Les nègres créoles naissent avec des qualités physiques et morales qui leur donnent un droit réel à la supériorité sur ceux qu’on a transportés d’Afrique, et ce fait qu’ici la domesticité a embelli l’espèce. (…) A l’intelligence, le nègre créole réunit la grâce dans les formes, la souplesse dans les mouvements, l’agrément dans la figure, et un langage plus doux et privé de tous les accents que les nègres africains y mêlent. Accoutumés, dès leur naissance, aux choses qui annoncent le génie de l’homme, leur esprit est moins obtus que celui de l’Africain. (…).

 

– Des affranchis : Les affranchis sont plus universellement connus sous le nom de Gens-de-Couleur ou de Sang-mêlés, quoique cette dénomination, prise exactement, désigne aussi les nègres esclaves. Dès que la Colonie eut des esclaves, elle ne tarda pas à former cette classe intermédiaire entre le maître et l’esclave. (…)

 

A ces définitions suivent la monstrueuse classification du métissage que l’on connaît bien pour l’avoir souvent critiquée…

 

 

« Les lois d’après 1769 devaient garantir que l’identité « créole » reste manifestement blanche. Il ne fut jamais reconnu que les gens libres de couleur puissent eux-mêmes être créoles », confirme John Garrigus.

 

Pourtant, voilà ce que dit Moreau des « mulâtresses » :

 

Ce que j’écris en peignant les Créoles blanches lui convient parfaitement, si on le fait rapporter à l’élégance de formes, à la facilité des mouvemens. (…) L’être entier d’une Mulâtresse est livré à la volupté, et le feu de cette Déesse brûle dans son cœur pour ne s’y éteindre qu’avec la vie. (…). Et la nature, en quelque sorte, complice du plaisir, lui a donné charmes, appas, sensibilité, et ce qui est bien plus dangereux, la faculté d’éprouver encore mieux que celui avec qui elle les partage, des jouissances dont le code de Paphos ne renfermait pas tous les secrets. (…).

 

 

Enfin, signalons cet extrait particulièrement éloquent sur le langage créole :

 

J’ai à parler maintenant du langage qui sert à tous les nègres qui habitent la colonie française de Saint-Domingue. C’est un français corrompu, auquel on a mêlé plusieurs mots espagnols francisés, et où les termes marins ont aussi trouvé leur place. On concevra aisément que ce langage, n’est qu’un vrai jargon.

 

D’ailleurs, ces investigations le pousseront même à publier, dans ses « Descriptions », une version des célèbres élégies « Lisette quitté la Plaine » et «  Quand cher zami moin va rivé ».

 

Henri Grégoire et le créole

A l’analyse, l’exégèse de l’œuvre de l’Abbé Grégoire, se révèle une longue suite de superlatifs, de sorte que la tendance générale est visiblement à l’apologie. Henri Grégoire est présenté invariablement comme le « Défenseur de tous les parias de la Terre », définition qu’il s’accordait d’ailleurs lui-même. Sans vouloir contredire la portée humaniste de son engagement, force est de constater, confrontée à la culture et à la langue créoles, les conclusions de l’Abbé Grégoire ne cessent de pêcher.

On signalera, dans un élan d’honnêteté, ses multiples interventions à la Constituante et à la Convention, en faveur des libertés : émancipation des Juifs, abolition de la traite et de l’esclavage des Noirs, suppression de la peine de mort, suffrage universel sans restriction, liberté d’expression, liberté des cultes et esquisse des relations internationales.

Ceci posé, intéressons-nous quelque peu à sa relation au créole.

Dans « Grégoire et Haïti : un héritage compliqué », Alyssa Goldstein Sepinwall, professeure d’histoire à l’Université de Californie, aux Etats-Unis, présente une vue controversée de l’héritage séculaire de l’Abbé Grégoire. Ainsi débute-t-elle : « Engagé plus qu’aucun de ses contemporains dans la cause de l’indépendance haïtienne, et pourtant convaincu que ce peuple avait besoin de son aide morale pour en avoir tous les fruits, Grégoire occupe une position tout à fait particulière dans l’histoire de la colonisation ».

Partisan de la « Régénération », idée très répandue durant toute la période révolutionnaire – on parlait alors de la régénération pour signifier amélioration, libération de la corruption et surtout renouvellement social – Grégoire en proposait une vue nuancée, guidée par les seuls canons du Christianisme. Dès son essai de 1788, « La régénération physique, morale et politique des Juifs », il définissait ses orientations.

Cette « Régénération » sera le maître mot des relations que Grégoire entretiendra avec les dirigeants de la nation haïtienne. C’est, en tout cas, ce que l’on conçoit en examinant sa longue correspondance, tout autant avec les personnalités de l’élite noir du Nord que de celles mulâtres du Sud.

Grégoire rencontre Julien Raimond, mulâtre haïtien, à Paris en octobre 1789, en compagnie d’Ogé, de du Souchet de Saint-Réal, d’Honoré de Saint-Albert et de Fleury. Ce sont les députés que la Société des Citoyens de Couleur1 proposaient à la représentation à l’Assemblée nationale. A la séance de la Société des Amis des Noirs2, le 11 décembre suivant, Grégoire donnait lecture de son Mémoire en faveur des gens de couleur, manifestant ainsi une maîtrise certaine de la question coloniale à Saint-Domingue et particulièrement à propos du fameux préjugé de couleur.

 

Sa correspondance avec Toussaint Louverture est également notoire. Toussaint sollicitait souvent les idées de Grégoire, notamment en matière d’organisation religieuse.

 

 

L’Abbé ne cessera jamais d’entretenir avec Haïti ces relations, que d’aucuns ont jugé, avec raison certainement, trop imprégné de paternalisme, voire d’une dynamique d’ingérence à peine voilée.

 

Mais, ce sont ces relations avec Christophe qui nous éclairent véritablement sur ses opinions liées au créole. En 1819, l’ancien évêque de Blois publie ses Observations sur la constitution du Nord d’Haïti et sur les opinions qu’on s’est formée en France de ce gouvernement. Il y dénonce directement, la monarchie de Christophe : « Cette forme de gouvernement est d’autant plus choquante qu’elle contraste avec les principes actuellement disséminés dans les deux hémisphères et qui tous les jours, ce développant avec plus d’énergie, changeront progressivement la face du monde politique». Le vaudou n’est pas non plus épargné, tandis que sa pratique est très répandue dans l’île et qu’il est très décrié par les chroniqueurs européens.

 

Sur la question créole, Grégoire sera plus prolifique. Alyssa Goldstein Sepinwall nous guide : « Même si Grégoire avait des doutes sur certains aspects de la civilisation européenne, il pensait qu’elle était le seul espoir de salut pour les peuples non occidentaux. Il n’était pas prêt à voir dans leurs propres coutumes autre chose que de la sauvagerie. Le seul rôle des Haïtiens était d’écouter et de suivre ses avis, du moins c’est ce qu’impliquait toute son attitude ».

 

Alors, à proprement parler, que pensait Grégoire de la culture et de la langue créole ? « Son désir de voir les Haïtiens imiter les Français s’appliquait aussi à la langue », débute Alyssa Goldstein Sepinwall. « Il souhaitait qu’il n’utilisent que le français. S’appuyant sur le précédent de l’entreprise menée par la Révolution française contre les patois, il conseillait au général Inginac3, militaire de l’armée de Christophe, d’éliminer purement et simplement le créole, qui n’était finalement à ses yeux qu’un jargon et non une vraie langue ». Grégoire commettait là un péché par omission, s’étant laissé certainement corrompre par « ce que la civilisation a de vicieux et de hideux », por reprendre des mots qu’il avait employé lui-même. Sepinwall conclut de manière laconique, contre le « défenseur des parias » : « Haïti était précisément en train de s’éloigner du domaine français et de consolider son autonomie nationale. Grégoire négligeait le rôle du créole en tant que langue de la résistance et il conseillait aux Haïtiens de parler seulement le langage des esclavagistes, des anciens colonisateurs ».

 

Rappelons, sur le ton de la pertinence, cette phrase de Grégoire, tirée de son Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française, lu le 4 juin 1794 devant le Comité de l’instruction publique française : « Ainsi disparaîtront peu à peu les jargons locaux, les patois de six millions de Français qui ne parlent pas la langue nationale. Car, je ne puis trop le répéter, il est plus important qu’on ne pense en politique d’extirper cette diversité d’idiomes grossiers qui prolongent l’enfance de la raison et la vieillesse des préjugés4 ».

 

 

Ces extraits, nous l’espérons, soulignant le Tracé d’une aliénation, mettront en évidence des influences et des dynamiques, dont nous sommes, peu ou prou, aujourd’hui encore des cautions. Sans nul doute que ces influences, ces dynamiques ont engagées nos destinées créoles dans des trajectoires dominées, trajectoires dont nous devons envisager au mieux les enjeux et les perspectives, afin de nous bien situer dans nos engagements culturels, identitaires et politiques.

 

Il est cependant triste de remarquer que, malgré toute, ces influences et ces dynamiques guident, de manière inconsciente peut-être, nos choix individuels ou collectifs.

 

 

II. Eloge de la créolité : les débats d’une polémique

 

Cette généalogie posée, on saisira mieux la complexité dans laquelle nous nous engageons en abordant le débat de fond : Aimé Césaire, précurseur d’une métamorphose.

 

 

Osons alors un grand bon dans le temps… vers l’avant de nous-mêmes. Projetons-nous en 1989, année de parution de « Eloge de la créolité », signé des noms de Patrick Chamoiseau, Raphaël Confiant et Jean Bernabé, ouvrage publié chez Gallimard.

 

« Ni Européens, ni Africains, ni Asiatiaques, nous nous proclamons Créoles, déclaraient dans leur incipit nos trois auteurs, poursuivant : « cela sera pour nous une attitude intérieure, mieux : une vigilance, ou mieux encore, une sorte d’enveloppe mentale au mitan de laquelle se bâtira notre monde en pleine conscience du monde ». C’est par ces mots, qui auront d’ailleurs produit un retentissant écho international, que Chamoiseau, Confiant et Bernabé entamaient le débat de la créolité moderne. Hors d’un examen approfondi, nous noterons seulement qu’Eloge manifeste un réel tournant dans l’approche de l’identité créole et, certainement plus encore, dans son intellection. Malgré les diverses critiques qu’il a suscité, ce texte apparaît, invariablement, comme l’acte de naissance de cette créolité qui aujourd’hui nous porte, au début de ce XXIème siècle que l’on nous annonce bouleversant pour les humanités et les identités du monde.

 

Il n’est pas vain de noter également que, selon nos auteurs, cette créolité, qui s’éclaire de multiples diffractions, « ne s’adresse pas aux seuls écrivains, mais à tout concepteur de notre espace, dans quelque discipline que ce soit », participant ainsi à « l’émergence, ici et là, de verticalités qui se soutiendraient de l’identité créole tout en élucidant cette dernière, nous ouvrant, de ce fait, les tracés du monde et de la liberté ».

 

On aurait tort aussi de ne pas remarquer la filiation et les nombreuses références à ceux « qui ont porté étincelles à nos obscurités » : Gilbert Gratiant, Edouard Glissant, René Depestre, Frantz Fanon, Frankétienne.

 

Bien évidemment, on ne le sait que trop, le Grand Poète, Aimé Césaire, figure également parmi cette liste. On y apprend ainsi que « la négritude césairienne a engendré l’adéquation de la société créole, à une plus juste conscience d’elle-même ». Que se réclamant « à jamais fils d’Aimé Césaire », nos auteurs le sacrent, bien mieux qu’un « anti-créole », un « anté-créole ». Et là même, nous touchons au coeur du débat ! Aimé Césaire et le créole.

 

 

Mais poussons encore plus avant… En 1993, dans le cadre du quatre-vingtième anniversaire d’Aimé Césaire, deux ouvrages vont marquer l’actualité littéraire martiniquaise. Et pour cause ! Il s’agit de « Aimé Césaire, le nègre inconsolé » et « Aimé Césaire, une traversée paradoxale du siècle ». Le premier est signé Roger Toumson et Simonne Henri-Valmore et le second Raphaël Confiant. On aura vite saisi que si « Le nègre inconsolé » relevait plus de l’hagiographie, « La traversée » était comme son antithèse. Mais, pour nous, le plus intéressant, ce sont ces chapitres où Confiant, pressé de régler ses propres comptes, revient sur la créolité du père de la négritude. « Traversée paradoxale », éclaircit les positions, tout au moins, remarquons le, celles de son auteur. Dans la deuxième partie de son livre, intitulée « L’homme de tous les paradoxes », Confiant examine le paradoxe créole césairien. Et il déclare : « Aimé Césaire entretient un rapport étrange, jamais sérieusement élucidé par la critique, avec la langue créole ». Il nous propose ainsi ses avis sans appels : « Quand on interroge l’œuvre littéraire de Césaire, l’occultation totale de ce qu’on appelle de nos jours la Créolité saute aux yeux », et plus loin : « Si dans le théâtre césairien apparaissent, ici et là, de manière décorative, des chants en créole, la rhétorique même de l’auteur est étrangère à l’oraliture créole dans laquelle il a dû forcément être immergé au cours de ses premières années ». Délié, Confiant, ne se gêne plus pour parler explicitement de « refoulement manifeste ». Et, par un jeu d’image pour le moins saugrenue, par une gymnastique quasiment macabre de l’esprit, c’est véritablement satisfait qu’il conclue, et note finalement que cette « occultation totale » est le « résultat d’une inévitable castration », et le signe d’un « refoulement du sexuel » chez Aimé Césaire. La polémique était, pour cette fois, bel et bien lancée.

 

 

Jean Bernabé, lui aussi tint à y rajouter ses avis. En 1993, voulant lui aussi fêter le Chantre, il mêlait sa voix à celle de Confiant dans un article intitulé « Choix de langue et créativité littéraire chez Aimé Césaire ». Dans cet article, Bernabé s’appuyant sur une interview de Césaire, datant de 1975, accordée à Jacqueline Leiner à l’occasion de la réédition de Tropiques5, approfondissait ces conclusions. Les créolistes révélaient, pour l’occasion, leurs vraies visages.

 

A la question : « Ecrite en créole, la revue n’aurait-elle pas atteint un public plus étendu ? », Césaire avait commis l’affront, à en croire Jean Bernabé, de répondre : (…) Pour la rédiger en créole, il aurait fallu que les questions de base soient résolues. D’abord, la question de la légitimité de la langue. Ensuite, qu’il y ait une grammaire, une orthographe ». Mal lui en pris donc, puisque pour Bernabé, là était la preuve que l’approche de Césaire du créole de cette époque, relevait purement et simplement du « trauma de l’esclavage et de la colonisation », le technicien rappelant, à qui voulait l’entendre, qu’il y relevait chez Césaire « un catastrophisme tragique et irrédentiste en matière d’identité culturelle ». Césaire avait ainsi, toujours selon Bernabé : « récupéré, voire conquis une langue de substitution, la langue française, laquelle, dans sa psyché, sembl(ait)e fonctionner comme un véritable butin de guerre ». Et, le plus édifiant : « Dès lors, le créole, en tant que langue disparaî(ssai)t du champ de la conscience créatrice (sinon de l’inconscient) du poète et cela pour trois raisons : premio, parce qu’il (était)est vécu comme la langue du compromis, voire de la compromission historique avec le colonisateur, la langue de la défaite, de la capitulation, de la reddition ; deuxio, parce que c’(était)est une langue née d’amours ancillaires, voire du viol, une langue marquée par les stigmates de l’esclavage ; et tercio, parce que c’(était)est, dans la configuration sociolinguistique de nos pays, la langue qui occup(ait)e la position basse.

 

Cet article qui a été reproduit en juin 2008, quelques semaines seulement après les funérailles du poète, n’avait visiblement que pour unique but de rendre compte, voire, de réaffirmer la rupture entre les « fils à jamais » et le « Père fondateur ».

 

 

Annie Lebrun, grande amie d’André Breton, spécialiste de l’œuvre de Césaire, dans un texte publié en 1994 et qu’elle intitulait, solidaire : « Pour Aimé Césaire », prenant le contre-pied de ces déclarations, débutait, sans ambages, « Ni nègre, ni créole, ni même tiers-mondiste… etc… ». La spécialiste lançait son pavé dans la mare et affirmait que ces « fils à jamais » n’était rien d’autres que des parricides, au profit de la créolité.

 

Dans une intervention prononcée au théâtre municipal de Fort de France, le 1er février 1995, et reprise au centre des Arts de Pointe-à-Pitre le 10 février suivant titrée : « Aimé Césaire : liberté de langage, langage de la liberté », elle estimait que : « A l’évidence, ce n’est pas Césaire qui a changé, ce n’est pas la négritude qui a changé, mais ce sont ceux qui n’en n’ont plus besoin et qui en sont même gênés pour se placer sur la scène parisienne ». Elle stigmatisait ensuite Chamoiseau, Confiant et Bernabé, tous mis ensemble, en resituant judicieusement l’engagement de Césaire entre négritude et créolité : « Sans la subversion mise en œuvre par ces renversements, dont Césaire aura su faire du langage le théâtre premier, jamais la réalité créole n’aurait pu apparaître en tant que telle ». Elle s’efforçait de remettre les pendules à l’heure, en accordant une fois de plus, puisque besoin semblait en être, négritude et créolité : « Encore que l’important soit loin d’être là, dans le peu ou le trop peu de créolité. Mais devant l’extraordinaire liberté dont Césaire investit tout le langage, en y faisant revenir avec chaque mot une multiplicité des présences déniées, anéanties, mutilées ». Puis, elle poursuivait, plus loin : « Ce degré d’intensité où le moindre frémissement peut provoquer le réveil de toute la forêt mentale, la langue choisie n’a plus en soi aucune importance, puisque la sensibilité, revenant violemment à elle-même, suscite une déroute de tous les modes de pensers habituels, pour ouvrir à bride abattue les grands chemins d’une liberté inconnue ».

 

 

S’inspirant de la polémique suscitée par les créolistes, l’universitaire Jeanne Chiron, également spécialiste de Césaire concluait, elle, à une « filiation complexe », entre les tenants de la créolité et le père de la négritude. Resituant elle aussi le débat, elle nous en offre une approche originale : « La polémique se fonde sur une critique réductrice des propos de Césaire, soigneusement sélectionnés, et est alimentée par une perte de crédibilité politique et par l’enjeu actuel d’un manifeste littéraire qui ne peut s’opposer totalement à cette figure tutélaire et ressasse donc les griefs les plus populistes ».

 

 

Daniel Delas, professeur à l’université de Cergy-Pontoise, autre spécialiste de l’œuvre de Césaire, dans “Aimé Césaire, écrivain créole ?”, publié dans le numéro d’août-septembre 1998 de la revue littéraire Europe nous propose ce jugement médité : « Le projet du poète Césaire, c’est en forant les mots, en les liant et en les déliant, en les marronnant à son rythme enragé, en les entrechoquant violemment, de faire jaillir l’étincelle sans laquelle il n’y a pas d’humanité, créole ou non… ». La négritude semblait donc pour tous ceux-là lié, et de manière inévitable, à la créolité. Pour eux, créolité et négritude semble concomittants, comprenons inséparable…

 

 

Toutefois, nous sommes forcé de reconnaître, au profit des créolistes, que «Eloge » et « Traversée », tout compte fait des articles et autres critiques qu’ils ont suscité, en actualisant, non seulement, le débat de la relation d’Aimé Césaire à la créolité, mais également de la négritude césairienne à la créolité, alimentent tout autant notre littérature que notre mémoire et, pour reprendre cette formule chère à Edouard Glissant, « Le Discours antillais ».

 

Posée ainsi, la créolité nous éclaire de nos diversités, de nos paradoxes et de nos complexes.

 

 

 

III. La parole à Aimé Césaire

 

Voilà maintenant le temps venu pour nous d’aborder la voix même de celui incriminé.

 

 

“Aimé Césaire et le créole.” Le sujet a déjà beaucoup fait couler l’encre, comme nous l’avons noté. Il a fait l’objet de nombreuses recherches et analyses. On citera “Aimé Césaire” de la spécialiste Lilyan Kesteloot, en 1989, ou encore, comme nous l’avons déjà présenté, “Une Traversée paradoxale du siècle” de l’écrivain martiniquais Raphaël Confiant, en 1994. Sous le titre “Négritude et créolité”, Jean Bernabé, a, lui aussi, étudié la question, dans la revue Europe, numéro d’août – septembre 1998. Dans cette même revue, Daniel Delas, a aussi exposé son point de vue. Et, c’est sur un ton lapidaire, que dans “Les créolistes et Aimé Césaire : une filiation complexe”, l’universitaire Jeanne Chiron, interroge : “Césaire, aliéné ?”.

 

Ce ne sont là que quelques exemples, et toutes les conjectures ont été élaborées. Certaines, à l’examen, plus fanatiques que sincères.

 

 

Le plus intéressant, c’est tout de même que le Chantre lui-même a aussi laissé traces de ses relations avec la langue, la culture et l’identité créoles.

 

Nous l’avons précisé antérieurement, c’est à l’occasion de la réédition de « Tropiques » en 1978 que, véritablement, ce débat est lancé, sinon relancé. La polémique suivra, nous l’avons vu également.

 

Aimé Césaire accordait, en 1975, à Paris, une interview, à Jacqueline Leiner qui figure en introduction de la réédition de « Tropiques ».

 

Quatorze numéros de la revue martiniquaise parurent d’avril 1941 à septembre 1945. Césaire, le fondateur, avec entre autres sa femme Suzanne et René Ménil, explique que si la revue a d’abord eu un caractère culturel, le politique a pris le pas, au fur et à mesure que les mois passaient. « N’oubliez pas que nous étions soumis à la censure, le culturel pouvait passer, à la rigueur, à condition de faire très attention. (…) Puis, petit à petit nous nous sommes enhardis. La situation devenant chaque jour de plus en plus intenable, nous avons dû prendre des positions de plus en plus politiques. Si brusquement, à la Libération, nous avons cessé de paraître, c’est parce que, précisément, le combat culturel cédait la place au combat politique », reconnaît-il. Cette précision peut paraître anodine, mais elle explique, tout au moins en partie, certains choix, et notamment des choix de langue.

 

1941, pour Césaire, c’est l’année de la rencontre avec André Breton. Voilà ce qu’en dit le Poète, dans cette même interview : « Je l’ai rencontré, il m’a littéralement fasciné. La rencontre avec Breton a été pour moi une chose très importante, comme avait été importante pour moi la rencontre avec Senghor dix ou quinze ans plus tôt. (…) Breton nous a apporté la hardiesse ; il nous a aidés à prendre une opinion franche : il a abrégé nos recherches et nos hésitations. (…) Cela nous a permis de gagner du temps, d’aller beaucoup plus vite, d’aller beaucoup plus loin… ». Culturelle, la revue abordait des thématiques liées à la flore et à la faune, au folklore antillais. Ces thématiques nous intéressent au premier chef, parce qu’elles permettent de mieux appréhender une des positions de Césaire par rapport à la réalité martiniquaise. Césaire lui-même déclare : « Nous ne voulions pas faire une revue de culture abstraite, mais autant que possible, appréhender dans le contexte martiniquais la réalité martiniquaise, la bien situer. Nous voulions que cette revue soit un instrument qui permette à la Martinique de se recentrer. (…) ». Et plus éloquent encore : « Nous pensions qu’un tel programme serait de nature à aider les Martiniquais à acquérir une certaine conscience d’eux-mêmes ».

 

« Ecrite en créole, la revue n’aurait-elle pas atteint un public plus étendu ? », questionne Jacqueline Leiner. Et Césaire de rétorquer : « C’est une question qui n’a pas de sens, parce qu’une telle revue n’est pas concevable en créole ». « Ceux qui ne parlaient pas le créole n’avaient pas besoin de prendre conscience d’eux-mêmes ? ». Césaire : « Je ne dis pas cela. On a toujours besoin de prendre conscience de soi. Mais, ni Ménil, ni moi, n’aurions été capable de l’écrire en créole. C’est tout ! Je ne sais même pas si c’est concevable ». L’entretien va ensuite nous renseigner sur un certain état de la langue à cette époque : « Ce que nous avions à dire, je ne sais même pas si c’est formulable en créole, du moins dans l’état actuel de la langue (…). « Un aspect du retard culturel martiniquais, c’est le niveau de la langue, de la créolité (…), qui est extrêmement bas, qui est resté – et c’était encore plus vrai en ce temps-là – au stade de l’immédiateté, incapable de s’élever, d’exprimer des idées abstraites. C’est pourquoi je me demande si une telle œuvre était concevable en créole ». Formulés en 1975, ces arguments, considérés dans leur contexte, étaient particulièrement courageux. Césaire dit encore : « Et puis pour la rédiger en créole, il aurait fallu que les questions de base soient résolues. D’abord la question de la légitimité de la langue. Ensuite, qu’il y ait une grammaire, une orthographe. Le créole restait uniquement une langue orale, qui d’ailleurs n’est pas fixée. La jeune génération y réfléchit ».

 

Jean Bernabé soutiendra sa thèse sur le créole antillais “Fondal Natal”, Grammaire basilectale approchée des Créoles guadeloupéen et martiniquais »… en 1983. Et c’est en 1979 que Raphaël Confiant publiera « Jik dèyè do Bondyé », recueil de nouvelles en créole et, en 1981, « Jou baré », recueil, cette fois, de poèmes en créole.

 

Donnons encore la parole à Césaire: « Mon effort a été d’infléchir le français, de la transformer pour exprimer, disons : « ce moi, ce moi-nègre, ce moi-créole, ce moi-martiniquais, ce moi-antillais ». Il est dès lors plus évident, qu’au sein du « centre de réflexion », du « bureau de pensée » que représentait Tropiques, Aimé Césaire, comme les autres éléments de son groupe, René Ménil en tête, réfléchissait à la problématique créole. Et si ce n’est en termes de langue exclusivement, tout au moins ce fut en termes de culture et d’identité, plus généralement.

 

 

Dans une série de confidences faites à Jean Mazel pour son ouvrage « Présence du Monde Noir », publié en 1975, Césaire explicitait déjà son propos créole. Traitant des survivances africaines en Martinique, Césaire dit : « A mes yeux, une des survies africaines les plus inattendues, est bel et bien cette langue créole, que l’on croit, à tort, être une sorte de sabir ou de petit nègre ». Plus loin : « On s’aperçoit qu’il (le créole) s’agit non d’un patois, mais d’une véritable langue issue du français par les mots, mais d’origine africaine par la syntaxe, donc par l’esprit ». Pour le chantre, la négritude était susceptible d’offrir à la créolité un espace de redressement, une force de régénération. Que l’on se reporte à ces paroles de l’interview à Leiner : « Je refais une langue qui n’est pas le français. Que les français s’y retrouvent, ça, c’est leur affaire ! (…) Je ne suis pas prisonnier de la langue française ! Seulement, j’essaie, j’ai toujours voulu infléchir le français ».

 

 

Dans « Entretien avec Aimé Césaire », paru dans le journal Le Monde en avril 1994, le journaliste Frédéric Bobin interroge Césaire. « Une nouvelle génération d’écrivains martiniquais, tels Chamoiseau et Confiant, se détourne aujourd’hui du concept de la négritude pour lui préférer celui de créolité. Dans un récent pamphlet (Traversée paradoxale du siècle, pour le citer), Raphaël Confiant va même jusqu’à vous reprocher d’avoir refoulé le créole qui est en vous ». Césaire, sûr de lui, répond clairement : « Mais, ce n’est pas vrai du tout. (…) Je leur apporte un monde : l’Afrique. Ils m’apportent un monde : La Caraïbe. Vous trouvez que ce sont les mêmes proportions ? Eh bien non, non, non, ce n’est pas la même chose. C’est ça qui est réducteur, encore une fois. C’est pourquoi je dis : la créolité, fort bien, mais ce n’est qu’un département de la négritude ». On sait l’accueil qu’a reçu cette dernière formule. Mais Césaire s’en explique plus loin : « Je suis un créolisant, je suis un créolophone. (…) Je n’ai jamais oublié que je suis un Nègre, que je suis un Martiniquais, que je suis créole, que je suis créolophone. (…) Comme je suis un rebelle de nature et que j’aime contredire, je dis (…), le créole c’est vrai, est une langue néo-française par certains aspects, mais fondamentalement, elle est très néo-africaine. Elle est néo-africaine parce que la conjugaison, parce que la syntaxe, parce que l’accent, tout cela nous vient de l’Afrique. Or ce côté–là est toujours négligé, toujours dissimulé, toujours occulté, parce que toujours secrètement méprisé. Voilà mon propos ! ». La parenté, pour Césaire, était une lapalissade, une évidence… là où d’autres prétendent une rupture.

 

Négritude et créolité, selon Aimé Césaire lui-même, ne saurait se départir l’une de l’autre. Elles forment plutôt une totalité, un ensemble cohérent qui nous révèle dans notre dimension la plus large, dans notre unité retrouvée : nègre et créole.

 

Je me permettrai pour conclure ce chapitre, une dernière citation. Elle illumine admirablement la thématique proposée et donne toute sa légitimité à l’engagement d’Aimé Césaire en faveur de la culture créole et singulièrement de la langue créole : « Il se trouve que la langue dans laquelle je m’exprimais, c’était la langue que j’avais apprise à l’école. Et cela ne me gênait en rien, ne m’a séparé en rien de ma révolte existentielle, et du jaillissement de mon être profond. J’ai plié la langue française à mon vouloir dire ». Et comment passer sous silence cette autre sentence : « Une langue n’est jamais fausse, répétait Aimé Césaire. Le français a dû commencer comme le créole, puis il a conquis ses lettres de noblesse. Le créole deviendra une vraie langue au cours de l’évolution de l’histoire ; elle n’est pas frappée d’une tare originelle. (…) J’ai décidé d’employer le français ; peut-être à cause de la culture, c’est vraisemblable – mais j’ai voulu l’employer dans des conditions très particulières ; J’ai voulu mettre le sceau imprimé, la marque mère – ou la marque antillaise sur le français ; j’ai voulu lui donner la couleur du créole. En particulier, dans le Roi Christophe, il y a un langage très particulier, qui se ressent de ses origines antillaises : ce n’est plus exactement du français ». Ce dernier extrait est tiré des dossiers hors série du Magazine Littéraire de novembre 1969.

 

 

 

IVConclusion

 

En conclusion, il est pertinent de signaler que pour Aimé Césaire, et de manière fondamentale, la véritable relation s’établit entre particulier et universel. Lors d’une intervention à l’Université Laval du Québec en 1972, il déclarait : « Pour libérer la culture et lui redonner son élan créateur, il faut libérer l’homme, il faut libérer le peuple. (…) S’il est vrai que l’Antillais francophone est un homme aliéné, un être aliéné, dépossédé de son être, si l’on pense qu’il y a une discordance profonde entre la langue officielle qui est le français et la langue vraie, la langue du peuple qui est le créole (…), si on pense que notre histoire ne nous est pas enseignée, enfin si on tient compte du fait que l’histoire martiniquaise ne tient aucune place dans les programmes martiniquais, évidemment on comprend très bien qu’au bout de tout cela, il y ait un homme aliéné (…). Par conséquent, la littérature antillaise, pour être valable, que dis-je, pour être justifiée, ne peut être qu’une démarche de prospection et de récupération de l’âtre ». Ou encore : « La littérature antillaise sera approfondissement, recherche, l’approfondissement d’une communion et le rétablissement de l’homme dans ses appartenances et ses relations fondamentales avec sa terre, avec son pays et avec son peuple. (…) L’imaginaire d’aujourd’hui sera la réalité de demain ».

 

Quelle belle leçon de courage pour toutes les générations successives et quelles forces nous sont transmises là. Aimé Césaire apparaît dès lors comme le précurseur, le précurseur d’une métamorphose, d’une métamorphose qui se veut créole, et qui réclame de chacun de nous, de chacun de nous créole. Et son message : comme une arme miraculeuse qui nous permet d’avoir la force et la dignité de regarder demain…

 

 

Rodolf Etienne

 

 

1 En Afrique, on compte six créoles portugais. Au Cap-Vert, le créole est la langue de la vie quotidienne. Il existe à São Tomé et Principe, au large des côtes gabonaises, trois créoles différents : la lungwa santomé ou forro, créole majoritaire de l’île de São Tomé, le lung’ie, langue des gens de Principe, et la lunga ngola, parlée par les Angolars, pêcheurs descendants d’esclaves marrons installés sur les côtes de São Tomé. Dans l’île d’Ano Bom, située plus au sud dans ce même archipel et qui, peuplée à partir de São Tomé, appartient aujourd’hui à la Guinée équatoriale hispanophone, le fa d’Ambô présente de nombreuses similitudes avec le forro dont il est issu. Sur le continent, le kriol est actuellement la principale langue véhiculaire de la Guinée Bissau ; il est aussi parlé sur la frontière Nord de ce pays dans la Casamance sénégalaise, en particulier dans la communauté catholique de la ville de Ziguinchor. « Dictionnaire étymologique des créoles portugais d’Afrique. Jean-Louis Rougé. Editions Karthala.

 

2 Fondé en 1785, au Cap-Français, à Saint-Domiongue (actuel Haïti), Le cercle des Philadelphes était l’une des plus fameuses sociétés d’études coloniales de l’Ancien Régime. Durant les sept courtes années de son existence, le Cercle entreprit des recherches dans les domaines de l’agriculture, de la manufacture, des arts et sciences et publia cinq volumes de mémoires. Benjamin Franklin comptait parmi ses membres étrangers les plus prestigiueux. Le Cercle rayonnait sur toute la Caraïbe et bien au-delà.

3 Le club Massiac rassemblait au XVIIIe siècle les grands planteurs blancs de Saint-Domingue et des petites Antilles. Il tenait son nom de l’hôtel de Massiac où ils se réunissaient. Ce lobby réussit à suspendre dans les colonies l’application de la Déclaration des droits de l’homme, dont les principes abolissaient l’esclavage. Il réussit également à différer de plusieurs mois la création à l’Assemblée d’un comité des colonies.

 

4 Moreau de Saint-Méry avait largement contribué à l’élaboration et au vote de la loi qui suit : « L’Assemblée nationale décrète, comme article constitutionnelle, qu’aucune loi sur l’état des personnes non libres nepourra être faîtes par le corps législatif, pour les colonies, que sur la demande formelle et spontanée des assemblées  coloniales ».

 

5 L’expédition de Saint-Domingue ou Expédition Leclerc, puisque dirigé par le beau-frère du Premier Consul, le général Leclerc, a eu lieu de décembre 1801 à décembre 1803. Charles Victor Emmanuel Leclerc avait pour mission de se rendre à la colonie de Saint-Domingue pour y rétablir l’ordre et l’autorité de la France, menacé par la Constitution de Toussaint Louverture qui le nommait « général en chef à vie ».

 

6Cornélius de Paw est né en août 1739 et mort en juillet 1799. Né à Amsterdam, il vécu à Clèves. Philosophe hollandais, géographe et diplomate à la cour de Frédérick le Grand de Prusse. Travaillant pour le clergé, il finit par devenir familier des idées des Lumières. Durant sa vie, il fut considéré comme le plus grand expert des Amériques, malgré le fait qu’il n’avait jamais visité le continent.

 

 

1 La Société des Citoyens de couleur fut créée en 1789. Elle deviendra quelques semaines plus tard la Société des Colons Américains. Julien Raimond, mûlatre en est l’un des membres fondateurs. Son but était d’obtenir l’égalité des droits entre Colons blancs et Libres de couleur.

 

2 La Société des Amis des Noirs est une association française créée le 19 février 1788 qui avait pour but l’abolition immédiate de la traite des Noirs. Cette association fut dirigée par Jacques Pierre Brissot et présidée par Étienne Clavière.

 

3 Joseph Balthazar Inginac, né à Léogane en 1755, “homme de couleur”, général haïtien haïtien qui prit une part active aux événements de Saint-Domingue, secrétaire général des présidents Pétion et Boyer.

 

4 « Rapport sur la Nécessité et les Moyens d’anéantir les Patois et d’universaliser l’Usage de la Langue française », dit Rapport Grégoire. 1794.

 

 

5 Tropiques, « Revue culturelle », fut créée par Aimé Césaire, René Ménil, Thélus Léro, Aristide Maugée et Suzanne Césaire en 1941. Paraissant quatre fois par an, la revue connaît quatorze numéros de 1941 à 1945.