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Aimé Césaire
sur le balcon de l'ancien
hôtel de ville de
Fort-de-France |
I.
Tracé d’une aliénation
Eléments de définition
Puisqu’il en faut une pour ouvrir le débat, considérons
la définition suivante du terme créole, tirée du
dictionnaire Larousse,
n. et adj. d’abord attesté sous les formes
hispanisantes crollo (1598), criollo (1643), puis francisé en
créole, en 1670. Il est emprunté à l’espagnol
criollo (1590), lui-même emprunté au portugais crioulo,
seulement attesté en 1632 au sens de « métis
noir né au Brésil ». Ce mot est dérivé,
avec un suffixe mal éclairci, de cria, dérivé
régressif de criar « élever »
(espagnol criar), issu du latin creare, signifiant « créer ».
(…)
L’expression langue créole, attestée en
1688 et reprise au XIXème siècle, est probablement un
emprunt direct au portugais, à en juger par la localisation de
la première attestation relative au créole portugais
parlé au Sénégal .
Et jusqu’à la fin du XIXème siècle, les
créoles étaient considérées comme une
simple altération du français, de l’anglais, du
néerlandais, du portugais ou de l’espagnol. Leur
apparition est liée à l’esclavage, réunissant
des locuteurs de plusieurs langues africaines et ceux d’une
langue européenne.
(…)
Guy Hazaël-Massieux, dans son exposé « Une
légitimité du troisième type : la
légitimité créole », confirme :
« D’un mot qui au départ servait à
classer des personnes en croisant le lieu de naissance et l’origine
parentale, on est passé à un adjectif qui peut
s’appliquer au langage, au mode de vie et pour finir à
une société et à un modèle social ».
Le créole est aujourd’hui langue nationale aux
Seychelles, à Maurice et en Haïti.
Cette définition qui a suscité de très nombreux
commentaires a l’avantage, pour le cas qui nous intéresse,
de préciser une certaine généalogie.
En la confrontant de façon arbitraire, aux analyses de Moreau
de Saint-Méry et de l’Abbé Grégoire, nous
tâcherons d’exprimer le Tracé d’une aliénation.
Des Hommes. Des idées.
Médéric Moreau de Saint-Méry, né à
Fort-Royal, en Martinique, le 13 janvier 1750 est issu d’une
lignée très tôt inscrite dans la magistrature
coloniale. Son père, Bertrand Médéric Moreau,
était substitut du procureur du roi, tandis que son
grand-père, Jean Médéric, fut commis du greffier
du Conseil supérieur, puis juge criminel et civil. Ainsi,
Médéric Moreau de Saint-Méry jouissait-il d’une
renommée certaine dans la haute société de la
colonie. Et c’est en suivant une voie toute indiquée
qu’il sera nommé au Parlement de Paris en 1771, puis
avocat au Cap, à Saint-Domingue, en 1776.
Franc-maçon progressiste et assidu, il figure parmi les
fondateurs des fameux Cercle des Philadelphes
et Club Massiac.
Philanthrope, il revendique néanmoins dans ses ouvrages et
prises de position le despotisme légal du régime
esclavagiste et la ségrégation contre les Libres de
couleur, affirmant, ou réaffirmant le cas échéant,
le fameux « préjugé de couleur ».
Député de la Martinique à la Constituante, il
sera l’une des figures de proue de la controverse qui, en 1791,
aboutit à la consécration constitutionnelle de
l’esclavage.
Médéric Moreau de Saint-Méry semble avoir
toujours été agité entre ses principes
familiaux, ses ambitions réformistes et ses origines créoles.
Il meurt, dans une relative pauvreté, le 28 janvier 1819. Il
est surtout connu pour sa théorie arithmétique de
l’épiderme ou classification du métissage.
Henri Grégoire, dit l’Abbé Grégoire est né
à Vého, près de Lunéville, en région
Lorraine, le 4 décembre 1750. Ecclésiastique, issu
d’une famille de paysans pauvres, il sera de toutes les grandes
batailles en faveur des droits de l’Hommes et du Citoyen, de
1789 à 1831, année de sa mort.
Dès son premier ouvrage
Essai sur la régénération
civile, morale et politique des Juifs, publié en 1789,
Grégoire prendra part à tous les débats
idéologiques et politiques de son temps, soit au sein de
l’Assemblée Constituante, soit à la Convention,
soit au sein même du Clergé.
On doit notamment à l’Abbé Grégoire :
De la littérature des nègres,
ou Recherches sur leurs facultés intellectuelles, leurs
qualités morales et leur littérature,
ouvrage publié en 1808, qui fera
pendant longtemps office de référent, suscitant
l’admiration des uns contre l’indignation des autres. En
septembre 1801, il est de ceux qui manifestent violemment face à
Napoléon Bonaparte leur opposition à l’envoi de
l’expédition Leclerc
contre le nouveau gouvernement de Toussaint Louverture.
Calomnié,
rejeté par l’Eglise, démuni, mais néanmoins
estimé du peuple, l’Abbé Grégoire meurt à
Paris le 20
mai 1831.
Farouches adversaires des querelles législatives sur les
colonies liées à la Déclaration des Droits de
l’Homme et du Citoyen, Moreau de Saint-Méry et l’Abbé
Grégoire nous ont légué une somme d’œuvres
qui nous éclairent entre autres, sur les conceptions créoles
de leur époque.
Médéric Moreau de Saint-Méry et le
« Patriotisme créole »
Moreau de Saint-Méry est considéré comme l’un
des plus brillants esprits du Patriotisme créole du
XVIIIème siècle français.
C’est en tout cas l’argument du professeur John Garrigus,
associé au département d’histoire de l’Université
du Texas.
Publié en 1750, par le juriste créole Emilien Petit,
« Le Patriotisme américain ou Mémoires
sur l’établissement de Saint-Domingue »
énonçait l’idée d’une identité
créole. L’ouvrage connu un vif succès dans
les colonies et singulièrement à Saint-Domingue.
Emilien Petit produisait là un brillant plaidoyer en faveur
« des réformes politiques longtemps attendues »,
et qui pourraient insuffler un « esprit
patriotique dans l’âme créole ».
Presque vingt ans plus tard, en 1768, le Hollandais Cornélius
de Paw ,
publiait « Recherches philosophiques sur les
Américains » et relançait la polémique
à propos de la nature même des Amériques et, par
voie de conséquence, sur la nature physique, mentale et morale
de ceux qui y vivaient. De Paw soutenait que les conditions
climatiques américaines, et spécialement l’humidité
excessive qui y régnait, affectaient également les
êtres humains… en les affaiblissant.
Garrigus signale que ces recherches suscitèrent l’indignation
tenace de l’Américain Thomas Jefferson, principal auteur
de la Déclaration d’indépendance des Etats-Unis,
et de l’historien et homme politique jamaïcain, Brian
Edwards, abolitionniste convaincu. Tous deux réfutaient avec
violence les conclusions de de Paw.
Moreau de Saint-Méry, influencé par Petit, n’était
pas moins perturbé par tous ces débats. Garrigus
précise : « Etant créole martiniquais,
Moreau n’était pas aussi pessimiste que de Paw au sujet
des effets du processus de créolisation, mais il acceptait le
principe que naître aux Amériques affectait le corps et
le comportement humains ». Et si le Patriotisme créole de Moreau souffrait quelque peu des opinions des
théoriciens de la physiologie humaine de son époque,
son parti pris du préjugé de couleur en diminua encore
la portée.
De l’avis des colons, les hommes de couleur libres, plus encore
que les esclaves, représentaient un danger pour le maintien de
la paix et de la prospérité de la colonie. Le
Patriotisme créole reposait donc sur trois
bases : une opposition franche à une administration
coloniale « tyrannique » de la Métropole,
la « blancheur » que seuls les patriotes
avaient tous en commun et leur intime conviction que tout compromis
sur la citoyenneté des gens libres de couleur serait ni plus
ni moins que fatal à la colonie. La prospérité
de l’île ne s’entendait, pour eux, qu’exclusivement
à leur profit et celui de leurs épigones. Pour beaucoup
de Patriotes coloniaux en 1790 et 1791, la peur que les gens de
couleur libres puissent être aussi reconnus comme des patriotes
créoles, vertueux de surcroît, était beaucoup
plus forte que la peur d’une révolution des esclaves, à
laquelle, d’ailleurs, personne ne croyait.
Tirées des
Descriptions, ses quelques définitions
élaborées par Moreau de Saint-Méry pour soutenir
ses thèses se passent de commentaires :
-
Des créoles blancs : Les Américains qui ont
reçu le jour à Saint-Domingue et qu’on désigne
sous le non de Créols, sont ordinairement bien faits et d’une
taille avantageuse. (…) Leur regard est expressif, et annonce
même une sorte de fierté (…).
- Des esclaves créoles : Les nègres créoles
naissent avec des qualités physiques et morales qui leur
donnent un droit réel à la supériorité
sur ceux qu’on a transportés d’Afrique, et ce fait
qu’ici la domesticité a embelli l’espèce.
(…) A l’intelligence, le nègre créole
réunit la grâce dans les formes, la souplesse dans les
mouvements, l’agrément dans la figure, et un langage
plus doux et privé de tous les accents que les nègres
africains y mêlent. Accoutumés, dès leur
naissance, aux choses qui annoncent le génie de l’homme,
leur esprit est moins obtus que celui de l’Africain. (…).
- Des affranchis : Les affranchis sont plus universellement
connus sous le nom de Gens-de-Couleur ou de Sang-mêlés,
quoique cette dénomination, prise exactement, désigne
aussi les nègres esclaves. Dès que la Colonie eut des
esclaves, elle ne tarda pas à former cette classe
intermédiaire entre le maître et l’esclave. (…)
A ces définitions suivent la monstrueuse classification du
métissage que l’on connaît bien pour l’avoir
souvent critiquée…
« Les lois d’après 1769 devaient garantir
que l’identité « créole »
reste manifestement blanche. Il ne fut jamais reconnu que les gens
libres de couleur puissent eux-mêmes être créoles »,
confirme John Garrigus.
Pourtant, voilà ce que dit Moreau des « mulâtresses » :
-
Ce que j’écris en peignant les Créoles
blanches lui convient parfaitement, si on le fait rapporter à
l’élégance de formes, à la facilité
des mouvemens. (…) L’être entier d’une
Mulâtresse est livré à la volupté, et le
feu de cette Déesse brûle dans son cœur pour ne
s’y éteindre qu’avec la vie. (…). Et la
nature, en quelque sorte, complice du plaisir, lui a donné
charmes, appas, sensibilité, et ce qui est bien plus
dangereux, la faculté d’éprouver encore mieux que
celui avec qui elle les partage, des jouissances dont le code de
Paphos ne renfermait pas tous les secrets. (…).
Enfin, signalons cet extrait particulièrement éloquent
sur le langage créole :
-
J’ai à parler maintenant du langage qui sert à
tous les nègres qui habitent la colonie française de
Saint-Domingue. C’est un français corrompu, auquel on a
mêlé plusieurs mots espagnols francisés, et où
les termes marins ont aussi trouvé leur place. On concevra
aisément que ce langage, n’est qu’un vrai jargon.
D’ailleurs, ces investigations le pousseront
même à publier, dans ses « Descriptions »,
une version des célèbres élégies
« Lisette quitté la Plaine » et «
Quand cher zami moin va rivé ».
Henri
Grégoire et le créole
A
l’analyse, l’exégèse de l’œuvre
de l’Abbé Grégoire, se révèle une
longue suite de superlatifs, de sorte que la tendance générale
est visiblement à l’apologie. Henri Grégoire est
présenté invariablement comme le « Défenseur
de tous les parias de la Terre », définition
qu’il s’accordait d’ailleurs lui-même. Sans
vouloir contredire la portée humaniste de son engagement,
force est de constater, confrontée à la culture et à
la langue créoles, les conclusions de l’Abbé
Grégoire ne cessent de pêcher.
On
signalera, dans un élan d’honnêteté, ses
multiples interventions à la Constituante et à la
Convention, en faveur des libertés : émancipation des
Juifs, abolition de la traite et de l'esclavage des Noirs,
suppression de la peine de mort, suffrage universel sans restriction,
liberté d'expression, liberté des cultes et esquisse
des relations internationales.
Ceci
posé, intéressons-nous quelque peu à sa relation
au créole.
Dans
« Grégoire et Haïti : un héritage
compliqué », Alyssa Goldstein Sepinwall,
professeure d’histoire à l’Université de
Californie, aux Etats-Unis, présente une vue controversée
de l’héritage séculaire de l’Abbé
Grégoire. Ainsi débute-t-elle : « Engagé
plus qu’aucun de ses contemporains dans la cause de
l’indépendance haïtienne, et pourtant convaincu que
ce peuple avait besoin de son aide morale pour en avoir tous les
fruits, Grégoire occupe une position tout à fait
particulière dans l’histoire de la colonisation ».
Partisan
de la « Régénération »,
idée très répandue durant toute la période
révolutionnaire - on parlait alors de la régénération
pour signifier amélioration, libération de la
corruption et surtout renouvellement social - Grégoire en
proposait une vue nuancée, guidée par les seuls canons
du Christianisme. Dès son essai de 1788, « La
régénération physique, morale et politique des
Juifs », il définissait ses orientations.
Cette
« Régénération » sera le
maître mot des relations que Grégoire entretiendra avec
les dirigeants de la nation haïtienne. C’est, en tout cas,
ce que l’on conçoit en examinant sa longue
correspondance, tout autant avec les personnalités de l’élite
noir du Nord que de celles mulâtres du Sud.
Grégoire
rencontre Julien Raimond, mulâtre haïtien, à
Paris en octobre 1789, en compagnie d’Ogé, de du Souchet
de Saint-Réal, d’Honoré de Saint-Albert et de
Fleury. Ce sont les députés que la Société
des Citoyens de Couleur
proposaient à la représentation à l’Assemblée
nationale. A la séance de la Société des Amis
des Noirs,
le 11 décembre suivant, Grégoire donnait lecture de son
Mémoire en faveur des gens de couleur, manifestant
ainsi une maîtrise certaine de la question coloniale à
Saint-Domingue et particulièrement à propos du fameux
préjugé de couleur.
Sa
correspondance avec Toussaint Louverture est également
notoire. Toussaint sollicitait souvent les idées de Grégoire,
notamment en matière d’organisation religieuse.
L’Abbé
ne cessera jamais d’entretenir avec Haïti ces relations,
que d’aucuns ont jugé, avec raison certainement, trop
imprégné de paternalisme, voire d’une dynamique
d’ingérence à peine voilée.
Mais,
ce sont ces relations avec Christophe qui nous éclairent
véritablement sur ses opinions liées au créole.
En 1819, l’ancien évêque de Blois publie ses
Observations sur la constitution du Nord d’Haïti et sur
les opinions qu’on s’est formée en France de ce
gouvernement. Il y dénonce directement, la monarchie de
Christophe : « Cette forme de gouvernement est d’autant
plus choquante qu’elle contraste avec les principes
actuellement disséminés dans les deux hémisphères
et qui tous les jours, ce développant avec plus d’énergie,
changeront progressivement la face du monde politique». Le
vaudou n’est pas non plus épargné, tandis que sa
pratique est très répandue dans l’île et
qu’il est très décrié par les chroniqueurs
européens.
Sur
la question créole, Grégoire sera plus prolifique.
Alyssa Goldstein Sepinwall nous guide : « Même
si Grégoire avait des doutes sur certains aspects de la
civilisation européenne, il pensait qu’elle était
le seul espoir de salut pour les peuples non occidentaux. Il n’était
pas prêt à voir dans leurs propres coutumes autre chose
que de la sauvagerie. Le seul rôle des Haïtiens était
d’écouter et de suivre ses avis, du moins c’est ce
qu’impliquait toute son attitude ».
Alors,
à proprement parler, que pensait Grégoire de la culture
et de la langue créole ? « Son désir de
voir les Haïtiens imiter les Français s’appliquait
aussi à la langue », débute Alyssa Goldstein
Sepinwall. « Il souhaitait qu’il n’utilisent que le français. S’appuyant sur le précédent
de l’entreprise menée par la Révolution française
contre les patois, il conseillait au général Inginac ,
militaire de l’armée de Christophe, d’éliminer
purement et simplement le créole, qui n’était
finalement à ses yeux qu’un jargon et non une vraie
langue ». Grégoire commettait là un péché
par omission, s’étant laissé certainement
corrompre par « ce que la civilisation a de vicieux et de
hideux », por reprendre des mots qu’il avait employé
lui-même. Sepinwall conclut de manière laconique, contre
le « défenseur des parias » :
« Haïti était précisément en
train de s’éloigner du domaine français et de
consolider son autonomie nationale. Grégoire négligeait
le rôle du créole en tant que langue de la résistance
et il conseillait aux Haïtiens de parler seulement le langage
des esclavagistes, des anciens colonisateurs ».
Rappelons,
sur le ton de la pertinence, cette phrase de Grégoire, tirée
de son Rapport sur la nécessité et les moyens
d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage
de la langue française, lu le 4 juin 1794 devant le Comité
de l’instruction publique française :
«
Ainsi disparaîtront peu à peu les jargons locaux, les
patois de six millions de Français qui ne parlent pas la
langue nationale. Car, je ne puis trop le répéter, il
est plus important qu’on ne pense en politique d’extirper
cette diversité d’idiomes grossiers qui prolongent
l’enfance de la raison et la vieillesse des préjugés ».
Ces extraits, nous l’espérons, soulignant le
Tracé d’une
aliénation, mettront en évidence
des influences et des dynamiques, dont nous sommes, peu ou prou,
aujourd’hui encore des cautions. Sans nul doute que ces
influences, ces dynamiques ont engagées nos destinées
créoles dans des trajectoires dominées,
trajectoires dont nous devons envisager au mieux les enjeux et les
perspectives, afin de nous bien situer dans nos engagements
culturels, identitaires et politiques.
Il est cependant triste de remarquer que, malgré toute, ces
influences et ces dynamiques guident, de manière inconsciente
peut-être, nos choix individuels ou collectifs.
II.
Eloge de la créolité : les débats d’une
polémique
Cette généalogie posée, on saisira mieux la
complexité dans laquelle nous nous engageons en abordant le
débat de fond : Aimé Césaire, précurseur
d’une métamorphose.
Osons alors un grand bon dans le temps… vers l’avant de
nous-mêmes. Projetons-nous en 1989, année de parution de
« Eloge de la créolité », signé
des noms de Patrick Chamoiseau, Raphaël Confiant et Jean
Bernabé, ouvrage publié chez Gallimard.
« Ni Européens, ni Africains, ni Asiatiaques, nous
nous proclamons Créoles, déclaraient dans leur incipit
nos trois auteurs, poursuivant : « cela sera pour
nous une attitude intérieure, mieux : une vigilance, ou
mieux encore, une sorte d’enveloppe mentale au mitan de
laquelle se bâtira notre monde en pleine conscience du monde ».
C’est par ces mots, qui auront d’ailleurs produit un
retentissant écho international, que Chamoiseau, Confiant et
Bernabé entamaient le débat de la créolité
moderne. Hors d’un examen approfondi, nous noterons seulement
qu’Eloge manifeste un réel tournant dans l’approche
de l’identité créole et,
certainement plus encore, dans son intellection. Malgré les
diverses critiques qu’il a suscité, ce texte apparaît,
invariablement, comme l’acte de naissance de cette créolité
qui aujourd’hui nous porte, au début de ce XXIème
siècle que l’on nous annonce bouleversant pour les
humanités et les identités du monde.
Il n’est pas vain de noter également que, selon nos
auteurs, cette créolité, qui s’éclaire de
multiples diffractions, « ne s’adresse pas aux seuls
écrivains, mais à tout concepteur de notre espace, dans
quelque discipline que ce soit », participant ainsi à
« l’émergence, ici et là, de
verticalités qui se soutiendraient de l’identité créole tout en élucidant cette dernière,
nous ouvrant, de ce fait, les tracés du monde et de la
liberté ».
On aurait tort aussi de ne pas remarquer la filiation et les
nombreuses références à ceux « qui
ont porté étincelles à nos obscurités » :
Gilbert Gratiant, Edouard Glissant, René Depestre, Frantz
Fanon, Frankétienne.
Bien évidemment, on ne le sait que trop, le Grand Poète,
Aimé Césaire, figure également parmi cette
liste. On y apprend ainsi que « la négritude
césairienne a engendré l’adéquation de la
société créole, à une plus juste
conscience d’elle-même ». Que se réclamant
« à jamais fils d’Aimé Césaire »,
nos auteurs le sacrent, bien mieux qu’un « anti-créole »,
un « anté-créole ». Et là
même, nous touchons au coeur du débat ! Aimé
Césaire et le créole.
Mais poussons encore plus avant… En 1993, dans le cadre du
quatre-vingtième anniversaire d’Aimé Césaire,
deux ouvrages vont marquer l’actualité littéraire
martiniquaise. Et pour cause ! Il s’agit de « Aimé
Césaire, le nègre inconsolé » et
« Aimé Césaire, une traversée
paradoxale du siècle ». Le premier est signé
Roger Toumson et Simonne Henri-Valmore et le second Raphaël
Confiant. On aura vite saisi que si « Le nègre
inconsolé » relevait plus de l’hagiographie,
« La traversée » était comme son
antithèse. Mais, pour nous, le plus intéressant, ce
sont ces chapitres où Confiant, pressé de régler
ses propres comptes, revient sur la créolité du
père de la négritude. « Traversée
paradoxale », éclaircit les positions, tout au
moins, remarquons le, celles de son auteur. Dans la deuxième
partie de son livre, intitulée « L’homme de
tous les paradoxes », Confiant examine le paradoxe créole
césairien. Et il déclare : « Aimé
Césaire entretient un rapport étrange, jamais
sérieusement élucidé par la critique, avec la
langue créole ». Il nous propose ainsi ses avis
sans appels : « Quand on interroge l’œuvre
littéraire de Césaire, l’occultation totale de ce
qu’on appelle de nos jours la Créolité saute aux
yeux », et plus loin : « Si dans le
théâtre césairien apparaissent, ici et là,
de manière décorative, des chants en créole, la
rhétorique même de l’auteur est étrangère
à l’oraliture créole dans laquelle il a dû
forcément être immergé au cours de ses premières
années ». Délié, Confiant, ne se gêne
plus pour parler explicitement de « refoulement
manifeste ». Et, par un jeu d’image pour le moins
saugrenue, par une gymnastique quasiment macabre de l’esprit,
c’est véritablement satisfait qu’il conclue, et
note finalement que cette « occultation totale »
est le « résultat d’une inévitable
castration », et le signe d’un « refoulement
du sexuel » chez Aimé Césaire. La polémique
était, pour cette fois, bel et bien lancée.
Jean Bernabé, lui aussi tint à y rajouter ses avis. En
1993, voulant lui aussi fêter le Chantre, il mêlait sa
voix à celle de Confiant dans un article intitulé
« Choix de langue et créativité littéraire
chez Aimé Césaire ». Dans cet article,
Bernabé s’appuyant sur une interview de Césaire,
datant de 1975, accordée à Jacqueline Leiner à
l’occasion de la réédition de Tropiques ,
approfondissait ces conclusions. Les créolistes révélaient,
pour l’occasion, leurs vraies visages.
A la question : « Ecrite en créole, la revue
n’aurait-elle pas atteint un public plus étendu ? »,
Césaire avait commis l’affront, à en croire Jean
Bernabé, de répondre : (…) Pour la rédiger
en créole, il aurait fallu que les questions de base soient
résolues. D’abord, la question de la légitimité
de la langue. Ensuite, qu’il y ait une grammaire, une
orthographe ». Mal lui en pris donc, puisque pour Bernabé,
là était la preuve que l’approche de Césaire
du créole de cette époque, relevait purement et
simplement du « trauma de l’esclavage et de la
colonisation », le technicien rappelant, à qui
voulait l’entendre, qu’il y relevait chez Césaire
« un catastrophisme tragique et irrédentiste en
matière d’identité culturelle ».
Césaire avait ainsi, toujours selon Bernabé :
« récupéré, voire conquis une langue
de substitution, la langue française, laquelle, dans sa
psyché, sembl(ait)e fonctionner comme un véritable
butin de guerre ». Et, le plus édifiant :
« Dès lors, le créole, en tant que langue
disparaî(ssai)t du champ de la conscience créatrice
(sinon de l’inconscient) du poète et cela pour trois
raisons : premio, parce qu’il (était)est vécu
comme la langue du compromis, voire de la compromission historique
avec le colonisateur, la langue de la défaite, de la
capitulation, de la reddition ; deuxio, parce que c’(était)est
une langue née d’amours ancillaires, voire du viol, une
langue marquée par les stigmates de l’esclavage ;
et tercio, parce que c’(était)est, dans la configuration
sociolinguistique de nos pays, la langue qui occup(ait)e la position
basse.
Cet article qui a été reproduit en juin 2008, quelques
semaines seulement après les funérailles du poète,
n’avait visiblement que pour unique but de rendre compte,
voire, de réaffirmer la rupture entre les « fils à
jamais » et le « Père fondateur ».
Annie Lebrun, grande amie d’André Breton, spécialiste
de l’œuvre de Césaire, dans un texte publié
en 1994 et qu’elle intitulait, solidaire : « Pour
Aimé Césaire », prenant le contre-pied de
ces déclarations, débutait, sans ambages, « Ni
nègre, ni créole, ni même tiers-mondiste…
etc… ». La spécialiste lançait son
pavé dans la mare et affirmait que ces « fils à
jamais » n’était rien d’autres que des
parricides, au profit de la créolité.
Dans une intervention prononcée au théâtre
municipal de Fort de France, le 1er février 1995,
et reprise au centre des Arts de Pointe-à-Pitre le 10 février
suivant titrée : « Aimé Césaire :
liberté de langage, langage de la liberté »,
elle estimait que : « A l’évidence, ce
n’est pas Césaire qui a changé, ce n’est
pas la négritude qui a changé, mais ce sont ceux qui
n’en n’ont plus besoin et qui en sont même gênés
pour se placer sur la scène parisienne ». Elle
stigmatisait ensuite Chamoiseau, Confiant et Bernabé, tous mis
ensemble, en resituant judicieusement l’engagement de Césaire
entre négritude et créolité : « Sans
la subversion mise en œuvre par ces renversements, dont Césaire
aura su faire du langage le théâtre premier, jamais la
réalité créole n’aurait pu apparaître
en tant que telle ». Elle s’efforçait de
remettre les pendules à l’heure, en accordant une fois
de plus, puisque besoin semblait en être, négritude et
créolité : « Encore que l’important
soit loin d’être là, dans le peu ou le trop peu de
créolité. Mais devant l’extraordinaire liberté
dont Césaire investit tout le langage, en y faisant revenir
avec chaque mot une multiplicité des présences déniées,
anéanties, mutilées ». Puis, elle
poursuivait, plus loin : « Ce degré
d’intensité où le moindre frémissement
peut provoquer le réveil de toute la forêt mentale, la
langue choisie n’a plus en soi aucune importance, puisque la
sensibilité, revenant violemment à elle-même,
suscite une déroute de tous les modes de pensers habituels,
pour ouvrir à bride abattue les grands chemins d’une
liberté inconnue ».
S’inspirant de la polémique suscitée par les
créolistes, l’universitaire Jeanne Chiron, également
spécialiste de Césaire concluait, elle, à une
« filiation complexe », entre les tenants de la
créolité et le père de la négritude.
Resituant elle aussi le débat, elle nous en offre une
approche originale : « La polémique se fonde
sur une critique réductrice des propos de Césaire,
soigneusement sélectionnés, et est alimentée par
une perte de crédibilité politique et par l’enjeu
actuel d’un manifeste littéraire qui ne peut s’opposer
totalement à cette figure tutélaire et ressasse donc
les griefs les plus populistes ».
Daniel Delas, professeur à l’université de
Cergy-Pontoise, autre spécialiste de l’œuvre de
Césaire, dans "Aimé Césaire, écrivain
créole ?", publié dans le numéro
d’août-septembre 1998 de la revue littéraire
Europe nous propose ce jugement médité : « Le
projet du poète Césaire, c’est en forant les
mots, en les liant et en les déliant, en les marronnant à
son rythme enragé, en les entrechoquant violemment, de faire
jaillir l’étincelle sans laquelle il n’y a pas
d’humanité, créole ou non… ».
La négritude semblait donc pour tous ceux-là lié,
et de manière inévitable, à la créolité.
Pour eux, créolité et négritude semble
concomittants, comprenons inséparable…
Toutefois, nous sommes forcé de reconnaître, au profit
des créolistes, que «Eloge » et
« Traversée », tout compte fait des
articles et autres critiques qu’ils ont suscité, en
actualisant, non seulement, le débat de la relation d’Aimé
Césaire à la créolité, mais également
de la négritude césairienne à la créolité,
alimentent tout autant notre littérature que notre mémoire
et, pour reprendre cette formule chère à Edouard
Glissant, « Le Discours antillais ».
Posée ainsi, la créolité nous éclaire de
nos diversités, de nos paradoxes et de nos complexes.
III.
La parole à Aimé Césaire
Voilà maintenant
le temps venu pour nous d’aborder la voix même de celui
incriminé.
"Aimé Césaire et le créole." Le sujet
a déjà beaucoup fait couler l'encre, comme nous l’avons
noté. Il a fait l'objet de nombreuses recherches et analyses.
On citera "Aimé Césaire" de la spécialiste
Lilyan Kesteloot, en 1989, ou encore, comme nous l’avons déjà
présenté, "Une Traversée paradoxale du
siècle" de l'écrivain martiniquais Raphaël
Confiant, en 1994. Sous le titre "Négritude et créolité",
Jean Bernabé, a, lui aussi, étudié la question,
dans la revue Europe, numéro d'août - septembre 1998.
Dans cette même revue, Daniel Delas, a aussi exposé son
point de vue. Et, c’est sur un ton lapidaire, que dans "Les
créolistes et Aimé Césaire : une filiation
complexe", l'universitaire Jeanne Chiron, interroge : "Césaire,
aliéné ?".
Ce ne sont là que quelques exemples, et toutes les conjectures
ont été élaborées. Certaines, à
l'examen, plus fanatiques que sincères.
Le plus intéressant, c’est tout de même que le
Chantre lui-même a aussi laissé traces de ses relations
avec la langue, la culture et l’identité créoles.
Nous l’avons précisé antérieurement, c’est
à l’occasion de la réédition de
« Tropiques » en 1978 que, véritablement,
ce débat est lancé, sinon relancé. La polémique
suivra, nous l’avons vu également.
Aimé Césaire accordait, en 1975, à Paris, une
interview, à Jacqueline Leiner qui figure en introduction de
la réédition de « Tropiques ».
Quatorze numéros
de la revue martiniquaise parurent d’avril 1941 à
septembre 1945. Césaire, le fondateur, avec entre autres sa
femme Suzanne et René Ménil, explique que si la revue a
d’abord eu un caractère culturel, le politique a pris le
pas, au fur et à mesure que les mois passaient. « N’oubliez
pas que nous étions soumis à la censure, le culturel
pouvait passer, à la rigueur, à condition de faire très
attention. (…) Puis, petit à petit nous nous sommes
enhardis. La situation devenant chaque jour de plus en plus
intenable, nous avons dû prendre des positions de plus en plus
politiques. Si brusquement, à la Libération, nous avons
cessé de paraître, c’est parce que, précisément,
le combat culturel cédait la place au combat politique »,
reconnaît-il. Cette précision peut paraître
anodine, mais elle explique, tout au moins en partie, certains choix,
et notamment des choix de langue.
1941, pour Césaire,
c’est l’année de la rencontre avec André
Breton. Voilà ce qu’en dit le Poète, dans cette
même interview : « Je l’ai rencontré,
il m’a littéralement fasciné. La rencontre avec
Breton a été pour moi une chose très importante,
comme avait été importante pour moi la rencontre avec
Senghor dix ou quinze ans plus tôt. (…) Breton nous a
apporté la hardiesse ; il nous a aidés à
prendre une opinion franche : il a abrégé nos
recherches et nos hésitations. (…) Cela nous a permis
de gagner du temps, d’aller beaucoup plus vite, d’aller
beaucoup plus loin… ». Culturelle, la revue
abordait des thématiques liées à la flore et à
la faune, au folklore antillais. Ces thématiques nous
intéressent au premier chef, parce qu’elles permettent
de mieux appréhender une des positions de Césaire par
rapport à la réalité martiniquaise. Césaire
lui-même déclare : « Nous ne voulions
pas faire une revue de culture abstraite, mais autant que possible,
appréhender dans le contexte martiniquais la réalité
martiniquaise, la bien situer. Nous voulions que cette revue soit un
instrument qui permette à la Martinique de se recentrer.
(…) ». Et plus éloquent encore : « Nous
pensions qu’un tel programme serait de nature à aider
les Martiniquais à acquérir une certaine conscience
d’eux-mêmes ».
« Ecrite en
créole, la revue n’aurait-elle pas atteint un public
plus étendu ? », questionne Jacqueline Leiner.
Et Césaire de rétorquer : « C’est
une question qui n’a pas de sens, parce qu’une telle
revue n’est pas concevable en créole ».
« Ceux qui ne parlaient pas le créole n’avaient
pas besoin de prendre conscience d’eux-mêmes ? ».
Césaire : « Je ne dis pas cela. On a toujours
besoin de prendre conscience de soi. Mais, ni Ménil, ni moi,
n’aurions été capable de l’écrire en
créole. C’est tout ! Je ne sais même pas si
c’est concevable ». L’entretien va ensuite
nous renseigner sur un certain état de la langue à
cette époque : « Ce que nous avions à
dire, je ne sais même pas si c’est formulable en créole,
du moins dans l’état actuel de la langue (…).
« Un aspect du retard culturel martiniquais, c’est
le niveau de la langue, de la créolité (…), qui
est extrêmement bas, qui est resté – et c’était
encore plus vrai en ce temps-là – au stade de
l’immédiateté, incapable de s’élever,
d’exprimer des idées abstraites. C’est pourquoi je
me demande si une telle œuvre était concevable en
créole ». Formulés en 1975, ces arguments,
considérés dans leur contexte, étaient
particulièrement courageux. Césaire dit encore :
« Et puis pour la rédiger en créole, il
aurait fallu que les questions de base soient résolues.
D’abord la question de la légitimité de la
langue. Ensuite, qu’il y ait une grammaire, une orthographe. Le
créole restait uniquement une langue orale, qui d’ailleurs
n’est pas fixée. La jeune génération y
réfléchit ».
Jean Bernabé
soutiendra sa thèse sur le créole antillais "Fondal
Natal", Grammaire basilectale approchée des Créoles
guadeloupéen et martiniquais »… en
1983. Et c’est en 1979 que Raphaël
Confiant publiera « Jik dèyè do Bondyé »,
recueil de nouvelles en créole et, en 1981, « Jou
baré », recueil, cette fois, de poèmes en
créole.
Donnons
encore la parole à Césaire: « Mon effort a
été d’infléchir le français, de la
transformer pour exprimer, disons : « ce moi, ce
moi-nègre, ce moi-créole, ce moi-martiniquais, ce
moi-antillais ». Il est dès lors plus évident,
qu’au sein du « centre de réflexion »,
du « bureau de pensée » que représentait
Tropiques, Aimé Césaire, comme les autres éléments
de son groupe, René Ménil en tête, réfléchissait
à la problématique créole. Et si ce n’est
en termes de langue exclusivement, tout au moins ce fut en termes de
culture et d’identité, plus généralement.
Dans
une série de confidences faites à Jean Mazel pour son
ouvrage « Présence du Monde Noir »,
publié en 1975, Césaire explicitait déjà
son propos créole. Traitant des survivances africaines en
Martinique, Césaire dit : « A mes yeux, une
des survies africaines les plus inattendues, est bel et bien cette
langue créole, que l’on croit, à
tort, être une sorte de sabir
ou de petit nègre ». Plus loin : « On
s’aperçoit qu’il (le créole) s’agit
non d’un patois, mais d’une véritable langue issue
du français par les mots, mais d’origine africaine par
la syntaxe, donc par l’esprit ». Pour le chantre, la
négritude était susceptible d’offrir à la
créolité un espace de redressement, une force de
régénération. Que l’on se reporte à
ces paroles de l’interview à Leiner : « Je
refais une langue qui n’est pas le français. Que les
français s’y retrouvent, ça, c’est leur
affaire ! (…) Je ne suis pas prisonnier de la langue
française ! Seulement, j’essaie, j’ai
toujours voulu infléchir le français ».
Dans
« Entretien avec Aimé Césaire »,
paru dans le journal Le Monde en avril 1994, le journaliste Frédéric
Bobin interroge Césaire. « Une nouvelle génération
d’écrivains martiniquais, tels Chamoiseau et Confiant,
se détourne aujourd’hui du concept de la négritude
pour lui préférer celui de créolité. Dans
un récent pamphlet (Traversée paradoxale du siècle,
pour le citer), Raphaël Confiant va même jusqu’à
vous reprocher d’avoir refoulé le créole qui est
en vous ». Césaire, sûr de lui, répond
clairement : « Mais, ce n’est pas vrai du tout.
(…) Je leur apporte un monde : l’Afrique. Ils
m’apportent un monde : La Caraïbe. Vous trouvez que
ce sont les mêmes proportions ? Eh bien non, non, non, ce
n’est pas la même chose. C’est ça qui est
réducteur, encore une fois. C’est pourquoi je dis :
la créolité, fort bien, mais ce n’est qu’un
département de la négritude ». On sait
l’accueil qu’a reçu cette dernière formule.
Mais Césaire s’en explique plus loin : « Je
suis un créolisant, je suis un créolophone. (…)
Je n’ai jamais oublié que je suis un Nègre, que
je suis un Martiniquais, que je suis créole, que je suis
créolophone. (…) Comme je suis un rebelle de nature et
que j’aime contredire, je dis (…), le créole
c’est vrai, est une langue néo-française par
certains aspects, mais fondamentalement, elle est très
néo-africaine. Elle est néo-africaine parce que la
conjugaison, parce que la syntaxe, parce que l’accent, tout
cela nous vient de l’Afrique. Or ce côté–là
est toujours négligé, toujours dissimulé,
toujours occulté, parce que toujours secrètement
méprisé. Voilà mon propos ! ».
La parenté, pour Césaire, était une lapalissade,
une évidence… là où d’autres
prétendent une rupture.
Négritude
et créolité, selon Aimé Césaire lui-même,
ne saurait se départir l’une de l’autre. Elles
forment plutôt une totalité, un ensemble cohérent
qui nous révèle dans notre dimension la plus large,
dans notre unité retrouvée : nègre et
créole.
Je
me permettrai pour conclure ce chapitre, une dernière
citation. Elle illumine admirablement la thématique proposée
et donne toute sa légitimité à l’engagement
d’Aimé Césaire en faveur de la culture créole
et singulièrement de la langue créole : « Il
se trouve que la langue dans laquelle je m’exprimais, c’était
la langue que j’avais apprise à l’école. Et
cela ne me gênait en rien, ne m’a séparé en
rien de ma révolte existentielle, et du jaillissement de mon
être profond. J’ai plié la langue française
à mon vouloir dire ». Et comment passer sous
silence cette autre sentence : « Une langue n’est
jamais fausse, répétait Aimé Césaire. Le
français a dû commencer comme le créole, puis il
a conquis ses lettres de noblesse. Le créole deviendra une
vraie langue au cours de l’évolution de l’histoire ;
elle n’est pas frappée d’une tare originelle. (…)
J’ai décidé d’employer le français ;
peut-être à cause de la culture, c’est
vraisemblable – mais j’ai voulu l’employer dans des
conditions très particulières ; J’ai voulu
mettre le sceau imprimé, la marque mère – ou la
marque antillaise sur le français ; j’ai voulu lui
donner la couleur du créole. En particulier, dans le Roi
Christophe, il y a un langage très particulier, qui se ressent
de ses origines antillaises : ce n’est plus exactement du
français ». Ce dernier extrait est tiré des
dossiers hors série du Magazine Littéraire de novembre
1969.
IVConclusion
En conclusion, il est pertinent de signaler que pour Aimé
Césaire, et de manière fondamentale, la véritable
relation s’établit entre particulier et universel. Lors
d’une intervention à l’Université Laval du
Québec en 1972, il déclarait : « Pour
libérer la culture et lui redonner son élan créateur,
il faut libérer l’homme, il faut libérer le
peuple. (…) S’il est vrai que l’Antillais
francophone est un homme aliéné, un être aliéné,
dépossédé de son être, si l’on pense
qu’il y a une discordance profonde entre la langue officielle
qui est le français et la langue vraie, la langue du peuple
qui est le créole (…), si on pense que notre histoire
ne nous est pas enseignée, enfin si on tient compte du fait
que l’histoire martiniquaise ne tient aucune place dans les
programmes martiniquais, évidemment on comprend très
bien qu’au bout de tout cela, il y ait un homme aliéné
(…). Par conséquent, la littérature antillaise,
pour être valable, que dis-je, pour être justifiée,
ne peut être qu’une démarche de prospection et de
récupération de l’âtre ». Ou
encore : « La littérature antillaise sera
approfondissement, recherche, l’approfondissement d’une
communion et le rétablissement de l’homme dans ses
appartenances et ses relations fondamentales avec sa terre, avec son
pays et avec son peuple. (…) L’imaginaire d’aujourd’hui
sera la réalité de demain ».
Quelle belle leçon de courage pour toutes les générations
successives et quelles forces nous sont transmises là. Aimé
Césaire apparaît dès lors comme le précurseur,
le précurseur d’une métamorphose, d’une
métamorphose qui se veut créole, et qui réclame
de chacun de nous, de chacun de nous créole. Et son
message : comme une arme miraculeuse qui nous permet d’avoir
la force et la dignité de regarder demain…
Rodolf Etienne
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