Simon Chivallon : « Les Passantes », d’Antoine Pol au jazz contemporain

– par Rodolf Etienne

Il est des rencontres qui ne durent qu’un instant et dont le souvenir nous accompagne toute une vie.

Avec Les Passantes, le pianiste de jazz Simon Chivallon revisite l’une des chansons les plus bouleversantes du répertoire de Georges Brassens.

Sans paroles, porté par un trio et un quatuor à cordes, Simon Chivallon redonne à cette méditation sur le temps, le désir et les rendez-vous manqués une nouvelle existence musicale. Une traversée sensible de plus d’un siècle de poésie et de chanson française. Simon Chivallon — Alone Again (A Personal Songbook)

Une chanson qui traverse les générations

Derrière la mélodie popularisée par Georges Brassens se tient d’abord un poème écrit en 1911 par Antoine Pol, alors jeune homme de vingt-trois ans. Publié en 1918 dans le recueil Émotions poétiques, le texte aurait pu demeurer dans les marges de l’histoire littéraire. C’était compter sans une rencontre. Celle du jeune Georges Brassens avec le recueil d’un poète presque inconnu. En 1942, chez un bouquiniste, le futur chanteur découvre ces vers. Il en perçoit immédiatement la force, mais mettra des années à leur donner une forme musicale qui le satisfasse. La chanson paraît finalement en 1972, après la mort d’Antoine Pol. Entre l’écriture du poème et sa consécration publique, plus de soixante années se sont écoulées. C’est déjà toute une histoire du temps qui passe.

Ce qui frappe dans Les Passantes, c’est la simplicité de son sujet. Il ne s’agit ni d’un grand amour contrarié ni d’une tragédie sentimentale. Le poète s’adresse à ces femmes croisées quelques secondes, à ces présences fugitives dont le visage, un regard ou un geste ont laissé une trace inattendue. Il raconte les existences possibles. Celles qui auraient pu se rejoindre et qui, pour d’innombrables raisons, ont poursuivi des chemins séparés. Mais le texte dit également quelque chose du regard masculin posé sur ces femmes, de la place qu’occupent dans le souvenir celles dont on ne connaît presque rien. Une ambiguïté qui enrichit aujourd’hui encore sa lecture.

Quand le piano reprend la parole

Plus d’un demi-siècle après Brassens, Simon Chivallon s’empare de cette matière poétique avec une ambition différente : ne plus raconter l’histoire par les mots, mais par la musique elle-même.

Dans sa version instrumentale de Les Passantes, publiée en mars 2025, le pianiste s’entoure de Clément Daldosso à la contrebasse, de Gautier Garrigue à la batterie et d’un quatuor à cordes dont les arrangements sont signés Philippe Maniez. Le changement de langage est essentiel.

Là où Brassens faisait dialoguer le texte, la voix et la guitare, Simon Chivallon confie au piano la responsabilité de porter la mémoire de la chanson. Le thème mélodique devient alors un véritable espace d’exploration. Il peut être réinventé, déplacé, développé, sans que disparaisse le souvenir – la matrice – de l’œuvre originale. C’est l’une des grandes ressources du jazz : permettre à une mélodie de devenir le point de départ d’une autre aventure, de laisser à l’interprète la liberté d’habiter la composition sans la réduire à une simple reproduction, à une simple reconduction. L’association du trio et des cordes ouvre également un dialogue entre deux traditions musicales. D’un côté, la souplesse rythmique, le jeu collectif et les possibilités d’improvisation du jazz. De l’autre, les couleurs et les prolongements harmoniques de l’écriture pour quatuor. Cette rencontre instrumentale se prête à l’univers des Passantes, où nostalgie et beauté de l’instant ne cesse de se mêler.

Simon Chivallon, le jazz amoureux des chansons

Originaire de la région bordelaise, Simon Chivallon s’est progressivement affirmé sur la scène jazz française, notamment parisienne. Son parcours témoigne d’une attirance constante pour la mélodie, les standards et la chanson, considérés non comme des répertoires figés, mais comme des matériaux vivants.

Après Light Blue en 2021 et Esquisses en 2023, le pianiste publie, le 19 septembre 2025, Alone Again (A Personal Songbook) sur le label jazz&people. 

L’album réunit neuf titres issus d’horizons différents. On y retrouve notamment Cécile, ma fille, associée à Claude Nougaro, Eu sei que vou te amar, du répertoire brésilien, ou encore My Little Brown Book, de Billy Strayhorn. Cette diversité n’est pas qu’un simple exercice de style. Elle dessine un parcours personnel à travers des chansons, des titres, qui ont marqué l’univers musical du pianiste. Le choix même du titre générique, A Personal Songbook, éclaire cette démarche : constituer un répertoire intime né d’œuvres écrites par d’autres générations, sensibilités, émotions ou regards. L’identité du musicien ne réside pas seulement dans la composition originale, mais aussi dans sa capacité singulière de raconter à nouveau ce qui existait déjà. Les Passantes, septième titre de l’album, occupe une place essentielle dans ce rendu de l’imaginaire jazzistique français, associant la mémoire littéraire française à une approche instrumentale capable de dépasser les frontières, de dépasser toutes les frontières.

Ce que la musique conserve des absences

Pourquoi cette chanson – Les Passantes – continue-t-elle de nous émouvoir ? Peut-être parce qu’elle touche à une expérience universelle qui est celle des possibilités irréalisées. Nous nous souvenons volontiers des êtres avec lesquels nous avons partagé notre vie, mais il arrive également que surgisse, au détour d’un paysage, d’un parfum ou d’une mélodie, le souvenir d’une personne dont nous ne savons presque rien. Ces souvenirs n’ont parfois ni histoire ni avenir mais existent pourtant. Antoine Pol avait su trouvé les mots pour nous décrire cette étrange fidélité de la mémoire. Georges Brassens lui avait donné une voix.

Simon Chivallon lui offre une nouvelle vie instrumentale, prolongement dans le monde du jazz contemporain. Chacun intervient à un moment de l’histoire de l’œuvre, avec ses dynamiques, ses forces, sa sensibilité, son langage. C’est ainsi que les créations traversent toutes les générations. Elles changent de visage, se métamorphosent, sans perdre leur puissance émotionnelle, leur caractère original. Le jazz possède, à cet égard, un privilège particulier, parce qu’il repose en grande partie sur la réinterprétation, il nous rappelle qu’une œuvre musicale n’est jamais totalement achevée. Elle demeure ouverte aux expériences, aux mémoires et aux inventions de ceux qui la reprennent.

L’éternité d’un instant

Il y a quelque chose de profondément humain dans cette histoire qui commence en 1911 et se prolonge aujourd’hui dans le piano d’un musicien de jazz contemporain. Un jeune poète pense aux femmes qu’il a croisées. Un chanteur découvre ses vers trente ans plus tard et leur consacre une mélodie. Un pianiste, plus d’un siècle après l’écriture du poème, s’en empare pour explorer à son tour la mémoire et les sentiments.

Trois générations, trois langages, une même interrogation : que reste-t-il de ce qui n’a presque pas existé ?

Antoine Pol – 1888, Douai – 1971, Seine-Port. Ingénieur de formation, officier pendant la Première Guerre mondiale, puis dirigeant dans l’industrie charbonnière, il mène parallèlement une œuvre poétique discrète. En 1911, à seulement 23 ans, il écrit Les Passantes, un poème consacré aux femmes croisées, aimées un instant, perdues ou simplement imaginées. Il le publie en 1918 dans son recueil Émotions poétiques. Georges Brassens – 1921, Sète – 1981, Saint-Gély-du-Fesc. Auteur-compositeur-interprète, poète et guitariste français, Georges Brassens occupe une place singulière dans l’histoire de la chanson française. Poète libertaire, observateur ironique des conventions sociales et défenseur de la liberté individuelle, il a construit une œuvre où l’humour, la tendresse, la révolte et la mélancolie se rencontrent. Sa musique, apparemment dépouillée, révèle une remarquable précision rythmique et harmonique, nourrie notamment par le jazz. Les Passantes par Georges Brassens (Archives INA). En 1942, Brassens découvre chez un bouquiniste le recueil Émotions poétiques d’Antoine Pol, paru en 1918. Il est profondément touché par Les Passantes, poème écrit en 1911. Il en travaille la mise en musique pendant plusieurs décennies, jusqu’à sa publication en 1972 sur l’album Fernande. Antoine Pol, décédé en 1971, n’entendra jamais cette interprétation. Cette chanson révèle un Brassens particulièrement sensible : derrière les rencontres fugitives et les amours inaccomplies se dessine une méditation sur le temps qui passe et les chemins que l’existence n’a pas empruntés. 

Simon Chivallon — Alone Again (A Personal Songbook)

  • Label : jazz&people
  • Sortie de l’album : 19 septembre 2025
  • Sortie du single Les Passantes : 14 mars 2025
  • Simon Chivallon : piano
  • Clément Daldosso : contrebasse
  • Gautier Garrigue : batterie
  • Jules Dussap et Nam Nguyen : violons
  • Hortense Fourrier : alto
  • Rafael Cumont-Vioque : violoncelle
  • Philippe Maniez : arrangements pour quatuor à cordes
  • Enregistrement : Studio de Meudon, juillet et août 2023

Prochaines dates 

  • Mardi 10 Nov. Paris — 38Riv Jazz Club. Simon Chivallon invite Luc Casares, avec Lukmil Perez et Étienne Renard. Deux séances : 19h30 et 21h30. Tarifs annoncés de 19 à 24 €. Programme et réservation
  • Mercredi 25 novembre. Toulouse — Le Taquin. Simon Chivallon Trio, dans le cadre du festival Culture Bar-Bars. Concert de 21h à 23h. Tarifs annoncés : 8 à 12 €. Programme du concert
  • – Vendredi 27 novembre. Condom (Gers) — Tous en Scène. Simon Chivallon Trio, autour de la chanson française, du jazz et de la bossa-nova. Concert à 20h30. Prévente annoncée à 15 €, tarif réduit à 13 €. Billetterie officielle
  • Dimanche 20 décembre. Paris — 38Riv Jazz Club. Duo Pierre Marcus (contrebasse) et Simon Chivallon (piano), standards et compositions. Deux séances : 19h30 et 21h30. Programme et réservation

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