– Par Rodolf Etienne
De Sepúlveda à l’abbé Grégoire, de Jean-Claude Carrière à Charles Samuel – itinéraire d’une recherche, d’une traduction, d’une rencontre
Il est des rencontres dont on ne comprend véritablement la portée que longtemps après. Elles commencent autour d’un texte, d’un projet apparemment précis, puis elles déplacent progressivement notre regard, notre intérêt, nous conduisent vers d’autres livres, d’autres peuples, d’autres histoires, d’autres traditions, d’autres mythes.
Charles Samuel appartient pour moi à ces rencontres. Près de vingt ans après nos échanges, en retrouvant ses lettres, plusieurs de ses ouvrages et les impressions de son ancien site théâtral, je mesure mieux ce qu’il m’avait alors confié : bien davantage que quelques textes à traduire. Il m’avait ouvert une bibliothèque.
Charles Samuel, de son nom Charles-Samuel Cohen, naît à Rabat en 1922 et meurt à Aix-en-Provence en 2011. Avocat au Maroc avant de rejoindre le barreau d’Aix-en-Provence, dont il deviendra bâtonnier, il mène parallèlement une importante activité d’écriture. Son œuvre compte plusieurs dizaines de pièces de théâtre ainsi qu’un ensemble de textes narratifs et historiques. Mais je garde moins de lui le souvenir du juriste que celui d’un homme passionné par le théâtre, profondément attaché à la recherche et animé d’une soif sensible d’exacte vérité.
Je ne voudrais pas, vingt ans plus tard, lui attribuer une pratique religieuse ou une appartenance doctrinale précise que les documents actuellement disponibles ne permettent pas d’établir. Nos échanges ont d’ailleurs rarement porté directement sur le judaïsme, à proprement parler, sinon dans le cadre de discussions œcuméniques dont la volonté était avant tout littéraire.
Ce que ses œuvres, ses publications et nos échanges rendent en revanche manifeste, c’est la fascination qu’il m’a permis d’éprouver lorsque je considérais la place centrale qu’occupaient l’histoire juive, la transmission, le témoignage et le dialogue avec le christianisme dans sa relation au monde : non seulement comme un patrimoine d’une immense richesse personnelle, mais aussi et surtout comme d’une identité riche et vaste qu’il estimait nécessairement appelée à être partagée.
Son travail sur Gaston Crémieux, ses pièces consacrées à Caïphe ou à l’affaire Mortara, son intérêt pour les textes bibliques et pour l’histoire du peuple juif témoignent de cet enracinement. Mais ce judaïsme, tel que j’ai pu le percevoir à travers son œuvre et notre relation, ne m’est jamais apparu comme une clôture. Je garde au contraire le souvenir d’un homme inspiré par une forme d’humanisme moderne, persuadé d’avoir quelque chose à transmettre, presque une mission de témoignage, mais cherchant constamment une forme nouvelle pour accomplir cette transmission. Il aimait sa communauté d’un amour fécond, suffisamment assuré pour ne pas avoir besoin d’en faire une frontière. Chez Charles Samuel, la fidélité à une histoire particulière ne semblait pas l’éloigner de l’humanité ; elle constituait plutôt son point de départ pour aller vers elle.
Avant Charles Samuel – la « dispute » comme méthode de recherche
Ma rencontre avec lui ne surgit pourtant pas de nulle part. Elle s’inscrivait dans une recherche commencée bien auparavant autour de la dispute au sens large. Non pas la querelle stérile, mais la confrontation de deux visions du monde qui, chacune, prétendent dire quelque chose de l’homme.
Une première démarche m’avait ainsi conduit à confronter, à plusieurs siècles de distance, Juan Ginés de Sepúlveda et l’abbé Henri Grégoire. Il ne pouvait évidemment être question d’un débat historique entre les deux hommes : Sepúlveda appartient au XVIe siècle, Grégoire aux XVIIIe et XIXe siècles. Mais leur mise en regard permettait d’interroger deux moments profondément différents de la pensée européenne de l’altérité : d’un côté, les arguments produits au temps de la conquête américaine pour penser la domination et la hiérarchie des peuples ; de l’autre, l’engagement de l’abbé Grégoire contre l’esclavage et contre les préjugés frappant les populations noires. Une question s’imposait déjà : comment une civilisation en vient-elle à considérer qu’elle possède le droit de définir l’humanité de l’autre ?
C’est dans ce prolongement naturel que vint Jean-Claude Carrière et La Controverse de Valladolid. Plusieurs échanges autour de son texte aboutirent à une rencontre privée dans son appartement parisien. Nous parlâmes de l’œuvre, de sa publication possible, puis notre conversation déborda naturellement vers les rapports entre les peuples et les différentes manières de penser leur rencontre.
Je lui opposais alors ce que je percevais comme la persistance d’un regard encore profondément européocentré. Pour déplacer cette perspective, je revenais à Édouard Glissant, la Relation et le Tout-Monde : la possibilité de penser les cultures non plus depuis un centre unique qui les observerait et les classerait, mais depuis leurs relations, leurs transformations réciproques, leurs frottements et leur opacité. Jean-Claude Carrière convoqua alors, depuis son bord, Claude Lévi-Strauss. La discussion se resserra. Nous défendions deux manières différentes de penser la rencontre des cultures. Lorsqu’il insista, je choisis finalement de mettre un terme à notre rencontre. Cette divergence n’altéra pourtant jamais mon admiration pour Jean-Claude Carrière. Elle ne rompit pas davantage nos relations. Nous échangeâmes encore par la suite, jusqu’à sa mort en 2021. Pendant plusieurs années, je tentai également, sans parvenir à convaincre un éditeur français suffisamment audacieux, de défendre le projet d’une édition bilingue français-créole de La Controverse de Valladolid. La rencontre s’était interrompue ; la recherche, elle, continuait. Et c’est précisément ma recherche sur le thème de la dispute qui allait me conduire à Charles Samuel.
La Dispute – la rencontre avec Charles Samuel
En 2006, je proposai à Charles Samuel de traduire en créole une pièce portant précisément ce titre : La Dispute. Sa réponse du 26 septembre 2006, que je conserve aujourd’hui dans mes archives, demeure pour moi un document particulièrement précieux. Il y accueillait « avec intérêt » cette proposition et me suggérait immédiatement de l’élargir à deux autres textes, Le Procès de Caïphe et Le Catéchumène, qui abordaient selon lui des thèmes communs autour du judaïsme et du christianisme et pouvaient constituer ensemble une « véritable trilogie ». Mais Charles Samuel ne se contenta pas de m’autoriser à travailler sur un texte. Il me fit parvenir les huit ouvrages que son propre site présentait alors comme ses pièces éditées : Le Procès de Caïphe, Le Témoin de Dieu, Le Défi, Le Catéchumène, Le Carnaval de Rome ou La Course, Le Médecin de la Reine, Tordesillas ou La Reine folle et Il était une fois… Byzance !.
Près de vingt ans ont passé. Certains de ces ouvrages se sont malheureusement égarés au fil du temps, des déplacements et des déménagements. Je conserve cependant encore Le Catéchumène, Tordesillas ou La Reine folle et une version de La Dispute, vraisemblablement incomplète compte tenu de son format d’impression et de transmission. J’ai également conservé plusieurs impressions de son ancien site, datées de septembre 2006, présentant son théâtre et répertoriant ses œuvres. Ces feuilles qui n’étaient alors que de simples documents de travail prennent aujourd’hui une autre valeur : elles deviennent des archives.
Un théâtre de la conscience
À mesure que je découvrais ses pièces, une cohérence apparaissait. Charles Samuel voyageait dans l’Histoire pour placer les consciences à l’épreuve. Dans Le Procès de Caïphe, il revient sur une figure centrale de la naissance du christianisme et, nécessairement, sur l’un des lieux historiques les plus sensibles du dialogue entre judaïsme et christianisme. Le Catéchumène prend pour matière l’affaire Mortara, celle de cet enfant juif de Bologne secrètement baptisé puis retiré à sa famille en 1858. L’enjeu dépasse rapidement l’événement historique : qu’est-ce que la foi lorsqu’elle entre en conflit avec la liberté de conscience ? Jusqu’où une institution religieuse peut-elle prétendre disposer d’un individu ?
Avec Le Carnaval de Rome ou La Course, Charles Samuel s’intéresse aux humiliations infligées aux Juifs du ghetto romain. Avec Le Témoin de Dieu, il rejoint Thomas More, emprisonné et exécuté après son refus de se soumettre à la rupture religieuse imposée par Henri VIII. Le Défi retourne à la Genèse à travers l’histoire de Tamar et Juda. Tordesillas ou La Reine folle place au centre Jeanne de Castille et interroge la fabrication politique de la folie, l’enfermement et le pouvoir. Ailleurs, il se tourne vers Byzance, les affrontements religieux ou les grands moments de l’histoire européenne. Peu à peu, il devenait évident que son théâtre ne pouvait être réduit à un « théâtre juif », même si le judaïsme en constitue l’un des ancrages majeurs.
Charles Samuel était surtout un dramaturge de la conscience confrontée au pouvoir, à la religion, à l’Histoire et au jugement des autres.
Les titres eux-mêmes disent quelque chose de cette méthode : Le Procès, Le Témoin, Le Défi, La Dispute. Le juriste n’est jamais très loin du dramaturge. Des arguments s’affrontent. Des témoins comparaissent. Les récits officiels sont réouverts. Des personnages que l’Histoire semblait avoir condamnés ou définitivement expliqués reviennent sur scène pour demander une nouvelle audience. Le théâtre devient tribunal. Mais un tribunal où le spectateur doit conserver le droit de douter.
Une soif de vérité plus qu’une vérité imposée
C’est probablement ce que je garde le plus fortement de Charles Samuel : une soif d’exacte vérité. Non pas nécessairement la certitude de la posséder. Plutôt le besoin de la poursuivre. Sa « mission » de témoignage, telle que je la percevais, ne consistait pas à produire un discours figé sur le judaïsme. Elle consistait à remettre les récits en mouvement, à interroger les héritages, à confronter judaïsme et christianisme, foi et pouvoir, tradition et conscience individuelle. L’histoire juive constituait certainement l’un de ses territoires premiers. Mais il ne cessait d’en sortir pour rencontrer Thomas More, Jeanne de Castille, le catholicisme romain, le protestantisme persécuté, Byzance ou d’autres grands moments de l’histoire religieuse occidentale. Ce qui l’intéressait fondamentalement était peut-être moins la religion comme institution que l’homme placé devant ce qu’il croit être vrai. Et ce qui advient lorsque deux vérités prétendent simultanément l’être.
Pour traduire Charles Samuel, il fallait d’abord ouvrir une bibliothèque
Le projet de traduction changea alors de nature. Je pensais traduire une pièce. La rencontre avec Charles Samuel me convainquit de la nécessité impérieuse d’ouvrir d’autres livres avant même de prétendre traduire le sien. Ce choix n’était pas une coquetterie intellectuelle. Il devenait une nécessité de traduction. Comment rendre en créole des mots apparemment simples comme Loi, peuple, prophète, alliance, sacrifice, conversion, rédemption, jugement, sans comprendre les siècles de mémoire dont ils étaient chargés ? Comment traduire un texte situé au point de rencontre — parfois de fracture — entre judaïsme et christianisme sans laisser une culture martiniquaise fortement christianisée absorber involontairement ce qui devait précisément demeurer juif dans le texte ? Il fallait remonter vers Moïse : l’Exode, la libération, l’Alliance, la Loi, la constitution d’un peuple, la marche, la promesse. Il fallait rencontrer Nephtali, fils de Jacob et ancêtre éponyme de l’une des tribus d’Israël, puis comprendre ce que la dispersion des tribus pouvait produire dans l’imaginaire d’un peuple : perte, absence, mémoire, continuité malgré la disparition.
Puis la recherche commença à déborder le seul cadre biblique. Elle me conduisit notamment vers Anhelli, de Juliusz Słowacki. Nous étions désormais dans une autre histoire, celle de la Pologne et de l’exil, mais certaines interrogations demeuraient : qu’advient-il d’un peuple lorsqu’il perd sa terre ? Comment la souffrance collective devient-elle mémoire ? Comment penser la disparition et l’espérance d’une renaissance ? Puis vint Khalil Gibran, avec Le Prophète et Le Jardin du Prophète. Là encore, nous changions radicalement d’univers. Mais réapparaissaient le prophète, la communauté, la parole transmise avant le départ, puis le retour au lieu d’origine.
Il ne s’agissait évidemment pas de prétendre que ces textes appartenaient à une même filiation directe. Ils appartiennent à des cultures, des religions et des périodes différentes. Mais ils permettaient de travailler une constellation de motifs : le peuple, la parole, la loi, l’exil, la dispersion, la transmission, la mémoire et le retour. Ce qui devait être un travail de traduction devenait progressivement une exploration de la manière dont les peuples se racontent pour continuer d’exister.
De Sepúlveda à Charles Samuel – les étapes d’une même interrogation
Avec le recul, je comprends mieux aujourd’hui comment ces rencontres et ces lectures se répondent. Sepúlveda et l’abbé Grégoire avaient ouvert une interrogation sur les discours par lesquels une société classe, hiérarchise ou reconnaît l’autre. Jean-Claude Carrière avait placé devant moi Valladolid et cette immense question : qui possède le droit de définir l’humanité de l’autre ? Claude Lévi-Strauss, convoqué au cours de notre discussion, apportait une pensée majeure de la diversité des cultures, mais je cherchais alors à déplacer encore le débat. Édouard Glissant m’offrait les outils de la Relation et du Tout-Monde : aucune culture ne peut prétendre définitivement constituer le centre depuis lequel toutes les autres deviennent intelligibles. Puis Charles Samuel introduisait une autre interrogation : comment parler depuis une communauté particulière, transmettre sa mémoire et défendre sa vérité sans transformer cette particularité en prison ? Je crois que c’est là que se situe son humanisme. Non dans l’effacement des différences, mais dans leur capacité à entrer en dispute, précisément, sans que l’autre doive nécessairement disparaître.
La confiance faite au créole
Il serait artificiel de transformer aujourd’hui Charles Samuel en militant de la langue créole. Il ne l’était pas, du moins rien dans mes archives ne me permettrait de l’affirmer. Mais il fit quelque chose qui, pour moi, compte énormément : il lui fit confiance. Lorsque je lui proposai de traduire La Dispute, il ne demanda pas si le créole serait capable de porter un tel texte. Il ne me proposa pas une œuvre plus simple. Il ne réduisit pas son propos. Il fit exactement le contraire : il élargit le projet. À La Dispute, il proposa d’ajouter Le Procès de Caïphe et Le Catéchumène. Il imaginait ainsi une trilogie consacrée à des questions aussi complexes que les relations entre judaïsme et christianisme, la foi, la conscience, l’histoire et la responsabilité.
C’est un geste dont je mesure aujourd’hui pleinement la portée. Une langue n’a pas besoin qu’on lui simplifie le monde. Elle a besoin qu’on lui confie le monde.
Le créole doit pouvoir dire notre quotidien, nos paysages, nos colères, notre humour et notre mémoire. Mais il doit aussi pouvoir dire Moïse et Caïphe, Thomas More, Jeanne de Castille, l’affaire Mortara, la philosophie, la théologie, le droit, les sciences ou la métaphysique. Une langue grandit aussi par les difficultés qu’on accepte de lui confier.
Une bibliothèque de questions
Charles Samuel est mort en 2011. Je conserve aujourd’hui quelques-uns de ses livres, plusieurs pages imprimées de son site disparu, une lettre et les traces d’un projet qui n’a jamais complètement cessé de vivre. Je regrette les ouvrages égarés. Mais ceux qui restent suffisent à restituer une présence : celle d’un homme passionné de théâtre, d’Histoire, de spiritualité et de transmission, attaché à une mémoire particulière sans jamais, dans le souvenir que je conserve de lui, en faire un obstacle à la rencontre.
Je conserve surtout l’image d’un homme convaincu qu’il fallait témoigner. Témoigner en rouvrant les dossiers. Témoigner en confrontant les récits. Témoigner en donnant aux personnages de l’Histoire une nouvelle scène où ils pourraient encore parler.
Jean-Claude Carrière avait ouvert une question qui, malgré notre divergence, ne brisa jamais mon admiration pour lui et continua à nourrir nos échanges jusqu’à sa disparition. Charles Samuel me permit de poursuivre cette question autrement. Et entre eux, Édouard Glissant continuait de rappeler qu’aucun peuple, aucune culture, aucune langue ne possède à elle seule le centre du monde. C’est pour cela que nous souhaitons aujourd’hui rendre hommage à Charles Samuel. Pour ses œuvres. Pour les huit ouvrages confiés. Pour sa confiance. Pour la liberté intellectuelle de nos échanges. Pour sa manière de faire du théâtre un lieu de confrontation plutôt qu’un lieu de certitude. Pour cette soif d’exacte vérité qui semblait sans cesse le ramener aux mêmes questions fondamentales : que croyons-nous savoir ? D’où parlons-nous ? Que faisons-nous de la vérité de l’autre ?
Et parce qu’une proposition apparemment simple — traduire La Dispute en créole — m’aura finalement convaincu de la nécessité impérieuse d’ouvrir toute une bibliothèque avant de traduire une seule phrase. Je pensais traduire un texte. Charles Samuel m’avait ouvert une bibliothèque de questions. Mèsi, Charles Samuel.
Sources et références
Les éléments relatifs à Charles Samuel, aux huit ouvrages reçus, à La Dispute, à son projet de trilogie avec Le Procès de Caïphe et Le Catéchumène, ainsi qu’aux échanges avec Jean-Claude Carrière proviennent notamment des archives personnelles et de la correspondance conservées par Rodolf Étienne. Les principales références bibliographiques publiques concernant Charles-Samuel Cohen comprennent les notices consacrées à son œuvre théâtrale et à ses travaux historiques, ainsi que les exemplaires de ses œuvres conservés dans les collections publiques.





