Sargasses (2) : Quand l’Atlantique étouffe le littoral martiniquais

— Par Rodolf Étienne

Dans notre premier volet, nous avons changé d’échelle : les sargasses qui atteignent la Martinique ne peuvent plus être regardées comme une simple nuisance locale.

Elles appartiennent à un système transatlantique désormais installé, nourri par les dynamiques de l’Atlantique tropical, déplacé par les courants et appelé à accompagner durablement les territoires de la Caraïbe.

Mais, que se passe-t-il réellement lorsque ces millions de tonnes d’algues terminent leur voyage sur nos côtes ?

En pleine mer, les sargasses peuvent constituer un écosystème. À proximité immédiate des côtes, leur accumulation massive peut au contraire contribuer à en étouffer d’autres.

Car entre la masse flottante observée par satellite et le tas brun que l’on retire d’une plage, il existe un espace que nous regardons encore trop peu : celui des mangroves, des herbiers, des petits fonds, des baies, des poissons, des récifs et des sédiments. Et c’est peut-être là que se joue l’une des conséquences les plus profondes du phénomène.

Quand un habitat devient une pression écologique

La sargasse n’est pas naturellement un déchet. Dans l’océan, ses radeaux constituent des habitats flottants où vivent ou transitent poissons, crustacés, invertébrés et jeunes tortues marines. Le problème apparaît lorsque des quantités considérables se concentrent dans des baies, des anses et des petits fonds où l’eau circule beaucoup moins. Les radeaux peuvent alors empêcher la lumière de pénétrer suffisamment dans la colonne d’eau. Après l’échouage, la biomasse commence à se décomposer. Cette décomposition mobilise à son tour une quantité importante d’oxygène et libère de la matière organique.

Dès les premiers grands échouages de 2011, une étude menée en Martinique pour la DEAL avait identifié plusieurs conséquences : diminution de la pénétration de la lumière, baisse de l’oxygène dissous et du pH, augmentation de la matière organique et dégradation des conditions de vie des communautés benthiques. Autrement dit, sous une accumulation importante de sargasses, la composition même de l’eau peut changer.

Quand l’eau manque d’oxygène

L’un des mécanismes les plus importants est l’hypoxie. Lorsque la décomposition de la matière organique consomme davantage d’oxygène que le milieu ne peut en renouveler, la concentration en oxygène chute. Si le phénomène devient suffisamment important, certains secteurs peuvent s’approcher de l’anoxie : une situation dans laquelle l’oxygène devient presque absent. Pour un poisson capable de fuir, cela peut signifier partir. Pour un coquillage, un organisme fixé sur le fond, une jeune pousse d’herbier ou certaines communautés vivant autour des racines de mangrove, il n’existe pas nécessairement d’échappatoire. La conséquence peut être une diminution importante de la biodiversité locale, voire des mortalités.

La littérature scientifique récente confirme que l’appauvrissement en oxygène fait partie des principales conséquences écologiques des grands échouages caribéens. Une revue publiée en 2025 dans Harmful Algae relève notamment des pertes de faune et de flore, l’eutrophisation des eaux proches du rivage et des modifications profondes des écosystèmes côtiers. Nous sommes loin de la simple question de l’odeur.

Les herbiers – les prairies invisibles de la Martinique

Sous la surface, la Martinique possède près de 50 km² d’herbiers marins. Ces prairies sous-marines jouent un rôle majeur : elles stabilisent les fonds meubles, favorisent l’oxygénation des eaux et constituent des lieux d’alimentation, de reproduction et de croissance pour de nombreuses espèces. Lambis, oursins, holothuries, poissons, étoiles de mer et tortues dépendent directement ou indirectement de ces habitats. Or ces herbiers se trouvent précisément dans des zones calmes, peu profondes et souvent protégées. Les mêmes zones où les sargasses peuvent venir s’accumuler.

Le premier effet est mécanique : un tapis de sargasses flottant à la surface réduit la lumière. Mais lorsque la décomposition commence, apparaît un autre phénomène désormais étudié de très près : celui des eaux brunes. Une étude publiée en 2025 dans Ecological Indicators, fondée sur des campagnes conduites en Martinique, distingue trois formes de pression : les sargasses échouées, les masses stagnantes et ces eaux brunes issues de leur décomposition. La conclusion est particulièrement importante pour notre territoire : les herbiers sont surtout exposés aux eaux brunes tandis que les mangroves sont davantage exposées aux accumulations denses et persistantes. Cette distinction permet de comprendre que les dommages peuvent se produire même lorsque l’on ne voit plus nécessairement un immense radeau flotter au-dessus de l’herbier.

570 hectares d’herbiers potentiellement touchés

En Martinique, le programme Sarg’Impact a précisément cherché à mesurer cette exposition. Ses estimations indiquent que près de 570 hectares d’herbiers, soit plus de 10 % de leur superficie totale, pourraient être concernés par le phénomène. Les équipes ont procédé à des prélèvements d’eau, de sédiments et d’organismes marins et ont effectué des observations en plongée sur onze sites, principalement situés sur la façade atlantique : notamment au Robert, au François et au Vauclin.

D’autres cartographies réalisées par les services environnementaux avaient déjà identifié plusieurs centaines d’hectares d’herbiers exposés ainsi que plusieurs hectares de zones coralliennes. Ce sont des chiffres importants parce qu’ils déplacent encore notre regard. Une plage nettoyée peut donner l’impression que l’épisode est terminé. Sous l’eau, l’histoire peut continuer.

La mangrove, piège naturel pour les sargasses

La mangrove martiniquaise représente un autre point de fragilité. Son linéaire maritime dépasse 40 kilomètres. Elle constitue l’un des écosystèmes les plus importants du littoral : protection contre l’érosion, nurserie pour les poissons, stockage de carbone, filtration des eaux et habitat pour de nombreuses espèces. Mais ce qui fait sa richesse peut aussi la rendre vulnérable. Les racines des palétuviers ralentissent les mouvements d’eau. Les anses et les mangroves sont souvent peu profondes. Lorsqu’une masse de sargasses y pénètre, elle peut rester emprisonnée. Elle s’entasse contre les racines. Puis elle se décompose.

Sarg’Impact estime qu’environ 38 kilomètres de mangrove, soit près de 75 % du linéaire étudié, pourraient être affectés par les échouements de sargasses.

C’est probablement l’un des chiffres les plus spectaculaires du dossier martiniquais. Il signifie que nous ne parlons pas uniquement de quelques plages très exposées. Nous parlons potentiellement d’une grande partie d’un écosystème essentiel à l’équilibre du littoral.

Ce qui se passe autour des racines

Les études martiniquaises menées après les épisodes de 2011 puis 2014 ont notamment observé les organismes vivant sur les racines de palétuviers. Ces racines constituent elles-mêmes de petits écosystèmes : éponges, huîtres, algues, organismes fixés et microfaune y trouvent leur habitat. Lorsque l’eau devient pauvre en oxygène, chargée en matière organique et durablement assombrie, cette communauté biologique est perturbée.

En 2014, les scientifiques estimaient à environ 177 hectares la superficie de sargasses accumulées le long des côtes martiniquaises lors d’un épisode particulièrement marqué. L’étude qui suivit cherchait précisément à mesurer les effets immédiats, puis l’état des habitats trois mois plus tard. Voilà une dimension essentielle : mesurer non seulement le choc, mais aussi la capacité de récupération.

Que reste-t-il trois mois après ?

Cette question devrait être au centre de notre politique environnementale. Car un écosystème peut être perturbé puis se reconstituer. Le problème apparaît lorsque les événements se répètent plus vite que sa capacité à se régénérer. Un herbier touché une année peut récupérer. Mais si les eaux brunes reviennent l’année suivante, puis l’année suivante encore ? Une mangrove peut supporter un échouage ponctuel. Mais que devient-elle lorsque les accumulations se prolongent plusieurs mois ? C’est précisément ce que le programme Sarg’Impact cherche à comprendre : les conséquences potentielles à long terme si le phénomène se répète d’année en année. Et c’est probablement là que se trouve le véritable enjeu de 2027 et 2028. Non pas uniquement dans la quantité de sargasses qui arrivera. Mais dans l’état écologique du littoral au moment où elles reviendront.

Des fonds sableux qui peuvent devenir plus vaseux 

Un autre effet est encore moins spectaculaire visuellement mais potentiellement durable. Lorsque des tonnes de matière organique se décomposent puis se déposent, elles peuvent modifier la nature des sédiments. La revue scientifique de 2025 consacrée aux impacts de la Great Atlantic Sargassum Belt dans la Caraïbe rapporte notamment des phénomènes d’eutrophisation, de baisse de l’oxygène, de mortalité biologique et, dans certains secteurs, de transition de fonds sableux vers des fonds plus vaseux et enrichis en matière organique. Cela signifie qu’à force de répétition, l’échouage ne se contente plus d’occuper temporairement un espace. Il peut contribuer à modifier cet espace. Et lorsque le substrat change, les espèces capables d’y vivre peuvent également changer.

Les récifs, dernière ligne vers le large

Les récifs coralliens se trouvent un peu plus loin dans cette chaîne. Ils ne subissent pas nécessairement les mêmes accumulations directes que les mangroves ou les herbiers. Mais ils dépendent de la qualité des eaux côtières. Turbidité, excès de matière organique, modification des nutriments et appauvrissement en oxygène constituent autant de pressions supplémentaires pour des écosystèmes déjà fragilisés. Les suivis martiniquais montrent depuis longtemps que les récifs, les herbiers et les mangroves sont soumis simultanément à plusieurs pressions d’origine humaine ou environnementale. Les sargasses ne commencent donc pas à dégrader un milieu intact. Elles arrivent dans un système qui doit déjà faire face au réchauffement des eaux, au blanchissement corallien, à l’artificialisation des côtes, aux rejets, aux pollutions et à l’érosion. C’est cette accumulation de pressions qui importe.

Et la plage elle-même ?

Les impacts ne s’arrêtent pas à l’eau. Lorsque des volumes considérables de sargasses doivent être retirés mécaniquement, le ramassage peut également affecter les plages. L’utilisation d’engins lourds et l’enlèvement simultané de sable avec les algues peuvent contribuer à modifier leur profil et accentuer localement l’érosion. La littérature scientifique caribéenne identifie désormais clairement l’érosion des plages parmi les conséquences associées aux échouages massifs et à leur gestion. D’où la nécessité d’une collecte rapide mais également maîtrisée. Il ne suffit pas d’enlever les sargasses. Il faut éviter que la solution dégrade à son tour le milieu que l’on cherche à protéger.

Ce que les sargasses transportent avec elles

Une autre question scientifique gagne en importance. Au cours de leur traversée de l’Atlantique, les sargasses peuvent accumuler différents éléments présents dans l’eau.

Des travaux ont notamment attiré l’attention sur la présence possible d’arsenic, de cadmium et d’autres métaux ou contaminants dans certaines biomasses.

Cette capacité complique fortement les projets de valorisation.

Une algue transformée en compost ou utilisée dans l’agriculture ne doit pas introduire dans les sols ce qu’elle a capté pendant son voyage.

L’Observatoire de l’eau rappelle ainsi que la capacité des sargasses à accumuler certains métaux représente une difficulté environnementale importante pour leur traitement et leur valorisation.

Ce point fait directement écho à notre premier volet.

Une sargasse retirée d’une plage ne disparaît pas : le problème peut simplement changer de milieu.

Du rivage au site de stockage

Cette continuité doit guider toute la politique publique.

Au départ, nous avons une biomasse flottante.

Puis un échouage.

Puis une matière en décomposition.

Puis un déchet ou une matière première à transporter.

Puis éventuellement un stockage, un traitement ou une valorisation.

À chaque étape existe un risque environnemental différent.

C’est pourquoi la réussite d’une politique des sargasses ne peut pas se mesurer uniquement au nombre de mètres cubes retirés du littoral.

La véritable question est :

dans quel état laisse-t-on l’écosystème après le passage des sargasses et après notre propre intervention ?

Le littoral martiniquais face à une nouvelle pression chronique

Le phénomène est d’autant plus préoccupant que les échouages sont devenus récurrents depuis 2011.

L’Observatoire de l’eau a d’ailleurs intégré la pression en sargasses à son état des lieux 2025 des eaux côtières martiniquaises, publié début 2026.

Le vocabulaire est révélateur.

Nous ne parlons plus uniquement d’un événement exceptionnel.

Nous parlons d’une pression environnementale.

Elle s’ajoute aux autres pressions auxquelles sont déjà soumis les écosystèmes.

Et cette accumulation pourrait devenir l’un des grands enjeux écologiques de la prochaine décennie.

Il faut commencer à mesurer autrement

Le troisième Plan Sargasses, actuellement en préparation, doit organiser la réponse pour les cinq prochaines années.

Les orientations annoncées en Martinique accordent une place à la gouvernance, à la santé, à la valorisation, au partenariat entre l’État et les collectivités et à la coopération internationale. Le plan veut également renforcer la collecte en mer et la protection des zones exposées.

Mais l’enjeu écologique impose peut-être d’ajouter une autre exigence.

Nous savons mesurer les tonnes collectées.

Nous pouvons mesurer les jours d’échouage.

Nous surveillons les concentrations atmosphériques d’hydrogène sulfuré.

Il faut désormais également suivre très précisément la capacité des écosystèmes à récupérer.

Combien d’hectares d’herbiers sont dégradés ?

Combien récupèrent ?

Combien de mangroves subissent chaque année des épisodes d’hypoxie ?

Comment évoluent les sédiments ?

Que deviennent les populations de poissons et d’invertébrés ?

Quel est l’effet cumulé après cinq ou dix années d’exposition ?

C’est probablement à ces questions que devront répondre les politiques environnementales de demain.

2027 et 2028 : la vraie prévision est peut-être écologique

Nous avons vu dans le premier volet qu’il serait scientifiquement imprudent de prétendre connaître dès aujourd’hui le tonnage de sargasses qui arrivera en Martinique en 2027 ou en 2028.

Mais nous pouvons déjà formuler une autre prévision.

Si les grandes proliférations atlantiques persistent et si les épisodes continuent à se répéter, la question ne sera plus seulement celle des volumes d’algues.

Elle sera celle de la résilience du littoral.

Un écosystème n’est pas une infrastructure que l’on remet en service le lendemain d’une panne.

Un herbier peut mettre du temps à se reconstruire.

Une communauté biologique disparue n’est pas nécessairement remplacée immédiatement.

Un sédiment enrichi en matière organique ne retrouve pas instantanément son état initial.

Et une mangrove soumise trop régulièrement à de mauvaises conditions peut progressivement perdre une partie des fonctions écologiques qu’elle remplissait.

L’autre facture des sargasses

Dans le premier volet, nous posions une question : qui doit payer ?

Nous pensions aux communes, au ramassage, aux bateaux, aux barrages et aux sites de stockage.

Mais il existe une autre facture.

Elle ne figure dans aucun budget communal.

C’est la perte d’un herbier.

La dégradation d’une mangrove.

La diminution d’une population de poissons.

La modification d’une baie.

La fragilisation d’un récif.

Cette facture-là est beaucoup plus difficile à comptabiliser.

Et peut-être beaucoup plus coûteuse sur le long terme.

Car les mangroves protègent les côtes.

Les herbiers stabilisent les fonds.

Les récifs atténuent l’énergie des vagues.

Tous participent à la pêche, au tourisme, à la biodiversité et à la protection naturelle du territoire.

Affaiblir ces écosystèmes revient aussi à réduire les défenses naturelles de l’île.

Ce qui arrive sur nos plages ne s’arrête pas à nos plages

C’est finalement le prolongement logique de notre premier constat.

Les sargasses sont produites par un système atlantique.

Mais leurs conséquences se concentrent sur quelques mètres ou quelques centaines de mètres de littoral.

C’est là que le phénomène mondial rencontre l’écosystème local.

C’est là aussi que se décide une partie de l’avenir environnemental de la Martinique. Nous savons maintenant que nous n’allons probablement pas « vaincre » les sargasses. Nous allons devoir apprendre à vivre avec elles. Mais vivre avec elles ne peut pas signifier accepter que nos mangroves, nos herbiers et nos petits fonds se dégradent silencieusement à chaque nouvelle saison. En 2027 comme en 2028, la question ne sera donc pas seulement : Combien de sargasses vont arriver ? Elle devra être aussi : Dans quel état seront nos rivages lorsqu’elles arriveront de nouveau ? Parce qu’à force de regarder la masse brune posée sur la plage, nous risquons d’oublier ce qui se passe juste en dessous. Et c’est peut-être sous l’eau que se joue désormais la partie la plus importante.

Sources et références

Les références les plus importantes de ce second volet sont particulièrement solides : les études martiniquaises de la DEAL et d’Impact Mer montrent dès 2011 puis 2014 la baisse de lumière, d’oxygène et de pH et les impacts sur les herbiers et mangroves ; le programme Sarg’Impact évalue à environ 38 km le linéaire de mangrove potentiellement affecté et à 570 ha les herbiers concernés.