Bien avant que l’on parle de féminisme : Marie-Thérèse Julien Lung-Fou

  • Par Rodolf Etienne

Marie-Thérèse Julien Lung-Fou, première sculptrice de Martinique

Les recherches contemporaines consacrées aux femmes artistes la présentent comme la première sculptrice native des Antilles françaises reconnue. Et pourtant, lorsqu’on évoque aujourd’hui les grandes figures intellectuelles et artistiques martiniquaises du XXe siècle, son nom vient rarement parmi les premiers.

Il existe des femmes dont on connaît le nom sans toujours savoir ce qu’elles ont accompli. Et puis il en existe d’autres dont l’œuvre est partout, ou presque, mais dont le nom lui-même semble avoir glissé hors de la mémoire collective.

Marie-Thérèse Julien Lung-Fou, sculptrice, dessinatrice, poétesse, conteuse, autrice pour la jeunesse, animatrice culturelle, éditrice d’une revue, défenseuse du créole et du patrimoine antillais, appartient sans doute aux deux catégories à la fois.

Née aux Trois-Îlets en 1909

Marie-Thérèse Julien Lung-Fou grandit dans un environnement marqué par la poterie et les artisans. Née aux Trois-Ilets, en 1909, sa propre histoire familiale porte déjà plusieurs des mondes qu’elle cherchera plus tard à réunir : héritages chinois, afro-caribéens et européens.

Après une scolarité au Pensionnat colonial de Fort-de-France, elle franchit en 1934 une étape considérable pour une jeune Martiniquaise de cette époque : elle intègre l’École nationale des beaux-arts de Paris. 1934 : Il faut s’arrêter sur cette date. La Martinique est encore une colonie. Les femmes françaises n’ont pas encore le droit de vote, qui ne leur sera accordé qu’en 1944. Et une jeune femme venue des Trois-Îlets décide de faire de la sculpture son métier. La sculpture, de surcroît. Pas seulement le dessin ou les arts alors plus volontiers considérés comme compatibles avec une pratique féminine, mais la pierre, le plâtre, les volumes, la monumentalité : un territoire artistique historiquement occupé par les hommes. Deux ans environ après son arrivée aux Beaux-Arts, elle réalise Tam-Tam, représentant un travailleur des champs assis à califourchon sur un tambour. L’œuvre devient une pièce majeure du pavillon artistique des fêtes du Tricentenaire de la Martinique. Puis, en 1938, elle obtient une médaille de bronze au Salon avec L’Offrande, sculpture marquée par l’esthétique Art déco. Elle est donc reconnue, mais pas tout à fait admise.

Les chercheurs de l’association AWARE soulignent en effet qu’elle demeure en marge de la Société coloniale des artistes français et considèrent que cette situation a probablement limité sa carrière et sa reconnaissance nationale.

Réussir à entrer ne signifie pas encore appartenir

Marie-Thérèse Julien Lung-Fou passe ensuite une dizaine d’années en Indochine française avec son époux avant de revenir en Martinique après la guerre. Son retour correspond à une période de profonde recomposition culturelle. L’art antillais cherche ses propres formes, références et langage. Marie-Thérèse Julien Lung-Fou participe au mouvement autour de l’Atelier 45 et ouvre son propre atelier route de Didier, à Fort-de-France.

C’est ici que notre titre prend tout son sens. Parce que Marie-Thérèse Julien Lung-Fou ne se contente pas d’avoir réussi à franchir une porte : elle la laisse ouverte. Dans son atelier, elle forme des jeunes à la sculpture, à la peinture et à la céramique. Et les recherches d’AWARE précisent qu’elle forme notamment des femmes. Ce geste est peut-être plus féministe encore que bien des proclamations. Une femme obtient un savoir auquel peu de femmes avaient accès, puis choisit de le transmettre à d’autres femmes. Pas de manifeste féministe connu à ce jour, pas de déclaration spectaculaire, mais une pratique : former, transmettre, donner accès, faire en sorte que la suivante puisse entrer.

Son engagement dépasse d’ailleurs largement son atelier. Marie-Thérèse Julien Lung-Fou devient l’une des organisatrices de la vie artistique martiniquaise. Elle fonde le Salon des réalités martiniquaises, qu’elle préside de 1952 à 1959. Elle anime le Groupement des artistes martiniquais. En 1955, elle fonde également la revue culturelle Dialogue, publiée jusqu’en 1957. C’est un autre déplacement considérable : elle n’est plus seulement celle dont on expose les œuvres, elle devient celle qui crée l’espace dans lequel les autres peuvent être exposés, publiés et entendus.

Dans Dialogue, elle développe ce que les chercheurs reconnaissent aujourd’hui comme une pensée préfigurant la Créolité. Son manifeste du « Monde noir » défend le métissage culturel, l’égalité entre les peuples et leurs échanges. Elle cherche même à associer à son comité d’honneur des personnalités aussi différentes et considérables que Richard Wright, Alioune Diop, René Maran, Joseph Zobel, Jean-Paul Sartre ou Michel Leiris.

Victor Schoelcher : sculpture de Marie-Thérèse Julien Lung-Fou

Madinin’Art a déjà relevé l’extraordinaire modernité de sa pensée. En 1956, dans Dialogue, Marie-Thérèse Julien Lung-Fou envisage une parole provenant précisément du carrefour des héritages arawaks, caraïbes, africains, occidentaux, indiens et asiatiques et appelle à un véritable dialogue entre ces appartenances multiples. Trente-trois ans avant la publication de Éloge de la Créolité, en 1989. Cette antériorité ne signifie évidemment pas que Lung-Fou aurait formulé exactement le concept développé plus tard par Jean Bernabé, Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant. Elle indique que certaines des questions qui nourriront la Créolité travaillaient déjà la pensée martiniquaise, et une femme les formulait publiquement dès les années 1950.

Marie-Thérèse Julien Lung-Fou poursuit parallèlement son travail de sculptrice. Elle reçoit des commandes publiques et privées. Elle réalise notamment un Saint-Dominique pour le couvent du Morne-Rouge et, en Guadeloupe, à l’occasion du centenaire de l’abolition de l’esclavage, une œuvre représentant une Petite esclave se libérant de ses chaînes, datée de 1947-1948. L’image est saisissante : une enfant esclavisée, une chaîne et le geste de la libération, sous les mains d’une femme martiniquaise.

Une cruelle ironie – la statue de Victor Schœlcher

L’une de ses œuvres les plus connues du grand public est devenue presque plus célèbre que son autrice : sa statue de Victor Schœlcher, installée dans la commune qui porte le nom de l’abolitionniste dans les années 1960. La Préfecture de Martinique conserve par ailleurs un buste de Schœlcher signé par elle et daté de 1947.

La statue de Schœlcher sera mutilée, dégradée puis finalement renversée dans le contexte des mobilisations contemporaines contre certaines représentations de l’histoire coloniale.

Mais regarder aujourd’hui cette œuvre sans regarder qui l’a réalisée conduit à un curieux paradoxe. La même femme qui sculpte Schœlcher avait quelques années auparavant représenté une petite esclave brisant elle-même ses chaînes. La contradiction apparente mérite mieux qu’un procès rétrospectif. Elle oblige au contraire à replacer Marie-Thérèse Julien Lung-Fou dans son époque et à interroger les représentations successives de l’abolition, de l’émancipation et de l’autonomie des anciens esclavisés.

Son travail artistique est d’ailleurs beaucoup plus vaste. Les archives présentées par AWARE permettent aujourd’hui de découvrir Maternité, Vénus noire allongée, L’Athlète, Femme, Ève et ses pommes, La Pensée, L’Offrande et plusieurs bas-reliefs.

Et ici apparaît un autre axe passionnant : le corps féminin vu par une femme antillaise. La maternité, le nu, la féminité, le corps noir, Ève, la Vénus : ces représentations existent dans l’histoire de l’art occidental depuis des siècles, mais elles ont immensément plus souvent été façonnées par des regards masculins.

Chez Marie-Thérèse Julien Lung-Fou, une femme noire et métisse devient elle-même celle qui modèle, compose et décide de la manière dont ces corps entreront dans l’ordre artistique.

Cinq titres littéraires de Marei-Thérèse Lung-Fou

Son œuvre écrite prolonge son travail de réappropriation

En 1958 paraissent ses Fables créoles, traduites et illustrées par elle. Elle recueille, adapte et transmet ensuite contes, légendes, proverbes, devinettes et histoires fantastiques. Ses Contes créoles sont publiés chez Désormeaux et connaîtront plusieurs éditions.

Dans ce travail aussi, il y a quelque chose de profondément politique. Parce que collecter un conte, écrire le créole, conserver une devinette ou un proverbe, ce n’est pas simplement entretenir du folklore. C’est décider que la parole populaire mérite une archive, que ce qui a été transmis oralement mérite le livre, que la langue parlée par les gens mérite l’écriture et que l’expérience antillaise mérite de devenir patrimoine.

Raphaël Confiant rappelle d’ailleurs que Marie-Thérèse Julien Lung-Fou fait partie des auteurs martiniquais qui publièrent en créole bien avant l’institutionnalisation universitaire et scolaire actuelle de la langue.

Au début des années 1970, Marie-Thérèse Julien Lung-Fou va encore plus loin : elle installe dans des établissements scolaires des reconstitutions grandeur nature de scènes de la vie antillaise à partir d’objets anciens, aujourd’hui des dispositifs vus comme de véritables installations artistiques. Autrement dit, elle fait entrer dans l’école ce que l’histoire officielle pouvait laisser dehors : les objets ordinaires, la vie quotidienne, les traditions, la mémoire des familles, la culture populaire.

Elle meurt le 24 janvier 1981.

En 2016, la commune des Trois-Îlets donne son nom à sa bibliothèque municipale.

Pourquoi Marie-Thérèse Julien Lung-Fou est-elle restée relativement méconnue ?

Comment une femme ayant étudié aux Beaux-Arts de Paris dans les années 1930, remporté une médaille au Salon, créé une revue, présidé un salon artistique, dirigé un atelier, formé d’autres femmes, sculpté des monuments publics, écrit en créole et développé dès les années 1950 une pensée du métissage et du dialogue entre les cultures peut-elle occuper une place aussi discrète dans notre mémoire collective ?

Cette question dépasse Marie-Thérèse Julien Lung-Fou. Elle concerne la manière dont nous fabriquons nous-mêmes notre Panthéon. Qui retenons-nous ? Qui enseignons-nous ? Qui citons-nous ? Qui devient une rue, une école ou une statue ? Et surtout : qui raconte l’histoire de celles qui, les premières, sont entrées dans des espaces interdits ou presque interdits aux femmes ?

Marie-Thérèse Julien Lung-Fou a reçu les Palmes académiques et la médaille de l’Ordre national du Mérite

Les sœurs Nardal, Suzanne Roussi-Césaire, Marie-Thérèse Julien Lung-Fou

C’est bien là, sous cet angle du féminin-pluriel, que l’histoire de la Martinique mérite d’être relue. Lorsqu’on raconte les grands mouvements intellectuels et littéraires antillais du XXe siècle, les noms masculins apparaissent en premier : Césaire, Fanon, Glissant, Bernabé, Chamoiseau, Confiant. Mais dès lors que l’on remonte dignement, avec clarté, les fils, d’autres présences merveilleuses surgissent et nous font face : les sœurs Nardal, Suzanne Césaire, Marie-Thérèse Julien Lung-Fou, entre autres, bien sûr.

Ce qui est définitivement sûr, c’est qu’il existe une véritable généalogie féminine de la pensée martiniquaise qu’il nous reste encore à raconter.

Sources et références

AWARE – Archives of Women Artists, Research and Exhibitions — Christelle Lozère, Myriam Moïse et Mickaël Caruge, « Marie-Thérèse Julien Lung-Fou », 2023. Cette notice constitue la principale source biographique et artistique utilisée pour ce portrait. Elle documente sa formation, sa pratique de la sculpture, son atelier, son activité de transmission, la revue Dialogue, ses œuvres, ses distinctions et son rôle précurseur dans la réflexion sur la créolité. Elle présente également plusieurs reproductions de ses sculptures, notamment L’Offrande, Maternité, Vénus noire allongée et L’Athlète.

AWARE – Archives of Women Artists, Research and Exhibitions, Christelle Lozère, « Le rôle majeur des artistes femmes dans l’histoire de l’art des Antilles françaises en contexte esclavagiste et post-esclavagiste ». Cette étude replace Marie-Thérèse Julien Lung-Fou dans l’histoire plus large des artistes antillaises et documente notamment ses origines martiniquaises, chinoises et européennes ainsi que l’émergence d’ateliers artistiques dirigés par des femmes aux Antilles.

Marie-Thérèse Lung-Fou, Dialogue,

 revue culturelle, Martinique, route de Didier, 1955-1957. La revue constitue une source essentielle pour comprendre sa conception du « Monde noir », du métissage, du dialogue entre les peuples et de l’identité antillaise. L’existence et les dates de publication de la revue sont notamment documentées dans la bibliographie établie par AWARE.

Myriam Moïse, « Genre, Négritude et Créolité en Caraïbe : “La parole des femmes” », Madinin’Art, 10 novembre 2023. L’article analyse la place longtemps minorée des intellectuelles martiniquaises et revient directement sur le manifeste publié par Marie-Thérèse Lung-Fou dans Dialogue en 1956, qu’il rapproche d’une formulation précoce de la pensée de la Créolité.

Bibliothèque nationale de France – Centre national de la littérature pour la jeunesse. Les catalogues et bibliographies de la BnF recensent Contes créoles : contes, légendes, proverbes, devinettes et autres histoires fantastiques, de Marie-Thérèse Lung-Fou, publié chez Désormeaux. La BnF mentionne notamment les textes en français et en créole recueillis par Lung-Fou et les contes animaliers issus de la tradition martiniquaise.

Fondation pour la mémoire de l’esclavage — « Statue de Victor Schœlcher, Schœlcher ». La Fondation attribue formellement à Marie-Thérèse Julien Lung-Fou la statue de Victor Schœlcher installée en 1964 à l’entrée du centre-bourg de Schœlcher et fournit les principaux éléments historiques relatifs à ce monument.

Préfecture de la Martinique — « La salle Victor Schœlcher ». La Préfecture conserve un buste de Victor Schœlcher signé par Marie-Thérèse Lung-Fou et daté de 1947, autre témoignage des commandes monumentales réalisées par l’artiste en Martinique.

Archives départementales de la Guadeloupe, Fonds Roger Fortuné, ADG 7 J 17-18. Ces archives, signalées dans la documentation scientifique d’AWARE, conservent notamment des éléments concernant l’exposition de Marie-Thérèse Lung-Fou au Salon de l’Hivernage en 1947 ainsi que sa participation au sixième Salon des réalités martiniquaises en 1955-1956.

René Louise, « Marie-Thérèse Julien-Lung Fou », dans Peinture et sculpture en Martinique, Éditions Caribéennes, 1984, p. 26-27. Cet ouvrage constitue l’une des références bibliographiques anciennes consacrées à l’artiste et est recensé dans la bibliographie scientifique d’AWARE.

Marie-Thérèse Lung-Fou, Contes créoles. Contes, légendes, proverbes, devinettes et autres histoires fantastiques, Fort-de-France, Désormeaux, édition originale à la fin des années 1970, rééditions ultérieures. Cet ensemble constitue une source directe pour son travail de collecte, de transmission et de mise à l’écrit du patrimoine oral créole martiniquais.