L’Europe parle beaucoup d’agriculture, de normes, de pesticides, de revenus, d’environnement, de libre-échange et de Politique agricole commune. Mais derrière toutes ces questions s’en trouve une plus fondamentale encore : à qui la terre appartiendra-t-il demain ?
— par Rodolf ETIENNE

L’investisseur voit un actif. L’agriculteur voit une terre. La puissance publique, elle, devrait voir la capacité de nourrir demain.
Un champ n’est pas seulement une surface. Ce n’est pas seulement une valeur inscrite dans un bilan comptable.
C’est une possibilité de produire. Une capacité de nourrir. Une réserve de biodiversité. Un paysage. Un patrimoine. Une histoire familiale. Et, de plus en plus, un actif stratégique.
Une agriculture européenne puissante, mais fragilisée
L’Union européenne demeure l’une des grandes puissances agricoles et agroalimentaires mondiales. Ses campagnes produisent céréales, lait, viande, fruits, légumes, vins, huiles et produits transformés. Des millions d’emplois dépendent directement ou indirectement de l’agriculture et de l’industrie alimentaire. Mais derrière cette puissance apparaît une fragilité croissante. Les exploitations disparaissent. Les agriculteurs vieillissent. L’installation des jeunes devient difficile. Le prix des terres augmente dans de nombreuses régions. Les marges sont comprimées par le coût de l’énergie, des engrais, des machines et du crédit. Et les revenus agricoles demeurent extrêmement variables selon les filières. Le problème européen n’est donc pas seulement de savoir combien nous produirons. Il est de savoir qui pourra encore produire.
La terre change de mains
La disparition d’une exploitation agricole ne signifie pas nécessairement que sa terre cesse immédiatement d’être cultivée. Très souvent, les parcelles sont reprises. Regroupées. Agrandies. Louées. Rachetées. C’est ainsi que se produit progressivement un phénomène beaucoup moins spectaculaire qu’une fermeture d’usine mais potentiellement aussi structurant : la concentration foncière. Moins d’exploitations. Des exploitations plus grandes. Des besoins en capitaux plus importants. Et un accès à la terre de plus en plus difficile pour celui qui ne dispose ni de patrimoine familial ni d’une importante capacité financière. La terre agricole commence alors à changer de nature. Elle reste un outil de travail. Mais elle devient aussi un placement. Un actif patrimonial. Une protection contre l’inflation. Un élément de diversification pour des sociétés ou des investisseurs qui ne sont pas nécessairement agriculteurs. Et c’est précisément là que commence le débat politique.
Peut-on laisser le marché décider seul de celui qui possédera la terre ?
Dans une économie de marché, vendre une terre à celui qui propose le meilleur prix peut sembler parfaitement normal. Mais l’agriculture possède une particularité. On peut construire une nouvelle usine. Créer un nouveau logiciel. Installer un nouveau centre logistique. On ne fabrique pas de nouvelles terres agricoles. La quantité disponible est limitée. Et chaque hectare artificialisé est difficilement récupérable. Le foncier agricole devrait donc probablement être considéré comme une infrastructure stratégique, au même titre que certains réseaux d’énergie, les ressources en eau ou les infrastructures portuaires. Ce qui ne signifie évidemment pas nationaliser toute la terre européenne. Mais cela implique au minimum de savoir : qui achète ? pour produire quoi ? dans quelles proportions ? avec quels effets sur l’installation des jeunes agriculteurs ? et avec quelle garantie que ces terres demeureront demain agricoles ?
La PAC – Indispensable, mais peut-elle suffire ?
La Politique agricole commune, la PAC, est née au début de la construction européenne pour assurer notamment la sécurité alimentaire, soutenir les revenus agricoles et stabiliser les marchés. Elle demeure aujourd’hui l’une des politiques les plus importantes de l’Union européenne. Mais l’agriculture du XXIᵉ siècle pose des problèmes que la PAC originelle n’avait pas été conçue pour affronter sous cette forme : le changement climatique, la concurrence internationale, l’endettement, la flambée du foncier, la disparition des agriculteurs, la dépendance aux intrants, le renouvellement générationnel, et la financiarisation progressive de certains actifs agricoles. Subventionner une exploitation qui disparaîtra faute de repreneur ne règle pas le problème. Aider un jeune agriculteur à s’installer alors que le foncier lui est inaccessible ne le règle pas davantage. La PAC devra donc de plus en plus devenir non seulement une politique de soutien à la production, mais aussi une politique de transmission du capital agricole européen.

Le vieillissement est peut-être la bombe à retardement
Une part importante des agriculteurs européens approche aujourd’hui de l’âge de la retraite. Dans les prochaines années, des millions d’hectares seront donc transmis. À des enfants ? Q’autres agriculteurs ? De nouveaux entrants ? Des sociétés ? Des investisseurs ?
Voilà pourquoi la question foncière est probablement l’une des grandes questions agricoles européennes des vingt prochaines années. Celui qui contrôlera demain les terres contrôlera une partie de notre capacité alimentaire. L’Europe peut disposer de technologies remarquables, de semences performantes et de machines sophistiquées. Si la génération suivante n’a plus accès à la terre, tout le reste devient secondaire.
Et puis le climat change la valeur de la terre
Le réchauffement climatique ajoute une nouvelle dimension. Certaines zones seront plus fréquemment confrontées aux sécheresses. D’autres aux inondations. La disponibilité de l’eau deviendra déterminante. Des cultures migreront. Certaines régions septentrionales pourraient gagner en potentiel tandis que certaines régions méridionales devront adapter profondément leurs productions. Autrement dit, toutes les terres agricoles ne conserveront pas demain la même valeur stratégique. Une parcelle possédant un accès sécurisé à l’eau pourrait prendre une importance considérable. La maîtrise du foncier et celle de l’eau deviennent donc progressivement deux faces d’un même enjeu de souveraineté alimentaire.
Les accords commerciaux posent une autre question
Les agriculteurs européens sont soumis à des normes environnementales, sanitaires et sociales parmi les plus exigeantes du monde. Ils peuvent ensuite se retrouver en concurrence avec des produits provenant de pays où certaines de ces contraintes n’existent pas ou sont beaucoup moins élevées. Le débat autour des importations agricoles ne peut donc être résumé à une opposition simpliste entre protectionnisme et libre-échange. Une concurrence n’est équitable que lorsque les règles du jeu sont suffisamment comparables. Sinon, nous demandons à l’agriculture européenne de supporter le coût de nos ambitions environnementales tout en achetant ailleurs des produits dont les conditions de production auraient parfois été interdites chez nous. La contradiction devient difficile à soutenir politiquement.
La souveraineté alimentaire revient
Pendant plusieurs décennies, parler de souveraineté alimentaire pouvait sembler appartenir au vocabulaire d’une autre époque. La mondialisation promettait l’abondance. Produire là où cela coûtait le moins cher. Transporter partout. Acheter au meilleur prix. Puis sont arrivés la pandémie, la guerre en Ukraine, les tensions énergétiques, les perturbations maritimes, les sécheresses et le retour de la compétition entre puissances. Nous avons redécouvert quelque chose de très ancien : être capable de nourrir sa population constitue une puissance. Cela ne signifie pas produire absolument tout soi-même. Aucune économie moderne ne fonctionne ainsi. Cela signifie conserver suffisamment de capacités productives pour ne pas devenir totalement vulnérable aux crises extérieures. Et cette capacité commence par une chose extrêmement simple : la terre.
Et la Martinique ? Cette question européenne nous concerne directement. Peut-être même davantage qu’ailleurs. Car sur une île de 1 128 km², la terre est encore plus rare. Selon le recensement agricole, la Martinique comptait environ 2 660 exploitations agricoles en 2020, contre 3 307 en 2010. Dans le même temps, la surface agricole utilisée est passée d’environ 24 982 hectares à 21 864 hectares. Nous avions également relevé environ 8 186 hectares de terres en friche, dont quelque 2 783 hectares présentant un fort potentiel de reconquête agricole. Ces chiffres devraient nous arrêter. Une île qui importe une très grande partie de son alimentation tout en laissant se réduire ses surfaces agricoles doit nécessairement s’interroger sur son modèle. La Martinique possède ici une contradiction spectaculaire : nous manquons de terre disponible, mais une partie de la terre disponible n’est plus cultivée.
La friche n’est pas simplement une terre abandonnée
Derrière une friche peuvent se cacher de multiples situations : indivision familiale, propriétaire absent, spéculation, terrain difficilement accessible, absence d’agriculteur, problème d’eau, coût de remise en culture, dégradation du sol, ou simple attente d’un changement de destination foncière. Il serait donc absurde de considérer que chaque hectare en friche pourrait être remis en production demain matin. Mais il serait tout aussi absurde de considérer que cette situation est normale. Dans un territoire insulaire où la souveraineté alimentaire est régulièrement invoquée, chaque hectare agricole abandonné devrait au minimum faire l’objet d’une stratégie.
La Martinique pourrait devenir un laboratoire
Et si, justement parce que notre territoire est petit, nous étions capables d’aller plus vite ? Cartographier précisément chaque hectare agricole. Identifier les terres abandonnées. Créer des dispositifs de portage foncier. Faciliter la sortie des indivisions. Réserver certaines terres aux jeunes agriculteurs. Organiser des baux de longue durée. Développer l’irrigation. Associer production agricole et transformation locale. Créer des débouchés garantis dans les cantines publiques. Protéger juridiquement les meilleures terres contre l’artificialisation. Attirer de nouveaux profils : agronomes, ingénieurs, entrepreneurs agricoles, spécialistes de l’agro-transformation. Nous pourrions alors passer d’une politique consistant à aider l’agriculture existante à survivre à une politique consistant à reconstruire une capacité agricole pour les trente prochaines années. La nuance est immense.

La terre n’est pas seulement le passé
Dans l’imaginaire moderne, l’agriculture est parfois présentée comme une activité ancienne face aux industries de demain. C’est une erreur. L’agriculture du futur sera probablement l’une des activités les plus technologiques qui soient : capteurs, drones, satellites, intelligence artificielle, sélection variétale, robotisation, gestion numérique de l’eau, prévision climatique, agroforesterie, production énergétique, traçabilité. Mais toutes ces technologies devront toujours fonctionner quelque part. Sur une terre. Voilà pourquoi le foncier agricole est probablement l’un des actifs les plus anciens et les plus modernes à la fois.
À qui appartiendra demain la terre qui nous nourrit ?
C’est donc la question qu’il faut désormais poser. Pas pour désigner un ennemi. Pas pour opposer petit agriculteur et grande exploitation. Pas davantage pour transformer tout investisseur en spéculateur. Mais parce qu’une société responsable doit savoir quelles ressources elle considère comme stratégiques. L’énergie en est une. L’eau en est une. Les infrastructures en sont une. La terre nourricière doit en être une également. Nous pouvons continuer à considérer les hectares agricoles comme une simple somme de propriétés privées changeant de mains au gré du marché. Ou décider qu’au-delà de la propriété individuelle existe un intérêt collectif : maintenir la capacité de produire. L’Europe devra choisir. La France devra choisir. Et la Martinique plus encore. Car pour une île qui importe une grande partie de ce qu’elle mange, perdre une terre agricole n’est jamais seulement perdre quelques mètres carrés. C’est céder une petite partie de sa capacité future à se nourrir.
La terre qui nous reste n’est donc pas seulement celle que nous avons héritée.
C’est celle que nous accepterons encore de transmettre.
Sources et références
Commission européenne — Vision pour l’agriculture et l’alimentation, février 2025. La Commission y affirme explicitement que l’agriculture et l’alimentation doivent être considérées comme des secteurs stratégiques. Elle insiste sur la sécurité alimentaire, la souveraineté, la résilience face au changement climatique, la compétitivité, le renouvellement des générations et l’accès au foncier.
Commission européenne — Accès aux terres agricoles, 2026. La Commission présente désormais la terre comme « l’épine dorsale de la sécurité alimentaire de l’Europe, de l’économie rurale et de l’environnement ». Elle souligne la hausse des prix du foncier, les difficultés d’installation des jeunes agriculteurs, les achats spéculatifs et prépare un Observatoire européen des terres agricoles.
Eurostat — Régions en Europe, édition 2025, chapitre Agriculture. En 2020, l’Union européenne comptait environ 9,1 millions d’exploitations agricoles, utilisant près de 155 millions d’hectares, soit 37,8 % de la superficie totale de l’UE. Eurostat souligne également le vieillissement de la population agricole : moins de 12 % des chefs d’exploitation avaient moins de 40 ans, tandis qu’environ un tiers avaient 65 ans ou plus.
Eurostat — “EU farms: 5.3 million fewer in 2020 than in 2005”, avril 2023. Entre 2005 et 2020, l’Union européenne a perdu environ 5,3 millions d’exploitations agricoles, soit une diminution proche de 37 %. Cette évolution illustre la profonde concentration et restructuration du modèle agricole européen.
Eurostat — Comptes économiques de l’agriculture. La valeur de la production agricole de l’Union européenne atteignait 537,1 milliards d’euros en 2023, ce qui rappelle le poids économique considérable du secteur agricole européen malgré ses fragilités structurelles.
Eurostat — Prix et loyers des terres agricoles, données 2024 publiées en janvier 2026. Le prix moyen d’un hectare de terre arable dans l’Union européenne est estimé à 15 224 euros en 2024, en hausse de 6,1 % sur un an. Les écarts entre États et régions sont considérables et les prix dépassent 200 000 euros par hectare dans certains territoires.
Parlement européen — “État des lieux de la concentration des terres agricoles dans l’Union européenne : comment faciliter l’accès des agriculteurs au foncier”, résolution du 27 avril 2017. Le Parlement européen considère que la terre agricole ne peut être assimilée à une marchandise ordinaire. Il alerte sur la concentration du foncier, l’arrivée d’investisseurs non agricoles, la spéculation et les conséquences possibles pour la sécurité alimentaire, l’emploi rural, la biodiversité et le renouvellement des générations.
Comité économique et social européen — “Accaparement des terres en Europe / Agriculture familiale”, 2015. Cet avis analyse l’entrée croissante d’investisseurs financiers sur les marchés fonciers agricoles européens et défend le rôle des exploitations familiales dans la sécurité alimentaire, la gestion des ressources naturelles et l’équilibre des territoires ruraux.
Agence européenne pour l’environnement — European Climate Risk Assessment, 2024. Cette première évaluation européenne identifie 36 risques climatiques majeurs pour l’Europe, dont plusieurs menacent directement la sécurité alimentaire, l’agriculture, les ressources en eau et les écosystèmes. L’agence souligne que plusieurs de ces risques ont déjà atteint des niveaux critiques.
Agence européenne pour l’environnement — Building climate-resilient agriculture in Europe, travaux récents sur la résilience agricole. L’Agence souligne l’accroissement des risques liés aux sécheresses, aux vagues de chaleur, aux précipitations extrêmes et aux tensions sur l’eau, particulièrement dans le sud de l’Europe.
Commission européenne — Santé des sols. Les sols constituent une ressource naturelle finie indispensable à la production alimentaire, à la biodiversité, au stockage du carbone et à la régulation de l’eau. La Commission estime que 60 à 70 % des sols de l’Union européenne sont actuellement en mauvaise santé et rappelle qu’environ 95 % de notre alimentation dépend directement ou indirectement des sols.
Commission européenne — Politique agricole commune 2023-2027. Les dix objectifs de la PAC intègrent le revenu agricole, la compétitivité, le renouvellement des générations, le climat, la biodiversité, la vitalité des territoires ruraux et la sécurité alimentaire. Les plans stratégiques nationaux constituent aujourd’hui le principal instrument de mise en œuvre de cette politique.
