Martinique 2026 : Les cinq hommes qui pèsent

— Par Rodolf Etienne—

Qui détient aujourd’hui le pouvoir en Martinique ? La question dérange presque autant qu’elle intrigue

Politique, économie, communes, intercommunalités : derrière les institutions, quelques hommes concentrent aujourd’hui une capacité particulière à orienter les décisions en Martinique. 

Serge Letchimy, Stéphane Hayot, Didier Laguerre, Bruno Nestor Azérot et Justin Pamphile sont les hommes qui apparaissent au centre du réseau de pouvoir.

Un classement nécessairement discutable et, précisément pour cela, révélateur. 

Il serait évidemment absurde de chercher un homme qui, seul, commanderait l’île. La Martinique est traversée par plusieurs pouvoirs : celui du suffrage universel, celui de l’argent, celui de l’administration, celui des communes, celui des réseaux professionnels, celui de la rue, celui des médias et, de plus en plus, celui de la capacité à mobiliser rapidement l’opinion publique. Mais tous les acteurs ne disposent pas du même nombre de leviers.

En septembre 2026, cinq hommes paraissent disposer d’une influence locale particulièrement importante.

Il ne s’agit ni d’un palmarès de popularité, ni d’un jugement sur leurs qualités personnelles, encore moins d’une mesure scientifique. L’influence dont il est question ici est la capacité concrète à faire entrer une question dans l’agenda public, à réunir des acteurs, à mobiliser des moyens ou à peser sur une décision concernant la Martinique. Et cette définition donne une photographie assez saisissante de l’île.

Serge Letchimy – le centre du pouvoir territorial

Difficile de commencer ailleurs. Serge Letchimy reste président du Conseil exécutif de la Collectivité territoriale de Martinique. La CTM intervient notamment dans le développement économique, l’éducation, la formation professionnelle, les transports, l’action sanitaire et sociale et la coopération régionale.

Autrement dit : une part considérable des grands dossiers martiniquais finit, directement ou indirectement, par passer rue Gaston-Defferre. Le dossier des transports en donne ces jours-ci une illustration presque parfaite. Le 3 septembre 2026, alors que le système doit faire face à un déficit évalué à 10 millions d’euros, c’est autour de la CTM, de Serge Letchimy, des trois intercommunalités et de Martinique Transport que se négocie la recherche d’une issue financière.

Mais l’influence de Serge Letchimy ne repose pas seulement sur sa fonction.

Elle est le produit de plus de trois décennies de présence dans la vie politique martiniquaise, de son histoire à Fort-de-France, de son poids dans le progressisme martiniquais et de réseaux qui débordent largement la seule CTM. C’est cette combinaison — institution, expérience, réseau et capacité d’intermédiation avec l’État — qui le place encore au sommet. Son pouvoir n’est pourtant plus celui d’un homme seul. La Martinique de 2026 est politiquement beaucoup plus fragmentée qu’elle ne l’était autrefois. Les communes, les intercommunalités, les mouvements sociaux et de nouvelles générations d’élus obligent désormais la CTM à négocier davantage. Pouvoir dominant : institutionnel et politique.

Stéphane Hayot – lorsqu’un entrepreneur devient un acteur territorial majeur

Le deuxième pouvoir n’est pas électif. Il est économique. Stéphane Hayot est directeur général de GBH. Le groupe, fondé par Bernard Hayot, est aujourd’hui présent dans la distribution, l’automobile, la logistique, les spiritueux et plusieurs autres secteurs. En 2024, il a réalisé environ 5 milliards d’euros de chiffre d’affaires à l’échelle de ses activités et employait quelque 18 000 salariés dans le monde début 2026.

En Martinique, Stéphane Hayot indiquait en 2025 que GBH employait environ 2 100 personnes, se présentant comme le premier employeur privé de l’île. Ce chiffre suffit à comprendre pourquoi l’influence d’un tel groupe dépasse celle d’une entreprise ordinaire. Lorsqu’un acteur économique intervient simultanément dans l’emploi, la distribution alimentaire, l’automobile, la production locale, les spiritueux, la logistique ou l’investissement, ses décisions rencontrent inévitablement celles des pouvoirs publics.

Les mobilisations contre la vie chère depuis 2024 ont d’ailleurs placé GBH au centre du débat sur la structure économique des territoires ultramarins. La commission d’enquête sénatoriale sur les marges de la grande distribution a encore auditionné Stéphane Hayot le 16 avril dernier. Celui-ci a contesté les accusations visant son groupe et défendu l’analyse selon laquelle la vie chère résulterait principalement de coûts structurels.

On peut adhérer ou non à cette analyse. Ce n’est pas le sujet. Le fait même qu’une question centrale de la vie politique martiniquaise — le prix de la vie — conduise régulièrement à interroger GBH mesure son importance dans l’équilibre territorial. Stéphane Hayot ne dispose d’aucune voix au sein de l’Assemblée de Martinique. Mais les décisions du groupe qu’il dirige peuvent toucher quotidiennement des dizaines de milliers de Martiniquais. Voilà une autre forme de pouvoir. Pouvoir dominant : économique.

Didier Laguerre – Fort-de-France et désormais la CACEM

Le paysage politique issu des municipales de 2026 a renforcé considérablement Didier Laguerre. Il reste maire de Fort-de-France. Mais surtout, depuis le 11 avril 2026, il préside également la CACEM, après avoir été élu par 49 voix sur 55 votants. C’est un changement majeur. Car la CACEM rassemble Fort-de-France, Le Lamentin, Schœlcher et Saint-Joseph : le cœur urbain, administratif et économique de la Martinique. Développement économique, déchets, mobilité, environnement, aménagement : l’intercommunalité dispose de compétences qui touchent directement la vie quotidienne de dizaines de milliers d’habitants.

Le cumul politique n’est donc pas ici à comprendre seulement en nombre de fonctions. Il faut regarder la géographie du pouvoir. Diriger Fort-de-France donne une centralité symbolique. Diriger la CACEM apporte une capacité d’action sur tout le centre de l’île. Disposer parallèlement d’un poids important au sein du PPM (Parti Progressiste Martiniquais) complète le dispositif. Ainsi, la trajectoire de Didier Laguerre mérite d’être regardée de près. Passé du statut de successeur de Serge Letchimy à celui de dirigeant, disposant aujourd’hui de sa propre assise institutionnelle, cette différence pourrait compter énormément dans les prochaines recompositions politiques martiniquaises. Pouvoir dominant : municipal, intercommunal et partisan.

Bruno Nestor Azérot – le Nord – un territoire de pouvoir

L’influence de Bruno Nestor Azérot est parfois moins – difficilement – visible depuis Fort-de-France. C’est précisément pourquoi elle est sous-estimée. Bruno Nestor Azérot a été réélu en avril 2026 président de CAP Nord Martinique, qui regroupe les dix-huit communes du « Grand Nord ». Maire de Sainte-Marie de 2008 à 2017 et depuis 2017, député de 2012 à 2018, il est celui qui possède l’expériences de la politique territoriale et nationale des dernières décennies.

 Or, à mesure que les intercommunalités prennent davantage de responsabilités, leur présidence devient stratégique. Les événements actuels autour de Martinique Transport le montrent : CAP Nord peut accepter, discuter ou contester la répartition du financement d’un service territorial.

Le 1er septembre, Bruno Nestor Azérot et les élus de CAP Nord ont publiquement demandé une solution financière soutenable pour le territoire, refusant qu’elle se traduise mécaniquement par une augmentation de la pression fiscale sur les habitants. Ce n’est plus simplement une administration locale qui exécute, c’est un acteur qui négocie avec la CTM. Et cette évolution dit quelque chose de la Martinique contemporaine : le pouvoir se territorialise. Le Centre a Didier Laguerre, le Sud Fred-Michel Tirault, le Nord conserve avec Bruno Nestor Azérot une personnalité politique capable de défendre ses propres rapports de force. Pouvoir dominant : territorial et intercommunal.

Justin Pamphile – le pouvoir du réseau des maires

C’est peut-être le choix le moins évident de cette liste. Et peut-être le plus intéressant. Justin Pamphile est maire du Lorrain. Mais surtout, le 12 juin 2026, il a été réélu pour six ans à la présidence de l’Association des maires de Martinique, avec 25 voix sur 34. Une fonction sans gigantesque budget propre qui peut pourtant conférer une influence considérable. Pourquoi ? Parce que ce sont les maires les élus les plus proches de la population. Eau, urbanisme, écoles, associations, culture, sécurité du quotidien, aide sociale, routes communales, événements : une grande partie de la relation des Martiniquais à la puissance publique- la puissance politique – reste locale. Être à la tête de leur association signifie pouvoir dialoguer avec l’ensemble de cette trame municipale.

Justin Pamphile est par ailleurs conseiller territorial et vice-président de CAP Nord dans la nouvelle organisation issue de 2026. Il appartient donc simultanément à plusieurs niveaux du système politique martiniquais. Son pouvoir est moins vertical que celui de la CTM. C’est un pouvoir de connexion. Et dans une petite société insulaire, la capacité à connecter les acteurs est parfois aussi importante que celle de signer un chèque. Pouvoir dominant : municipal et réticulaire.

Et Lucien Saliber à la tête de l’Assemblée ?

Son absence du groupe des « cinq » peut surprendre. Elle ne signifie certainement pas qu’il soit secondaire. Lucien Saliber est président de l’Assemblée de Martinique, l’organe délibérant de la CTM composé de 51 conseillers territoriaux. Il occupe donc l’un des postes les plus élevés de l’architecture institutionnelle martiniquaise. Son influence est essentiellement institutionnelle et arbitrale.

Et celui qui monte – Alexandre Ventadour

Il faut enfin retenir un nom : Alexandre Ventadour. Conseiller territorial déjà particulièrement exposé sur les questions économiques, il a été choisi en juillet 2026 pour prendre la présidence du Comité martiniquais du tourisme (CMT). Économie + tourisme + CTM : l’association mérite d’être observée. Dans une Martinique confrontée au vieillissement démographique, au départ d’une partie de sa jeunesse, à la nécessité de créer de nouvelles activités et à une compétition touristique caribéenne particulièrement forte, les instruments du développement économique vont devenir centraux. Ventadour n’est peut-être pas encore dans le « cinq », mais pourrait l’être demain.

La véritable leçon – il n’existe plus un pouvoir martiniquais, mais plusieurs pouvoirs martiniquais

Cette photographie permet surtout de faire apparaître quelque chose d’essentiel. Pendant longtemps, l’histoire politique martiniquaise a pu donner le sentiment que le pouvoir se concentrait autour de quelques grandes formations politiques, de certaines municipalités et de figures tutélaires capables, à elles seules, d’incarner durablement un territoire ou un courant.

Ce modèle semble aujourd’hui s’éroder. Il laisse progressivement place à des personnalités fortes, engagées, parfois moins dépendantes des appareils traditionnels, revendiquant davantage leur liberté de pensée, leur autonomie et leur capacité d’initiative. Des femmes et des hommes peut-être plus représentatifs d’une société martiniquaise devenue plus diverse, plus individualisée, plus critique à l’égard des appartenances partisanes anciennes et sans doute plus attentive aux parcours qu’aux étiquettes.

La transformation n’est pas seulement générationnelle. Elle traduit aussi une modification profonde du rapport au pouvoir : l’autorité héritée des partis et des grandes figures historiques ne suffit plus à garantir l’adhésion. Désormais, la légitimité tend davantage à se construire dans l’action, la proximité, la capacité à porter une parole singulière et à répondre concrètement aux attentes de la société.

En 2026, la carte est beaucoup plus éclatée

Ce classement constitue une analyse éditoriale menée par Madinin’Art, fondée sur les fonctions exercées, l’étendue des compétences correspondantes, la capacité de mobilisation de ressources, l’implantation territoriale et les réseaux accessibles aux intéressés. Il ne prétend mesurer ni leur popularité, ni leur mérite personnel. Il porte volontairement sur cinq hommes, conformément à la question posée. Une cartographie complète du pouvoir martiniquais serait nécessairement mixte et ferait apparaître plusieurs femmes parmi les personnalités majeures du territoire.

Rang Personnalité Principal levier
1 Serge Letchimy CTM, décision territoriale
2 Stéphane Hayot économie, emploi, distribution
3 Didier Laguerre Fort-de-France, CACEM
4 Bruno Nestor Azérot CAP Nord, réseau politique du Nord
5 Justin Pamphile communes, Association des maires
À suivre Lucien Saliber Assemblée de Martinique
À suivre Alexandre Ventadour économie et tourisme
À suivre Fred-Michel Tirault Espace Sud

Le pouvoir local se répartit donc désormais davantage entre CTM, trois intercommunalités, communes, grands groupes économiques et réseaux sectoriels.

Fred-Michel Tirault constitue d’ailleurs une autre nouveauté de 2026. Elu le 9 avril dernier à la tête de l’Espace Sud à l’issue d’un vote serré, Fred-Michel Tirault dirige désormais l’une des trois grandes intercommunalités martiniquaises.

Et il manque encore beaucoup de monde à cette cartographie : les chefs d’entreprise qui ne parlent jamais, les responsables syndicaux, les hauts fonctionnaires, les dirigeants d’organismes publics, les réseaux professionnels, les médias, le monde culturel, les associations, les mouvements citoyens, les universitaires, les avocats, les médecins, les réseaux religieux. Et toutes ces personnalités sans mandat qui peuvent parfois déplacer davantage d’opinion en quarante-huit heures qu’un élu en plusieurs mois.

Sources et références

  • Collectivité territoriale de Martinique (CTM) — organisation institutionnelle, composition des instances territoriales et présidence du Conseil exécutif.
  • Annuaire de l’administration française – Service-Public.fr — fiche institutionnelle de la Collectivité territoriale de Martinique et répartition de ses compétences.
  • Ville de Fort-de-FranceÉlus municipaux ; composition du conseil municipal et fonctions exercées par Didier Laguerre.
  • CAP Nord Martinique, 17 avril 2026 — Bruno Nestor Azérot réélu président de CAP Nord. Installation du conseil communautaire pour la mandature 2026-2032 et présentation du nouvel exécutif.
  • Espace Sud Martinique, avril 2026 — Fred-Michel Tirault, maire du Saint-Esprit, élu à la présidence de l’Espace Sud.
  • Association des maires de Martinique / France-Antilles Martinique, 12 juin 2026 — Justin Pamphile réélu à la tête de l’Association des maires de Martinique. Il obtient 25 voix sur 34 et entame un nouveau mandat de six ans.
  • GBH, 12 février 2025 — entretien avec Stéphane Hayot : « GBH est l’un des acteurs les plus importants pour lutter contre la vie chère ». Le groupe indique employer environ 2 100 collaborateurs en Martinique et y réaliser 16 % de son chiffre d’affaires.
  • Sénat – Commission d’enquête sur les marges des industriels et de la grande distribution, 16 avril 2026 — audition de Stéphane Hayot, directeur général du Groupe Bernard Hayot, d’Amaury de Lavigne et de Christophe Bermont.
  • Sénat, mai 2026 — rapport de la Commission d’enquête portant sur les marges des industriels et de la grande distribution, travaux consacrés notamment à la situation économique des Outre-mer.
  • France-Antilles Martinique — couverture de l’actualité politique, institutionnelle, économique et intercommunale de la Martinique en 2026.
  • RCI Martinique — suivi de l’installation des nouveaux exécutifs locaux et des rapports entre CTM, communes et intercommunalités.
  • Le Monde, 10 février 2026 — Nathalie Guibert, Jérôme Talpin et Jean-Michel Hauteville, « Hayot, leader martiniquais de la grande distribution devenu le nom de la vie chère en outre-mer ». Enquête sur le poids économique de GBH et les controverses entourant le groupe.
  • Le Monde, 10 février 2026 — Nathalie Guibert, « En Martinique, “l’opacité” persistante des prix et des marges du secteur de l’alimentation pointée par l’Autorité de la concurrence ».
  • Le Monde, 11 février 2026 — Nathalie Guibert et Jean-Michel Hauteville, « Les Hayot, symbole de l’histoire tourmentée de la Martinique avec les békés ». Enquête consacrée au poids économique et historique de la famille Hayot en Martinique.