La démocratie, c’est aussi savoir regarder les bilans : la Martinique face à l’exigence d’alternance.

— Yan Monplaisir —
Dans le débat politique martiniquais actuel, une idée revient régulièrement : certains voudraient que la droite n’ait plus la légitimité de critiquer la situation présente, au motif qu’elle a exercé des responsabilités dans le passé. Cette affirmation pose une question essentielle : une famille politique peut-elle être privée du droit de participer au débat public simplement parce qu’elle a gouverné ?

La réponse est évidemment non. En démocratie, aucun parti ne possède un droit permanent à gouverner, mais aucun parti ne peut non plus être exclu du débat. La légitimité politique se mesure aux idées, aux projets et aux résultats.

Or les résultats d’une période importante de notre histoire méritent d’être rappelés.
Entre 1948 et 1983, la Martinique a connu une transformation profonde et sans précédent. En quelques décennies, l’île est passée d’une société encore marquée par de grandes difficultés matérielles à une société moderne disposant d’infrastructures, de services publics et d’un niveau de vie considérablement améliorés.

Les logements se sont développés, les quartiers insalubres ont reculé, les réseaux d’eau et d’électricité se sont étendus, les routes ont été modernisées. Les écoles, collèges, lycées et établissements de santé se sont multipliés. La protection sociale a progressé, l’espérance de vie a augmenté et une classe moyenne martiniquaise plus importante a émergé.

Cette évolution ne peut évidemment pas être attribuée à une seule force politique. La départementalisation de 1946, les investissements de l’État français et la croissance exceptionnelle des Trente Glorieuses ont joué un rôle majeur. Mais il serait tout aussi réducteur de nier le rôle des responsables locaux qui ont accompagné cette transformation.

Les moyens publics ne produisent pas automatiquement des résultats. Ils nécessitent des choix politiques, une capacité de gestion et une volonté de développement. Cette période de modernisation exceptionnelle s’est déroulée alors que les principales institutions locales étaient dirigées par des majorités de droite. Ce constat historique ne doit ni être exagéré ni être effacé.
Aujourd’hui, la situation est différente.

La Martinique fait face à des défis majeurs : recul démographique, départ d’une partie de sa jeunesse, difficultés économiques persistantes, inquiétudes sur l’avenir des finances publiques et interrogations croissantes sur la capacité des collectivités à maintenir leurs missions essentielles.
La Collectivité Territoriale de Martinique, créée en 2015, a été dirigée depuis sa création par des majorités issues de la gauche martiniquaise. Avant la fusion des institutions, la Région Martinique était également administrée depuis de nombreuses années par cette même sensibilité politique. Après une longue période de responsabilités, il est légitime que les citoyens examinent les choix effectués et les résultats obtenus.

Il ne s’agit pas de désigner un responsable unique à toutes les difficultés actuelles. Une collectivité ultramarine doit composer avec des contraintes particulières : éloignement, insularité, dépendance économique, évolutions nationales et internationales. Mais gouverner, c’est précisément avoir la responsabilité de répondre à ces contraintes et de proposer une trajectoire.

C’est pourquoi la critique démocratique doit rester possible. Une majorité qui gouverne longtemps ne peut pas revendiquer uniquement les réussites liées à son action et considérer que les difficultés seraient toujours dues aux circonstances extérieures. Le pouvoir implique aussi l’obligation d’assumer un bilan.

C’est là que l’alternance prend tout son sens.

L’alternance n’est pas une revanche politique. Elle n’est pas une condamnation automatique de ceux qui ont gouverné. Elle est une vertu essentielle de la démocratie. Elle permet de confronter les résultats, de renouveler les méthodes, de corriger les erreurs et d’apporter un nouvel élan lorsque les citoyens considèrent qu’une politique ne produit plus les effets attendus.

Aucune majorité ne devrait considérer le pouvoir comme un acquis permanent. La durée peut apporter de l’expérience, mais elle peut aussi créer des habitudes, des certitudes et parfois une difficulté à se remettre en question. Le renouvellement démocratique est une garantie de vitalité politique.

L’histoire de la Martinique nous enseigne une chose : notre territoire a déjà connu des périodes de transformation remarquable lorsque des choix politiques ont permis de convertir les opportunités en progrès concrets.

Aujourd’hui, la question n’est donc pas de savoir quelle famille politique aurait le monopole de la réussite. La question est de savoir quelle gouvernance sera capable de répondre aux défis actuels et de redonner confiance aux Martiniquais.

Les citoyens ont le dernier mot. Et en démocratie, ils disposent d’un outil précieux : l’alternance.
Car l’alternance n’est pas le rejet du passé. Elle est la possibilité d’écrire un nouvel avenir.

Yan Monplaisir