— Par Philippe Charvein —
Le Jardin des unités Alzheimer de l’EHPAD de l’Etang Z’abricot, abrite en ce moment l’exposition des œuvres réalisées par les résidents – les résidentes qui y sont accueillis (ies). À l’Ehpad Floréa, l’art pour raviver les souvenirs
Œuvres artistiques variées, relevant de la peinture, du dessin, du collage, de la photographie ; articulées autour des thèmes de la nature et de l’identité humaine.
Deux thèmes fondamentaux par le biais desquels des personnes âgées et fragiles ont choisi de s’exprimer en libérant leur créativité, et en affirmant ainsi leur personnalité, en vue d’une meilleure autonomie.
Une façon également de marquer leur appartenance à une communauté et de signifier leur désir de plénitude humaine.
L’exposition qu’il nous est donné d’apprécier s’inscrit dans le mouvement de « l’Art-thérapie » ; l’Art devenant, précisément, le canal de communication privilégié par le biais duquel les hommes et les femmes touchés – touchées dans leur corps et leur être, trouvent l’occasion de dépasser, de « conjurer » le mal qui les frappe ; de parvenir à un épanouissement certain.
Nous construirons donc notre relation selon les deux thèmes fondamentaux donnant sa raison d’être à l’exposition en question : l’évocation d’une nature vivante, symbole de richesses, de sérénité et d’infini (une nature quasi-magique) ; et l’évocation d’une identité humaine particulièrement prégnante.
Deux thèmes qui, par ailleurs, se superposent intimement, s’enrichissent mutuellement… enrichissant la créativité artistique des hommes et des femmes à l’origine de cette « écriture » salvatrice.
Capter la vitalité infinie de la mer
Quand l’écriture poétique (matérialisée par le petit poème de Gabrielle ARDIN) rejoint « l’écriture » picturale, nous est alors offerte l’occasion d’apprécier une célébration de la mer, dans ses aspects les plus divers : mer intime « caressant » les « pas » de la promeneuse prise par sa rêverie heureuse ; mer se caractérisant par ses multiples nuances (bleu profond ; bleu pâle ; traînées à peine perceptibles ; flaques informelles ou masses plus compactes et denses ; pointillés symbolisant une… « empreinte »… la mer puissance mystérieuse donc, faisant écho à des pulsations vitales elles-mêmes énigmatiques ; s’imposant comme une « écriture » nouvelle par le biais de laquelle les artistes expriment peut-être, non seulement leurs ressentis, mais également – et peut-être surtout – leur désir de combler un vide existentiel ; leur désir d’espace et de traces… leur désir d’infini.
La mer représentée par certains de ces artistes, revêt précisément une dimension primordiale (symbole d’éternité), comme en témoigne par exemple l’emploi d’une surface marron ou blanche se superposant à un support déjà existant ; surface qui vient « réitérer » la présence d’une mer aux multiples nuances et intensités qui se suffit à elle-même, vit par elle-même, se décline comme bon lui semble, épouse le mouvement d’un monde en train de se construire et que « rehaussent » les sculptures en bois en forme d’oiseaux.
Sculptures permanentes, certes, mais qui, pour l’occasion, soulignent l’envolée vers l’idéal et l’infini !
Sans doute faut-il voir là, de la part de ces artistes, un désir d’exprimer, vaille que vaille, une conclusion heureuse face à la dégradation physique et cognitive !
Evoquons à ce propos ce triptyque au moyen duquel nous pouvons observer une vie marine qui commence à peupler le monde des abysses.
Triptyque qui suggère bien symboliquement cette harmonie entre la plénitude horizontale de la vie et l’étagement vertical de ces trois strates que sont la terre, la mer et le ciel ; lesquelles strates configurent notre imaginaire antillais.
La mer, monde de mystères, recèle également tel ou tel être vivant menaçant, comme en témoigne cette réalisation artistique intitulée : « La bête de l’eau ».
Nous reconnaissons, en effet, un serpent à sa langue bi-fourchue ; un serpent qui a pris l’allure d’une algue et qui menace une figure stylisée, minimaliste, d’un humain.
Quelle est cette boîte à côté de lui ?
S’agit-il d’une boîte magique contenant un alexitère, un anti poison ?
Quant à la barque vide, n’aurait-elle pas une mâture imaginaire, faite d’une armature en bois (arbre magique) ayant des feuilles-fruits d’un vert prometteur ?
Communier à la perfection et l’éternité du cosmos
Après le milieu aquatique, l’occasion nous est aussi donnée d’apprécier l’espace sidéral, visible à travers ces disques nous inscrivant bien dans le cosmique.
Disques d’autant plus singuliers cependant, qu’ils nous donnent à voir un univers qui ne s’impose nullement par des couleurs éclatantes… un univers qui semble en formation ; se démêler progressivement du songe et de l’informel ; à la recherche de ses formes et de ses couleurs… un univers qui, toutefois, marque – déjà – une totalité inédite, comme le souligne la charge symbolique du chiffre 4.
Totalité accentuée par le disque de plus petit format agrégé à l’une des formes : autant d’éléments au moyen desquels les artistes manifestent leur intuition d’un ensemble auquel ils – elles appartiennent et qui est appelé à s’enrichir… à « redoubler » les possibles le constituant.
Conjurer les menaces et les angoisses
Après l’évocation d’un espace sidéral faisant symboliquement écho aux manifestations d’un monde intérieur, place à l’élément végétal ; plus particulièrement à cet arbre décliné en de multiples occurrences… cet arbre – dessiné, peint, esquissé, constitué des ajouts les plus divers – nous permettant d’apprécier, de manière métonymique, une nature – tropicale ? – saisie dans un processus de construction constant ; une nature qui porte – à chaque fois – les germes de sa future croissance, comme en témoignent ces « pastilles » colorées et ces ensembles verts s’apprêtant à recouvrir et nourrir l’arbre représenté.
Remarquons, dans le même temps, ces rangées de « grains » magiques, soulignant symboliquement une vie naturelle déjà présente et en attente… prête à éclore, à donner naissance…
Nous ne pouvons qu’apprécier, par ailleurs, l’habile superposition des représentations artistiques par rapport aux végétaux réels, s’imposant dans toute la verdeur de leur vitalité.
Manière habile, pour ces artistes, de rappeler (tout en y prenant part) cet éternel débat entre l’Art et la nature avec, peut-être, cette intuition implicite selon laquelle la deuxième « échappera » toujours aux tentatives d’approches du premier ! Il est intéressant de remarquer que la nature, chez la plupart de ces artistes, est une… « écriture » se suffisant à elle-même… une « écriture » rythmant, ponctuant l’histoire du monde depuis les commencements.
Configuration que nous retrouvons sans doute à travers ces six « carreaux » dont trois d’entre eux représentent une herbe, placée à des endroits stratégiques : au milieu, au début et à la fin.
Une herbe qui serait au centre, au commencement de tout et se retrouverait au début et à la fin de l’épopée de notre monde et accompagnerait les étapes au cours desquelles celui-ci s’est extrait de l’informel, de l’indistinct ; une herbe qui, à chaque fois, « saluerait » les efforts entrepris !
Faut-il y voir une allusion métaphorique à une vie qui, loin de s’éteindre, retourne – à chaque fois – à l’essentiel ; à une sorte de… « principe régénérateur » ?
Représenter la quintessence de l’humain
Succédant aux « disques » que nous avons évoqués précédemment, ce disque de plus grand format, récapitulant toutes les fleurs, gages d’une identité plurielle se nourrissant des richesses de chacun !
Belle illustration métaphorique d’une terre sertie des possibles de chacun, articulée autour de la mise en relation des « beautés » de chaque être humain !
Autre thème fondamental donc, de cette exposition : celui de l’identité humaine… l’identité humaine saisie, elle aussi, dans une dynamique constante matérialisée par la mise en relation du visage et de la main.
Le visage : vecteur par excellence de l’identité humaine.
La main : vectrice par excellence de l’action humaine entreprise afin de donner sens, de construire le sens autour duquel s’articule chaque existence humaine.
Sans multiplier les faits, relevons cette main magique qui semble concentrer toute l’écriture, symbole de savoir.
Belle évocation symbolique de la permanence face à l’oubli et au déclin !
Que dire des « mains » de Christine, si ce n’est qu’elles redoublent – sur le plan de la réalité – les mains représentées artistiquement… prolongeant de ce fait cette idée selon laquelle les mains sont le médium par excellence au moyen duquel l’être humain construit, bâtit, agence, donne sens et sublime ?
Les « mains » de Christine ou une illustration métonymique saisissante et émouvante de l’identité humaine se construisant en permanence… une identité en situation, saisie sur le fait, récapitulant tous les possibles offerts à l’individu.
Les « mains » de Christine, enfin qui deviennent œuvre d’art à part entière, célébrant et sublimant la personne humaine ; laquelle, par ses mains, accède à une part d’absolu !
Philippe CHARVEIN, le 15/07/2026
