« Projet Barthes », d’après La Préparation du roman de R.Barthes

Ttb, Avignon off, 4>23-07-2026

— Par Michèle Bigot —

Voici bien le spectacle le plus audacieux et le plus réussi qu’on puisse imaginer. Dont l’ambition le dispute à l’humilité de sa mise en oeuvre. Il ne s’agit de rien moins que de la mise en espace du texte (ou plus exactement d’un montage de fragments du texte) prononcé par Roland Barthes lors de plusieurs séances au Collège de France ayant pour sujet « la préparation du roman » entre 1979 et 1980.

Dit comme ça, on pourrait redouter le pire, à savoir une suite de considérations théoriques et historiques sur le genre littéraire du roman. Au lieu de ça on assiste à la confession d’un être fragile qui consent à parler de lui, à dire à la fois son désarroi à la suite du décès de sa mère et son désir de commencer une nouvelle vie. Comme si le deuil était l’occasion d’une vita nova, une renaissance telle que l’imagine Dante dans son long poème. Barthes interprète cette vita nova comme un passage, la conséquence d’une rupture, le choix difficile et salutaire d’une vie nouvelle, une métamorphose. Or, pour lui un changement aussi radical ne saurait se vivre que dans et par la littérature: il va donc se lancer à corps perdu dans l’écriture d’un roman. Lequel ne sera jamais vraiment écrit, sauf à considérer toutes ces pages relatant l’accouchement du texte du roman comme profondément romanesques.

C’est donc cette confession, ce journal de la création qu’il nous expose, avec ses questions, ses anecdotes, ses considérations philosophiques, en prise sur l’existence humaine en proie à sa finitude. C’est une parole sincère, intense et savoureuse, avec ses brillantes digressions, son humour, sa vérité qui parvient jusque nous. Leçon de vie autant que leçon d’écriture, capable de toucher chacun qui s’y reconnaîtra dans ses espoirs comme dans ses doutes.

Voici comme Barthes explique cette conversion littéraire aussi fulgurante que celle que Pascal exprime dans son Mémorial:

« Nous sommes revenus de cette promenade et je suis rentré seul dans l’appartement vide et j’étais assez triste et j’ai fait ce que Flaubert appelle, appelait, une marinade; c’est à dire le moment où l’on se met sur son lit et où on marine. […] Et j’ai mariné avec assez d’intensité. Et à ce moment-là m’est venue une idée: quelque chose comme […] une « conversion littéraire », l’idée d’entrer en littérature, d’entrer en écriture, l’idée d’écrire comme si je ne l’avais jamais fait, et de ne plus faire que cela. »

La gageure était donc de proposer une version scénique de ce projet. S’appuyant sur le fait que le texte de Barthes est déjà oralisé, déjà adressé. C’est déjà du théâtre, Barthes improvise, raconte, digresse. Sa parole est vivante, vibrante d’émotion, lourde d’impressions vécues. Cependant il a fallu faire des choix, opérer des coupes, organiser un montage, tout entier centré sur la notion de conversion littéraire, de changement de vie. Pour ce faire, Sylvain Maurice, le metteur en scène a travaillé avec le comédien Vincent Dissez, dans un échange permanent. Opérant par touches successives, fidèle à l’esprit de « butinage » dont parle Barthes à propos du travail de la couturière, qui lui semble si proche de celui de l’écrivain.

Le résultat est totalement convaincant : le public ne s’y trompe pas, qui remplit la salle dès la première représentation et manifeste son enthousiasme. Le spectacle dure une heure et il n’y a pas une minute d’ennui. Le comédien interprète le rôle de Barthes avec une justesse et parfois une drôlerie magnifiques. Rarement interprétation aura été aussi réussie, et tout ça avec des moyens très modestes, preuve s’il en est que le travail de théâtre repose avant tout sur la force d’un texte et la vérité d’une incarnation.

Incontestablement un des meilleurs spectacles du Off 2026.

Michèle Bigot

avec Vincent Dissez
lumière Rodolphe Martin
son Jean De Almeida
régie Daniel Ferreira
administration de production Delphine Teypaz
production-diffusion Yolaine Flament
production compagnie [Titre Provisoire]
en coréalisation avec L’Échangeur – Bagnolet
la compagnie [Titre Provisoire] est soutenue par le ministère de la Culture – DRAC Bretagne
La Préparation du roman est publié aux Éditions du Seuil
© Pierre Barrière