Salaires : la fracture

En 2025, la rémunération des PDG dans le monde a augmenté 20 fois plus que celle des travailleurs

À l’heure où les économies mondiales affichent des performances contrastées, une tendance lourde se confirme avec une netteté croissante : l’écart entre les dirigeants des grandes entreprises et les travailleurs ne cesse de se creuser. Les données publiées conjointement par Oxfam et la Confédération syndicale internationale à l’occasion de la Journée internationale des travailleurs dressent un constat sans ambiguïté : la dynamique actuelle de répartition des richesses favorise de manière disproportionnée les sommets de la hiérarchie économique.

En 2025, les dirigeants des plus grandes entreprises mondiales ont vu leur rémunération progresser de 11 % en termes réels, tandis que celle des salariés n’a augmenté que de 0,5 %. Ce déséquilibre, déjà significatif à court terme, devient encore plus frappant lorsqu’on l’observe sur plusieurs années : depuis 2019, les revenus des dirigeants ont fortement augmenté, alors que ceux des travailleurs ont reculé en valeur réelle. Autrement dit, la création de richesse ne bénéficie plus de manière proportionnée à celles et ceux qui y contribuent quotidiennement.

Cette divergence s’explique en grande partie par la structure même des rémunérations des élites économiques. Bien au-delà des salaires fixes, ce sont surtout les revenus du capital — dividendes, actions, bonus indexés sur la performance boursière — qui alimentent cette croissance spectaculaire. À l’échelle mondiale, des dizaines de milliards de dollars sont ainsi redistribués chaque année à une minorité de détenteurs de capital. Dans ce système, la frontière entre dirigeants et actionnaires tend à s’estomper, consolidant un modèle où les mécanismes de rémunération se renforcent mutuellement au sommet.

La situation française illustre pleinement cette tendance. Les écarts de progression salariale y sont certes moins extrêmes qu’à l’échelle mondiale, mais restent marqués : les dirigeants des grandes entreprises y voient leurs revenus croître plus de trois fois plus vite que ceux des salariés. Au sein du CAC 40, certaines rémunérations ont connu des hausses particulièrement significatives en une seule année. Cette évolution s’inscrit dans un contexte où les grandes entreprises continuent de générer des profits importants, mais où leur redistribution demeure inégalitaire.

Le cas de Bernard Arnault, à la tête de LVMH, est souvent cité pour illustrer cette concentration des richesses : plusieurs milliards de dollars de dividendes perçus en une seule année témoignent de l’ampleur des flux financiers en jeu. À l’échelle globale, quelques milliers de milliardaires concentrent une part significative de la richesse mondiale, équivalente à une portion non négligeable de la production économique totale.

Au-delà des montants, c’est la logique d’ensemble qui interroge. Le système économique contemporain semble produire un déséquilibre structurel dans la répartition des gains, où la rémunération du travail progresse faiblement, tandis que celle du capital s’accélère. Ce phénomène contribue à alimenter un sentiment d’injustice économique, d’autant plus marqué que les inégalités ne se limitent pas aux écarts entre catégories sociales, mais se retrouvent également entre les sexes, les femmes restant en moyenne moins bien rémunérées.

Face à cette situation, plusieurs pistes sont avancées. Certaines organisations plaident pour un encadrement des écarts de rémunération au sein des entreprises, afin de limiter les disproportions les plus extrêmes. D’autres insistent sur la nécessité d’une fiscalité plus progressive, visant à mieux redistribuer les revenus issus du capital. L’indexation des salaires sur l’inflation est également évoquée comme un levier immédiat pour protéger le pouvoir d’achat des travailleurs.

Au fond, le débat dépasse la seule question des chiffres. Il renvoie à une interrogation plus large sur la finalité du système économique : s’agit-il avant tout de maximiser la rentabilité du capital, ou de garantir une répartition plus équilibrée des fruits de la croissance ? Dans ce contexte, la montée des inégalités apparaît moins comme une dérive ponctuelle que comme le symptôme d’un modèle dont les règles de fonctionnement méritent d’être remises en cause et en profondeur (euphémisme!).

Jean Samblé