« Boule de suif – Tribute to Maupassant. »: Rendre hommage, c’est quoi?

— Par Roland Sabra —

« Boule de suif – Tribute to Maupassant ». Pourquoi « tribute to » et non pas plus simplement « Hommage » ? La précédente utilisation de l’anglicisme dans un titre de pièce de théâtre de pièce de théâtre concernait « SAMO, A Tribute to Basquiat » de Koffi Kwahulé, dans la très belle mise en scène de Laëtitia Guédon. C’était placer la comparaison à haut niveau. Le terme anglais utilisé s’accommodait à la nationalité du peintre new-yorkais. Et puisque tout le monde ou presque connaît, plus ou moins, l’histoire de « Boule de suif » il était possible d’envisager l’adaptation de Françoise Dô comme une extension de la thématique de la fuite devant l’occupation de son pays par un armée étrangère à celle de la crise internationale des migrants expliquant l’emploi d’un terme issu du globish. Effectivement quelques moments dans le travail présenté semblent aller dans le sens de cette interprétation.

C’est donc à partir de « Boule de suif » qu’un hommage est rendu à Maupassant. Lors du passage de l’écrit à la scène le texte connaît d’importantes modifications que le spectateur perçoit de façon fragmentaires. Elles sont pourtant constitutives du même projet de relecture de l’œuvre et de la réinterprétation d’autres contes et nouvelles, comme l’insertion d’un passage du Horla dans le travail présenté. La démarche de Françoise Dô n’est pas une transposition théâtrale dont la qualité repose sur la cohérence entretenue avec le texte. Il ne s’agit pas non plus d’une modernisation mais d’une lecture qui l’engage, certes au prix de simplifications conséquentes et d’ajouts substantiels, dans le temps présent par l’intermédiaire d’une intertextualité, comme le diraient les linguistes, entre deux situations politiques et artistiques. Et c’est à l’aune de la cohérence interne des modifications proposées que peut s’apprécier la hauteur de l’hommage que Françoise Dô a voulu rendre à Maupassant.

D’emblée les deux registres de langues sautent à l’oreille dans une opposition conflictuelle irréductible à toute dialectisation possible ou future. Pas même surtexte, ce qui supposerait plus ou moins une homologie, les ajouts relèvent d’une sorte de paratexte de cour de récréation. Ce dualisme non résolu parcourt l’ensemble de la pièce. Par exemple la narratrice dans ses adresses au public balance entre interpellation aux érudits et interrogation aux ignorants. Elle utilise un vocabulaire qui emprunte à la trivialité et aux aphorismes de trois sous. Cette opposition avec le texte de Maupassant en fait oublier les subtilités internes de la nouvelle, comme les différents registres d’énonciation utilisés par la prostituée résistante Elisabeth Rousset, Boule de Suif, et celui du Comte de Bréville « un des noms les plus anciens et les plus nobles de la Normandie ».Est-ce pour suggérer que dans une situation de cataclysme politique comme celle de la défaite de 1870 les différences de classe s’estompent ? Ce serait trahir Maupassant. L’ensemble des textes apparaît comme un patchwork dont les coutures trop visibles en effacent la trame et l’unité.

La mise en scène ne verse pas vraiment dans l’originalité en puisant aux sources de la « modernité » telle qu’elle se présente depuis de nombreuses années. Apostrophes au public à partir des gradins, sollicitations insistantes auprès de ce même public, scénographie autour d’un plateau nu habillé de projecteurs posés sur un plateau encombré de quelques gaules de pèche (?) courbées vers le sol par un fil, ventre de la scène, coté jardin et coté cour exposé aux regards, demandes directes de la narratrice adressée à la régie, presque toutes les recettes, un peu défraîchies, d’un théâtre qui veut rappeler sans cesse qu’il n’est que théâtre sont là.

Dans cette « odyssée » surnage l’ensemble des comédiens avec un satisfecit particulier à l’interprète de Boule de suif, qui occupe la scène d’une présence indiscutable.

Les contrats de résidence à Tropique-Atrium stipulent semble-t-il, que deux créations doivent s’accompagner d’une adaptation d’une œuvre classique du répertoire. Chose faite. Françoise Dô avec deux très belles créations « Aliénations » ( 2017) et « A Parté«  (2018) a démontré dans quels domaines se situait son grand et véritable talent.

Foert-de-France, le 16/11/19

R.S.