« La règle du jeu » : Jatahy célèbre les noces du théâtre et du cinéma

— Par Roland Sabra —

Née en 1968 elle est brésilienne. Elle s’est formée au théâtre dés l’age de sept ans. Étudiante, elle suit un quadruple cursus, théâtre, cinéma, journalisme, philosophie. Quasiment inconnue en France il y a 5 ans, elle se fait remarquer avec What If They Went to Moscow?, adaptée des Trois sœurs, de Tchekhov. Elle entre avec La Régle du jeu au Répertoire l’an dernier avec un air de Carmagnole en tête. Elle révolutionne le théâtre. Elle dit « «travailler sur les frontières entre l’acteur et le personnage, l’acteur et le spectateur, le cinéma et le théâtre, la réalité et la fiction. » Elle crée, elle invente, convaincue que l’on peut concevoir un travail expérimental qui ne soit pas hermétique. Elle mêle cinéma, théâtre, chorégraphie, music-hall. Dans Caresses, de Sergi Belbel, le public est assis sur des gradins mobiles qui montent et descendent. «Ces mouvements créent des zooms et des plans larges, comme au cinéma, explique-t-elle. Il n’y a pas de film, ni de caméra, mais le public occupe la place de la caméra.» Elle, c’est Christiane Jatahi qui présentait pour la deuxième année de suite à la Comédie-Française son adaptation théâtrale de La Règle du jeu, le monument de Jean Renoir, considéré comme l’un des plus grands films de l’histoire mondiale du cinéma. François Truffaut le considérait comme « le credo des cinéphiles, le film des films »

La porosité entre cinéma et théâtre ne date pas d’aujourd’hui. L’image et la vidéo sont désormais omniprésentes dans les créations théâtrales. Mais si pendant longtemps le cinéma adaptait des pièces de théâtre ces dernières années ont vu le chemin s’inverser à l’instar de Cyril Teste qui propose avec Festen une bouleversante version théâtrale du film du Danois Thomas Vinterberg. La Régle du jeu de Jatahi offre une belle synthèse non conclusive, —la création est infinie—, de cette dialectique. On se souvient, en effet que Jean Renoir prend pour point de départ de son film, Les Caprices de Marianne d’Alfred de Musset, qu’il s’inspire aussi du Jeu de l’amour et du hasard de Marivaux, et qu’il reprend des éléments de Beaumarchais (la citation au commencement du film sur l’amour léger est issue du Mariage de Figaro) et de Molière. La mécanique théâtrale se retrouve à la fois dans la direction des acteurs : Renoir leur demande de jouer à la façon de la commedia dell’arte avec la place laissée à l’improvisation et dans son utilisation de la profondeur de champ qui permet à plusieurs actions de se dérouler dans le même temps. Cette profondeur permet de placer des effets de théâtre. La vivacité des séquences se déroulant dans la seconde partie, au château de La Colinière, s’inscrit dans cette perspective. On retrouve même des accents de boulevard lors de la fête dans la multiplication des chassés-croisés.

Robert Le Chesnay (Jérémy Lopez), grand bourgeois parisien, organise une fête en l’honneur d’ André Jurieux ((Laurent Lafitte) qui a traversé la Méditerranée en solitaire à bord d’un bateau qu’il a lui-même construit, sauvant par la même occasion une centaine de migrants. André est amoureux de Christine (Suliane Brahim) l’épouse de Robert, qui n’est s pas indifférente, loin s’en faut, aux sentiments d’André, ce que Robert devine. Geneviève (Elsa Lepoivre), maîtresse de Robert est aussi de la fête ainsi qu’Octave (Jérôme Pouly) amis d’enfance de Christine et confident d’André. Sous l’effet de l’alcool les esprits vont s’échauffer, les intrigues amoureuses et adultérines vont éclater au cœur de ce huis clos bourgeois, éclaboussant domestiques et aristocrates, et vont finir en drame.

Le spectacle commence par la projection d’un film de 26 minutes au cours duquel André, accueille aux portes du théâtre ses invités et c’est le théâtre même de la Comédie-Française qui devient des loges aux escaliers en colimaçon, en passant par le balcon, le lieu de la fête. Assis dans la salle Richelieu, les spectateurs font partie de ses invités et en tant que tels, ils sont sollicités, donnent leur avis, montent sur scène, participent au karaoké, chantent Aznavour et Dalida. Voir la salle du « Français » reprendre en chœur, bras levés et balancés de droite à gauche, For me, for me, formidable d’Aznavour ou Paroles, Paroles de Dalida n’est pas fréquent. Rarement le terme de « spectacteur » n’aura été autant justifié. Sur le plateau l’œilleton d’une caméra furtive fouine et démultiplie les plans souvent fractionnés, partiels d’un autre lieu, d’une « autre scène ».Visages traqués par l’émotion, corps morcelés sont comme les images diffractées de ce corps-sans-organe cher à Antonin Artaud. La jalousie travaille tout autant valets, domestiques, aristocrates et bourgeois. La mise en scène s’architecture autour de la transversalité de cette passion mortifère au sein d’un conflit de classe. Avec un sens aigu du rythme Jathy impose accélération, ralentissement, suspension de la parole. Les cris de la fête balance en une fraction de seconde dans le silence immobile d’une attente qui s’installe et demeure quand le piano bastringue tout à coup suspend son jeu au milieu d’un accord. Au rire succède l’anxiété. Le souffle se suspend. L’air vient à manquer. Puis un geste, un mot, incongrus inattendus, surgissent et la respiration reprend. Que dire des comédiens, sinon qu’ils prennent un plaisir non-dissimulé à jouer, qu’ils sont excellents et d’un professionnalisme tellement maîtrisé qu’il laisse toute sa place à l’improvisation lors des dialogues avec le public pensé comme « co-constructeur » du spectacle.

La « Comédie-Française » sous la direction d’Eric Ruf a rompu avec un théâtre compassé qui a certes fait les délices en son temps mais qui affichait sa fatigue. Il s’inscrit désormais pleinement dans la contemporanéité. Le théâtre est vivant.

Paris, le 01/01/18

R.S.

Distribution

Cécile Brune : Charlotte
Sylvia Bergé : Commis de cuisine
Éric Génovèse : Marceau
Alain Lenglet : Saint-Aubin
Jérôme Pouly : Octave
Laurent Natrella : Corneille, chef cuisinier
Elsa Lepoivre : Geneviève
Christian Gonon : Invité
Julie Sicard : Lisette
Serge Bagdassarian : Dick
Bakary Sangaré : Édouard Schumacher
Nicolas Lormeau : Invité
Gilles David : La Bruyère
Suliane Brahim : Christine
Jérémy Lopez : Robert
Danièle Lebrun : Mme de La Bruyère
Jennifer Decker : Invitée
Elliot Jenicot : Invité
Laurent Lafitte : André Jurieux
Benjamin Lavernhe : Invité
Claire de La Rüe du Can : Invitée
Didier Sandre : le Général
Rebecca Marder : Invitée
Pauline Clément : Jacqueline
Dominique Blanc : Invitée
Julien Frison : Invité

Et :

Piano : Marcus Borja

Comédiens de l’Académie :
Domestique, invitée, lapin : Marina Cappe
Domestique, invité, lapin : Tristan Cottin
Domestique, invitée, lapin : Ji Su Jeong
Domestique, invitée, lapin : Amaranta Kun
Domestique, invité, lapin : Pierre Ostoya Magnin
Domestique, invité, lapin : Axel Mandron

Équipe artistique :
Version scénique, réalisation, mise en scène : Christiane Jatahy
Directeur de la photographie, cadreur : Paulo Camacho
Scénographes du spectacle : Marcelo Lipiani et Christiane Jatahy
Collaborateur artistique : Henrique Mariano
Costumière : Pascale Paume
Créatrice lumières du spectacle : Marie-Christine Soma
Concepteur du système vidéo : Júlio Parente
Première assistante réalisatrice : Juliette Crété
Deuxième assistant réalisateur, assistant à la mise en scène : Marcus Borja
Chef opérateur du son : David Rit
Chef monteuse : Julie Delord
Monteur son : Olivier Walczak
Mixeur son : Matthieu Cochin
Étalonneur : Olivier Cohen
Première assistante opérateur : Marie Deshayes
Assistant opérateur du son : Arnaud Trochu
Assistants monteurs : Charles Blengino et Caroline Bevalot
Maquilleuse : Claire Cohen
Électricien du film : Julien Bouvier
Graphiste générique du film : Nicolas Meunier
Conseiller à la production du film : Yvonnick Le Fustec
Conseiller technique du film : Gérard Lafont