Jacques Lassalle, mort d’un “spectateur abominable” devenu maître du théâtre engagé

Le metteur en scène engagé Jacques Lassalle est mort ce 2 janvier. Il avait commencé sa carrière en fondant le Studio-Théâtre à Vitry, avant de prendre la direction du TNS, puis de la Comédie-Française. Retour sur la carrière d’un homme qui n’a jamais cessé de se revendiquer d’abord citoyen.
Il avait 81 ans. Jacques Lassalle, grande figure du théâtre des années 1970, est mort à Paris ce mardi 2 janvier 2018. Metteur en scène de plus d’une centaine de spectacles, grand directeur d’acteurs, au rang desquel Isabelle Huppert, Gérard Depardieu, Christine Fersen, Catherine Hiégel, ami des auteurs, Nathalie Sarraute et Michel Vinaver… il était venu se raconter au micro de Joëlle Gayot en novembre 2011. C’était dans l’émission “Les Mercredis du théâtre” :

C’est au festival d’Avignon que le jeune Jacques Lassalle, qui sera plus tard appelé à diriger le Théâtre National de Strasbourg et la Comédie Française, décide qu’il consacrera sa vie au théâtre. Après sa découverte de Jean Vilar et Gérard Philippe notamment :

J’étais un petit provincial. Je fréquentais souvent dans le sarcasme les tournées parisiennes au théâtre. Ne parlons pas des matinées classiques… J’étais un spectateur abominable, chahuteur et presque malheureux. Et là tout à coup, je découvrais une espèce d’assomption extraordinaire. C’est vrai que découvrir “Le Prince de Hombourg”, le “Dom Juan” dont on m’a fait l’honneur de me demander une mise en scène quarante ans plus tard dans ce même lieu… Et puis surtout : enfant, quand je faisais une bêtise, mon grand-père me traitait de “bougre d’artiste” […] et après, pour se laver la bouche de ce mot, il crachait dans l’âtre. J’ai intériorisé cette malédiction sur l’artiste, le saltimbanque, et là tout à coup, Vilar, et ceux qui l’accompagnaient […] me révélaient que le théâtre pouvait être une des possibilités les plus accomplies de servir la cité.

Vitry, du déménagement à l’engagement

C’est en fondant en 1967 le Studio-Théâtre de Vitry qu’il fait ses premières armes. Vitry, où il passe avec sa famille seize ans de sa vie. C’est là aussi qu’il renoue avec le théâtre, qu’il avait abandonné au profit de l’enseignement (il était agrégé de lettres modernes) après des études aux conservatoires de Nancy et Paris et des débuts de comédien :

C’était un projet dans un premier temps très modeste. Était-ce même un projet de théâtre ? […] J’ai souvent dit que tout ce que j’avais pu apprendre, c’est à Vitry. Et dans des conditions comme toujours très paradoxales : au départ je ne suis arrivé à Vitry que pour cause d’emménagement. J’avais déjà une petite famille, et il fallait un appartement suffisamment grand pour nous contenir. J’ai découvert à Vitry une réalité à laquelle rien ne m’avait vraiment préparé, ni sur le plan politique, ni sur le plan social, ni sur le plan culturel. Je venais de la province, Nancy après Clermont-Ferrand, du Conservatoire de Paris comme jeune acteur, d’études littéraires à l’université. Et tout à coup je me retrouvais dans un grand ensemble et je découvrais tout à la fois une réalité quotidienne qui pouvait être très âpre, rugueuse. Et en même temps, une attente, une générosité, une solidarité dans les relations, qui me touchaient énormément. Et surtout, moi qui ne savais plus pourquoi j’avais voulu faire d’un théâtre, qui ne savais que faire de l’enseignement que j’avais reçu, qui était dans ces années là, le début des années 60, très académique… tout à coup je retrouvais quelque chose de ce que ma découverte bien des années auparavant de Jean Vilar et du théâtre populaire m’avait appris : qu’on pouvait être simultanément artiste et citoyen et que peut-être même on était d’autant plus artiste qu’on était citoyen […] Vitry m’a initié au monde réel.

Pendant un an, Jacques Lassalle initie bénévolement les jeunes de la cité au théâtre. Il continue sa carrière de façon moins confidentielle, lorsqu’on lui demande de diriger le Théâtre national de Strasbourg (de 1983 à 1990) :

Il fallait bien que nous ayons bien travaillé pour qu’en deux ou trois ans, sans aucune espèce de soutien particulier, tout à coup, on me propose des mises en scène au Français, à l’opéra, au Conservatoire (…) J’ai toujours été très intimidé quand j’avais affaire à des propositions de ce type. (…) Je n’ai connu de l’Alsace pratiquement que le TNS. C’était une vraie forteresse en son sein. Il était si lourd de ses secrets, de ses antécédents, de sa fonction dans le théâtre français, qu’il m’est apparu quelquefois comme difficile à intégrer, à remettre dans le monde autour.

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