Zindziwa, de Lucette Salibur

— Par Michel Dural —.

À la sortie, on n’est pas sûr d’avoir compris ce que Lucette Salibur, auteur et metteur en scène d’un spectacle foisonnant, riche d’inventions et parfois déconcertant, voulait faire. Et c’est très bien ainsi.

ZindziwaCette interrogation sur le sens d’une pièce destinée à un public jeune, mais pas trop, peut surprendre: c’était donc si compliqué que cela? Oui et non, car on est très loin des contes pour enfants formatés et platement univoques, avec les gentils et les méchants, ou bien le bestiaire antillais ou walt-disneyen dont l’imaginaire convenu tend parfois à prendre le jeune public pour un parterre de demeurés.

L’univers de “Zindziwa” est d’emblée résolument moderne, actuel, avec sa musique rude et dérangeante, son peu de lumière. Le plateau est nu, où s’avance un personnage en carton entouré de créatures grisâtres et inquiétantes, lancées dans un ballet où des corps énigmatiques s’agglutinent et se déconstruisent. Saluons dès à présent la chorégraphie inventive du spectacle et le travail des comédiens-danseurs qui accompagnent le jeune héros androgyne de l’histoire dans le dédale de ses interrogations.

Car le personnage-carton sorti de ses boites, dans une seconde naissance plus traumatisante encore que la première, est perdu. Perdu et en colère. Garçon ou fille? Garçon plutôt, mais joué par une jeune comédienne, on n’en sera sûr qu’à la fin du spectacle, très juste d’ailleurs, et cette ambiguïté est un atout de plus pour évoquer l’adolescence, ce moment hésitant de la vie où s’exprime au moins autant le besoin de détruire que l’envie de créer. Car, que peut-il construire avec les cartons qui l’habillaient de leur carcan et que, vides, maintenant, il essaie d’empiler, de disposer comme des cubes. Et pour construire quoi? Personne ne répond à son cri de solitude, d’incertitude, personne, sauf Zindziwa, la marchande de pistaches et de sorbet coco.

Sur le damier que créent alors les lumières toujours aussi sobres et précises de Dominique Guesdon, des choix possibles sont offerts à l’adolescent(e), les tentations aussi ou les invites grossières de notre “civilisation” technocratique et hurlante à une existence sans épaisseur, privée de sens. Sa  quête le promène dans des univers improbables, lui propose des rencontres surprenantes qui ne l’éclairent guère. Cette errance est-elle donc sans issue? Non, mais, lui dit

 Zindziwa, c’est à lui de trouver sa voie, de ne pas se décourager, de ne pas désespérer, même s’il reçoit en héritage un monde abîmé, où la nature a été la première victime de la rapacité des hommes, où les solidarités élémentaires ont été remplacées par le cynisme du chacun pour soi.

A la fin du spectacle, celui qui ne savait pas chanter – comment aurait-il pu l’apprendre dans la cacophonie qui l’entoure – reprendra la chanson de Zindziwa qui l’a aidé à trouver en lui-même la force d’affronter l’avenir.

 Les spectateurs ont salué par leurs applaudissements le pari difficile et dans l’ensemble gagné de l’auteur-metteur en scène et de ses comédiens, tous investis et convaincants. Un bémol, peut-être pour l’interprète de Zindziwa – pourquoi Lucette Salibur n’a-t-elle pas pris le rôle elle-même?- trop souvent dans le discours pédagogique ou la joliesse plutôt que dans le jeu.

Un regret, enfin. Que dans le public il n’y ait eu que trop peu de ces jeunes, de ces adolescents à la recherche d’eux-mêmes à qui la pièce s’adresse en particulier. Eux seraient entrés de plain-pied dans l’univers chaotique et violent que la pièce leur offre. Ils y auraient retrouvé, transfiguré par la magie des images, de la musique et des mots, leur monde incertain où se télescopent les cauchemars et les rêves. Ils auraient comprismieux que moisans doute le héros de ce conte initiatique à la morale exigeante et âpre, jamais moralisateur, qui les engage à ne pas accepter la laideur du monde actuel, à ne pas renoncer à leurs valeurs et à leurs aspirations.Avec “Zindziwa”, on est certes plus proche du film décoiffant “Les bêtes du sud sauvage” que du “Petit Prince” amoureux de sa rose.

Dans un genre difficile à renouveler, il faut saluer la réussite que représente “Zindziwa”, un conte utopique pour jeunes “indignés”. Un “Conte pour enfants pas sages”, comme l’aurait qualifié Jacques Prévert, qui s’y connaissait en  poésie et en liberté, et à qui “Zindziwa” serait allé droit au cœur.

 A l’Atrium de Fort-de-France, le 22 mars 2013.