— Par Michèle Bigot —
La Manufacture, festival d’Avignon OFF
4>21/07 15/50>17/10
Who Cares? C’est la question qu’on est en droit de se poser face à l’indifférence du monde, media, réseaux sociaux et bar du commerce confondus. L’impression qu’on a souvent face à la catastrophe imminente (ou déjà advenue) que « tout le monde s’en fout ». Pas Guillaume Bariou, qui a consacré temps et efforts dans une recherche sur la possibilité, non pas d’une île, mais de l’empathie. Dans quelle mesure, jusqu’où peut-on sortir de l’apathie pour entrer en empathie?
Voilà le questionnement qui hante le personnage et son auteur. A point de proposer sur scène quelque chose comme une sortie de l’indifférence, une naissance au monde réel, en proie à toute sorte de désastres: on a le choix, catastrophe climatique (on est en plein dedans, sécheresse, canicule, incendies …), tsunamis, séismes et autres tragédies qui ébranlent la société des hommes non moins que celle des autres espèces vivantes.
Alors que faire? Et que faire quand on est homme/femme de théâtre? Comment traduire en langage scénique ce désarroi, cette angoisse existentielle? Et comment rendre sensible cette montée des périls? Raconter, tout d’abord. C’est raconter un rêve, celui d’une inondation emportant tout sur son passage, façon de vivre l’histoire que l’on n’a pas vécue: « Je plonge dans les histoires des autres. Comme pour me préparer à tout ce qui va arriver »; Mais aussi donner à voir: le plateau regorge de vêtements en lambeaux, en vrac, en tas, comme dans une déchetterie. C’est beau de couleurs bariolées et c’est désolant. On plonge dans ce tas de fringues abandonnées, à corps perdu, on s’y perd, on s’y noie. Mais le théâtre , c’est aussi jouer de la parole: égrener des litanies, comme pour mimer le discours officiel, toujours lénifiant face aux pires catastrophes, jouer des mots jusqu’au non-sens: « Je vais bien, je vais bien, je vais bien, bien, bien, bien, bien, bien, bien….. Atteindre ce moment où le langage se vide de son sens.
Ici la pièce côtoie Ubu et Godot. On nage en plein délire, et l’absurde gagne du terrain, nous envahit. au lieu de répondre à la catastrophe par une mobilisation des réserves humaines les plus raisonnables et les plus empathiques, les réactions officielles offrent le spectacle de la débâcle des idées répondant à la débâcle des choses. Et seul en scène, l’acteur est en proie au tourment. Ses mouvements, sa danse, ses mimiques traduisent cette perdition en langage gestuel, la musique et le son viennent en appui à cette démonstration. Et quand on a besoin d’un hors-champ, le spectacle n’hésite pas à s’appuyer sur la vidéo: comment le spectateur pourrait-il autrement être confronté à la puissance de l’océan, véritable défi aux forces humaines? Pourtant la vidéo n’est qu’un ressort parmi d’autres. L’essentiel du drame est porté par le corps de l’acteur. Sa douleur, sa maladresse, son embarras, tout fait spectacle pour un acteur qui sait s’emparer de l’espace.
Une prouesse d’auteur et d’interprète. Il faut saluer l’engagement moral et physique de Guillaume Bariou. Car il est tour à tour, drôle, pathétique, sensible. On rit et on souffre avec lui. Le spectateur est secoué par ce genre de spectacle, sorti de force de son indifférence, dérangé et tout à la fois heureux de partager avec tous les assistants cette cérémonie théâtrale où on communie dans l’empathie.
Michèle Bigot
auteur⸱ice
De Guillaume Bariou
équipe artistique
Guillaume Bariou – Interprétation
Vincent Dupas – Musique
Suzon Bariou – Chant
Willy Cessa – Création lumière
Christophe Sartori – Création son
Karim Bouheudjeur – Vidéo
