“Voisins complices” : Une performance originale en gestation permanente

— Par Roland Sabra —

Magali Comeau Denis et Syto Cavé

« Voisins complices » tel est le dernier nom donné à ce spectacle crée pour la première fois au Forum de la culture de Barcelone en 2004 par le poète haîtien Syto Cavé. Comment qualifier cet OTNI (objet théâtralement non identifié) ? Pluôt que de s’interroger sans espoir de réponse mieux vaut se laisser prendre dans la beauté verbale et picturale de la performance née de la rencontre d’un poète et d’un peintre, Alain Blondel en l’occurrence. Lors d’une visite de l’atelier du peintre, Syto Cavé dit que s’il écrit c’est parce qu’il ne sait pas peindre, ce à quoi répond Alain Blondel que s’il peint c’est parce qu’il ne sait pas écrire.  De la réunion de ces deux échecs, bien relatifs en réalité, peut-il naître un succès? “On s’est dit pourquoi ne pas essayer de mettre sur scène ce croisement, cette imbrication entre les différentes disciplines que sont la poésie, le chant et la musique” explique Syto Cavé. Voilà le pari que relèvent les deux artistes, avec la collaboration,  la présence irradiante excusez du peu, de Magali Comeau Denis, de la voix et du tambour de Azor et du chant de James Germain.

Sur la scène, un atelier de peintre, dans lequel Alain Blondel va se saisir d’une toile vierge et esquisser la représentation d’un arbre dans un style qu’il a abandonné depuis belle lurette. Syto Cavé va dire , esquissant lui, par moment quelques pas de danse, un long monologue, qu’il cédera parcimonieusement, comme avec réticence, de temps à autre, comme avec regret à Magali Comeau Denis. Le poème est magnifique d’une grande force évocatoire, avec des ruptures de tons de niveaux, qui insistent sur l’hétérogénéité, comme pour mieux souligner ce qui sépare le chant, la musique, la peinture et la langue. Syto Cavé occupe de façon massive, impériale pour ne pas dire plus, l’espace scénique et il faut toute la densité de la présence rayonnante et charnelle de Magali Comeau Denis pour ne pas se laisser manger la laine sur le dos. L’ensemble de la partition est donc un peu déséquilibré. Le spectacle servi tenait du pâté mi-cheval mi alouette, un cheval pour un alouette en quelque sorte. James Germain dans la même situation que la comédienne s’en tire par le jeu de sa voix et les envolées lyriques qui saisissent le public.

La répartition des rôles dans cette performance est donc très inégale. Alain Blondel semble réduit à la portion d’illustration d’un superbe texte qui se suffit à lui-même comme le souligne involontairement ( ?) Syto Cavé. Restent, comme un hommage un peu tardif à la peinture, la beauté plastique de la scénographie et un travail des lumières à couper le souffle. “La peinture est souvent silencieuse, elle peut aussi faire du bruit, bien souvent on se demande ce qu’elle dit, mais je trouve que Syto Cavé y apporte des mots magnifiques qui me conviennent parfaitement.” déclare le peintre Alain Blondel.

Le très beau décor de “Voisins complices”

Cette création, car c’en est une au vrai sens du mot, est en travail permanent. Après un début chaotique, et mal reçu à Barcelone elle est l’objet d’une refonte permanente, d’un ajout de textes en continu, à tel point qu’il n’existe pas de version papier, au risque de voir Syto Cavé tirer encore un peu plus la couverture à lui.

Cette échappée poétique a été précédée d’un douloureux rappel à la triste réalité politique de notre pays quand Magali Comeau Denis, ancienne Ministre le la Culture de la République d’Haïti rappelons-le, a fait le récit des difficultés et des tentatives d’humiliations que lui avait causé la police des frontières de l’État français à l’aéroport Aimé Césaire de Martinique.

Roland Sabra, Fort-de-France, le 09/07/07

“Voisins complices” avec la complicité de Syto Cavé, Magali Comeau Denis, Azor et James Germain.

Lumières et régie de Hervé Gary et décors de Régine Estimé