“utopies réelles” : exposition d’Emmanuel Sarotte à l’Atrium

Salle la Véranda  du 20 décembre 2014 au 3 janvier 2015.

— Par Jean-Marc Terrine —
expo_sarotteIl présente ses créations au public : jouets-sculptures (Bagay Ti Manmay), sacs à main (Kalté Modèl Sak) et bornes-sculptures (projet Gaoulé). Emmanuel Sarotte est un créateur qui se définit comme un éco-designer. Un design qui ne s’arrête pas qu’à la forme, démarche purement esthético-industrielle ; mais qui prend en compte la problématique esthético-sociale, par la recherche, en vue d’une amélioration des conditions de vie.
Les deux axes forts de cette exposition s’articulent autour de deux thématiques. Éco-Design et enfance : un espace qui présente une trentaine des jouets-sculptures conçus et fabriqués par le designer. Ces « créatures », Bagay Ti Manmany, ont aussi inspiré une expérience menée par le créateur dans ses ateliers ludiques et éco-citoyens, avec des enfants (4 à 10 ans), à partir d’une valise pédagogique. Dans l’autre espace de la Véranda, éco-design et environnement ou le projet Gaoulé. À partir d’une vidéo, de photos et dessins, de maquettes ; Emmanuel Sarotte nous invite à découvrir ses nouvelles pistes de recherche. Une réflexion en cours, pour inscrire dans le paysage de la plage du Gaoulé, à Sainte- Marie, quatre grandes bornes-sculptures de recyclage. C’est cela an lot design ou éco-design. Cette idée du concept, du projet qui envahit la démarche d’Emmanuel Sarotte. Mais a-t’on encore besoin de ce terme design pour désigner le dessin des formes ? D’après Yves Michaud : « Tant qu’il s’agit seulement de rationaliser la forme des objets aussi bien du point de vue industriel que de celui de la logique des formes, on n’a pas vraiment besoin du terme design. Une réflexion sur la décoration ou l’ornementation fait l’affaire ». Emmanuel Sarotte est bien ce concep-teur de design, qui échappe au décorum avec ses « utopies réelles ». Il est sur le chemin défini par Michaud. Quant à la notion de fonction, que l’on retrouve dans sa production – Kalté Modèl Sak, Bagay Ti Manmay ou projet Gaoulé –, elle est chahutée. Cette démarche du recyclage vient détourner le cycle de vie des produits, pour en faire des matériaux et les réinjecter dans un nouveau processus d’éco-design. Cette boucle ou cycle s’impose dans sa pratique. Elle vient perturber les limites et délimitations de la fonction d’origine, voire même celles des nouvelles fonctions (créations du designer), pour produire un design « au-delà du visible ». En effet, Lucius Burckhardt démontre que le design ne s’arrête pas qu’aux objets mais aussi aux relations entre les hommes : « le design est une composante qui relève de l’organisation de l’institution ». La flânerie d’Emmanuel Sarotte sur ce lieu, la plage du Gaoulé, sa pratique et ses expé-riences de designer, et sa réflexion critique sur cette société de consommation, de l’obsolescence programmée et du « progrès » l’ont conduit à cette voie de an lot design. Il participe à sa manière à cette théorie du design, à ce design en aval qui prend en compte les intérêts, les valeurs historiques et culturelles d’un lieu et les intentions des acteurs dans la définition du projet. Éco-Design et environnement ou projet Gaoulé en est une illustration. Une réflexion que le designer propose, qu’il soumet aux visiteurs et aux décideurs politiques. Rien n’est fermé, les idées et l’architecture sont projetées, placardées, expliquées par des vidéos et des visuels. Le débat aussi est possible, grâce à des échanges avec Emmanuel Sarotte à la Véranda, de l’Atrium. Il est comme ces chasseurs-cueilleurs qui ramassent pour se nourrir et pour produire des objets, des rituels… Il est comme ces semeurs de graines magiques – emportées par le vent, la pluie, les marées, les animaux et les humains – qui alimentent le cycle de la vie. Emmanuel Sarotte marche en boucle sur la plage du Gaoulé, haut lieu historique, magnifique par la beauté de ses paysages. Il marche aussi entre les déchets qui jonchent la plage, les bois flottés et les bambous. Il enjambe la rivière de la Tannerie, les pieds sur les tessons d’argile et imagine son dessin-dessein : son projet Gaoulé. Des bornes-sculptures pour le recyclage du lieu. Cette expérience qu’il mène avec ce matériau, le plastique ; des foules de détritus en tout genre, qu’il ramasse au Gaoulé a tracé et nourri sa démarche d’éco-designer. Son écriture a puisé et puise encore dans le lieu et les matériaux, comme le bambou (ses premières créations). Cette approche interactive lui permet de mieux ren-trer dans son univers de création et de voire se profiler les choses : les « utopies réelles ». Il développe un design d’expérience. An lot design détourne l’objet. Quitte la rationalité technique. Et voit le design comme Alain Findeli : « une action réflexive procédant à partir d’une conversation avec une situation problématique ». Cette relation qu’il a au lieu, son parcours professionnel et personnel laissent filtrer son engagement dans son processus de création. Et cet engagement, ne devient pas, comme dans les sciences sociales, un perturbateur. Au contraire, le projet, la démarche d’Emmanuel Sarotte se trouvent enrichis. Dans le vent hurlant de l’Atlantique et dans la giclée des embruns, le designer marche sur les pas des Kalinagos et sur les déchets urbains. Il est à la recherche de symboles, de médiations, de voix(es). Et c’est la parole-marquée d’Henri-Pierre Jeudy qui arrive comme une bouteille jetée à la mer, échouée au Gaoulé, que l’éco-designer déchiffre : « En luttant contre l’unifonctionnalité, le design vise une totalité de l’environnement qui n’est pas dépourvu de dimensions symboliques au niveau même de l’ensemble, donc au-delà de la seule valorisation de l’objet. Le sens de l’objet n’est plus alors immanent à la forme, ni à la fonction, il naît des structures spatiales ». Venez donc découvrir le travail de recherche du designer, Emmanuel Sarotte et plonger dans son monde de symboles et de structures spatiales : dans ses « utopies réelles ».

Jean-Marc Terrine, Schoelcher, 3 octobre 2014.