Une drôle de salade de fruits !

L’autre événement du 22 mai, à Fort-de-France

— par Janine Bailly —

Depuis le déconfinement, et le retour à une vie presque normale, les affiches et publicités qui évoquent la nécessité de se tenir à un mètre minimum de quiconque se multiplient. Et si elle prétendent nous aider à tenir la maladie en respect, elles se voient pourtant reçues avec plus ou moins de bonheur.

Ainsi, ce vendredi 22 mai, la préfecture de Martinique avait publié sur les réseaux sociaux un message appelant ses habitants à respecter cette distance entre chacun. Un visuel légendé « 1 m ou 5 ananas », sur lequel la séparation était donc symbolisée par… cinq ananas  posés entre deux personnages, l’un noir et l’autre blanc, bien pourvus de masques.  Un dessin censé illustrer l’importance de cette distanciation physique, nécessaire pendant l’épidémie de coronavirus. Une affiche qui a paru enjoindre les Martiniquais à compter non en mètres, mais en ananas… Une utilisation du fruit exotique qui n’a pas été du goût de tous !

Suivre l’exemple ? En effet, le 10 avril dernier, la municipalité de Rapa Nui, sur l’île de Pâques, avait  la première utilisé cette comparaison pour rappeler l’importance de ce geste-barrière à appliquer contre le coronavirus. « Nous relevons le défi ! Un groupe d’ananas peut nous aider à comprendre que ce virus est dangereux et que nous devons agir ensemble pour l’arrêter », expliquait la municipalité sur Facebook, sans pourtant provoquer de polémique.

À l’occasion d’une rapide recherche sur les différents visuels existant, on peut se rendre compte aussi que la prudence ne se mesure pas partout à la même aune :  de 1 mètre ici, elle est de 1,5 ailleurs, atteignant 2 mètres encore en d’autres lieux.

 

Un tollé salue la publication et entraîne son retrait

Bien mal en pris à la Préfecture de Fort-de-France d’imiter ces lointains cousins ! Un choix malheureux, qui a fait réagir vivement les internautes, et bondir des personnalités de renom autant que de simples citoyens.

« Bientôt un poireau entre deux Picardes », s’agace un internaute. « Racisme d’État », tonne le communiste Thomas Portes.

La plateforme Facebook de « Cerveaux non disponibles » légende ainsi l’affiche : « Affiche ignoble. Sortie le jour anniversaire de l’abolition de l’esclavage en Martinique ! » 

Un certain Léo, militant NPA, s’interroge, faussement innocent :  « Il est fini le temps des colonies ? »

Kenza Occansey, manie quant à lui une ironie de bon aloi : « Merci au préfet de la Martinique de continuer la mission civilisatrice de la France dans ses colonies, et de faire la conversion entre « mètre » et « ananas », la fameuse mesure de distance utilisée par les indigènes. »

Une indignation relayée par le leader tonnant de la France Insoumise, Jean-Luc Mélenchon dont on connaît les saintes colères, les déclarations efficaces et les vertes critiques : « Le préfet s’adresse aux habitants de la Martinique et l’État édite cette affiche ? La Macronie, c’est cette honte aussi  ! », a-t-il déclaré. Pour rappel, le nouveau préfet Stanislas Cazelles, nommé à Fort-de-France en février, fut conseiller à l’Élysée pour l’Outre-mer…

Bref, l’affichette simpliste a fâché au point que le service communication de la Préfecture a dû s’excuser en ces termes, ce samedi 23 mai en début d’après-midi : « Nous venons de retirer l’illustration publiée hier concernant la distanciation physique. Nous présentons nos excuses si elle a pu heurter certains d’entre vous. L’unique objectif était de montrer l’importance de la distanciation face à l’épidémie ».

Une marche arrière pour la satisfaction de Jean-Luc Mélenchon : se disant  heureux que le préfet ait retiré « son affiche offensante », il a émis le vœu que « les autorités mesurent en toutes circonstances le respect dû aux citoyens, cessent de les infantiliser et de les discriminer et pire que tout, sans s’en rendre compte, par arrogance de classe »

 

D’autres réactions politiques à la publication de l’affichette martiniquaise :

Eric Coquerel, député LFI : « Quand le préfet de la Martinique fait dans le racisme et colonialisme. L’affiche doit être mise au pilon, le préfet doit s’excuser officiellement ou être démis. »

Marine Le Pen : « Cette communication est honteuse de la part d’un représentant de l’État. »

Karima Delli, euro-députée écologiste : « Message honteux du préfet de la Martinique. En 2020, encore des images insultantes et racistes ! »

Mathilde Panot, députée LFI : « Après les « kwassa-kwassa » de Macron, son ex-conseiller, préfet de la Martinique, fait dans le néo-colonialisme. Des excuses ont été faites et l’affiche retirée, c’est le minimum. Mais c’est tous les corps de l’État qu’il faut assainir de ces représentations nauséabondes. »

 

Le dire en dessins, oui, mais…

De par le monde, d’autres affiches fleurissent sur ce même modèle, d’autres administrations publiques ayant personnalisé leurs publications aux couleurs de leur environnement local.

C’est par exemple le cas dans le Bassin d’Arcachon où la marque locale B’A (Bassin d’Arcachon) a publié une affiche sur les réseaux sociaux expliquant que la distance acceptable entre deux personnes pouvait se mesurer à l’aide d’une douzaine d’huitres alignées.

La ville de Saint-Etienne promeut pour sa part 25 babets (des pommes de pin dans le langage du Forez) entre chaque personne.

Dans la collectivité de Polynésie française, la distanciation sociale a été exprimée en noix de coco, sans susciter de polémique.

En Australie, des affiches officielles sont placardées, exprimant cette distance en nombre de kangourous (ou  koalas, 3, semblerait-il).

Pour conclure… Censée rappeler l’importance de la distanciation nécessaire pour se protéger autant que pour protéger les autres, l’initiative de la Préfecture a finalement soulevé l’indignation des uns, quand elle a fait sourire les autres. Une petite leçon aussi à retenir, comme disait la maîtresse : « On ne copie pas sur ses petits camarades ! »

PS : à voir, au Québec, l’imagination au pouvoir…

https://www.lequotidien.com/actualites/covid-19/tourisme-cote-nord-mise-sur-lhumour-pour-inciter-a-la-distanciation-sociale-photos-2945392cf9a2f7575b9d9ed693b689c4

Fort-de-France, le 24 mai 2020