“Un bonheur à crédit” de Térèz Léotin.

— Par Gérard Dorlwing-Carter —
« Elle aura mangé la misère à en être rassasiée, entendu une litanie de mensonge, porté des chapelets de douleur, voilà qu’aujourd’hui elle tourne le dos à la vie, que la terre lui soit légère car elle était bonne. » Ainsi commence, par l’enterrement de Vincenne le chapitre 1 du dernier ouvrage de Térèz Léotin, et la cloche chante la comptine très connue « Valentine Berlan, si’y mò téré’y ». Étrange manière d’accrocher le lecteur, penserez-vous, mais néanmoins l’histoire que nous raconte Térèz Léotin est celle d’une vie bien singulière
L’église du Saint_Esprit sonne le glas d’une femme qui vient de nous quitter elle sonne deux ou trois coups, d’une cloche, qui vient de loin, de la ville de Sébastopol, dans le Caucase.
Il a plu des trombes sur la commune, est-ce simplement pour marquer la tristesse et les tourments du moment ou pour compléter l’atmosphère pesante que sont des funérailles ? Cette profusion torrentielle ira de profusion en profusion jusqu’à inondation comme on le découvrira au dernier chapitre, une fois égrenée la vie difficile et passionnante de l’héroïne Vincenne.
C’est en face du château de deux sœurs békés que demeurait notre Vincenne, cette proximité géographique et un culte voué au même Dieu avaient rapproché ces trois femmes, au point pour nos sœurs béké de pleurer douloureusement aujourd’hui la mort de leur amie, devenue sœur-négresse en religion. Térèz Léotin nous projette aussi dans l’atmosphère particulière des quatre années de gouvernance de l’amiral Robert. Le ridicule des chants patriotiques du matin, le salut aux couleurs du drapeau quotidien, la faim tenaillant en permanence les ventres des pauvres écoliers. Toutes cette époque où tandis que certains faisaient tout ce qu’ils pouvaient pour échapper au recrutement militaire, d’autres bravaient les flots déchainés pour partir en dissidence. Périodes aussi de débrouillardise, de recours ingénieux à des moyens du bord pour subsister.
Le maire non élu, mais désigné parce que pétainiste patenté, n’est pas oublié, dans la description horrible qui en est faite. Autre personnage haut et en couleur, un certain Banouké, héros de guerre, médaillé qui a fini sa vie dans la peau d’un voleur de bestiaux.
Vincenne, a laissé son île, Marie-Galante pour, un temps de raison, être une bonne à tout faire à Pointe-à-Pitre, elle quittera ensuite cette maison. Après avoir évité la souillure du servage sexuel.
Vincenne goûte enfin à la liberté, au chapitre 4 de l’ouvrage. Et paradoxalement, son émancipation, c’est l’usine qui la lui offrit, plus précisément l’usine Gardel située dans la commune du Moule. C’est aussi là qu’elle se découvrit une vocation de marchande de « bonbons ». C’est également à cette époque qu’elle fera la rencontre de L’homme de sa vie, Olanier, un martiniquais né au Saint Esprit, arrivé en Guadeloupe pour l’amour d’une belle pacotilleuse,
Si la Martinique a connu le gouverneur Robert, en Guadeloupe c’est le gouverneur Sorin qui représente la France de Pétain. Et sur le plan politique ce sera « menm bitin, menm bagay)».
Le couple nouvellement constitué décide de rejoindre la Martinique, malgré les sous-marins allemands que l’on pouvait deviner, croisant sous la coque des navires et de la panique ambiante de leurs compagnons de voyage. La traversée est surtout animée par toutes sortes de turbulences et notamment par le vol de la montre d’une passagère qui sera retrouvée bien caché en un lieu trop intime pour être nommé ici. Plus précisément dans « la poche de devant du corps de la voleuse »
L’occasion est ensuite donnée à l’auteure de présenter le tissu industriel sucrier de la région de Petit bourg et de Rivière-Salée. Au centre d’un réseau très élaboré de chemin de fer pour transporter la canne à sucre.
Puis voilà Olanier son compagnon quitte cette terre laissant à Vincennes comme seul onguent, seul soulagement la pratique religieuse qui l’avait soutenue, et qui avait redoublé, pour l’aider à lutter contre le mauvais et l’alcool de son compagnon lequel ne lui offrit en tout et pour tout qu’un bonheur à crédit. Gdc