Two présé pa ka fè jou wouvè

— Par Frantz Succab —

two_preseVoilà tournée la dernière page d’un épisode de la vie politique. Au moment où l’élection d’Ary Chalus à la présidence de la Région ouvre le suivant, on ne doit rien oublier de ce qui est arrivé au pays de pire ou de meilleur.

L’histoire ne commence pas maintenant. Ce qu’on a toujours vécu, doit éclairer ce qu’on va vivre. En imaginant ce qu’il faudra faire, on doit tous, élus aussi bien que citoyens, garder à l’esprit ce qu’il ne faut plus faire, ou laisser faire. Que le peuple aime ses représentants n’est pas preuve de faiblesse, si cela favorise la concorde. Le plus dangereux c’est que la représentation politique devienne tout pour lui, jusqu’à remettre totalement son sort entre ses mains. Les voix de la critique se faisant ténues d’une échéance électorale à l’autre, pendant que le pouvoir s’accoutume aux louanges et aux flatteries, à force de n’entendre quotidiennement que la douce musique susurrée par un entourage qui vit à ses dépends.

Démocratie : un idéal à atteindre

Il ne faut pas se raconter d’histoire. Pour ce qui est de leur confiance en leurs élus, les guadeloupéens en ont beaucoup bavé. Ils ont beau se consoler en se répétant « Démocratie. Démocratie… Démocratie », cette litanie n’en constitue pas miraculeusement la réalité, de même que les « Notre Père » ne font pas la foi ou les bulletins de vote la politique. Les créations humaines ne sont que ce que les hommes en font.

Si l’on se réfère à sa définition le plus usitée, la démocratie serait le « gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple », on peut déjà dire qu’à partir de sa souveraineté exprimée par le vote, le peuple guadeloupéen dans sa majorité aurait décidé d’être représenté au Conseil Régional par 43 élus. Il aurait dessiné le rapport de force entre une minorité et une majorité, laquelle aurait désigné un président, « pour tous les Guadeloupéens ».

Si l’on en restait aux définitions, tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes. En réalité, ce n’est jamais le peuple en entier qui siège, mais sa représentation, censée gouverner pour lui. Ce qui signifierait, mettre en œuvre le contenu du projet politique porté par la liste qui a recueilli la majorité de ses suffrages. Six ans pour trouver un dénominateur commun au choix des individus X, Y, ou Z qui ont voté pareil, mais pas forcément pour les mêmes raisons. Exercice très difficile sur plusieurs milliers de votants, dès lors qu’il s’agit de savoir comment prolonger la foi en l’avenir en limitant les déceptions qui, forcément, ça et là, se feront jour.

Alors, vient immédiatement la vraie question : comment va-t-il faire, ce peuple, pour vérifier en permanence ce qui se fait en son nom ? Avec une telle interrogation, concrétisant l’idée du gouvernement « du peuple par le peuple », on a fait le tour de la notion de démocratie. Parce qu’on suggère que le pouvoir n’est pas donné une fois pour toutes par le suffrage universel, le jour du vote, comme on signe un chèque en blanc. Au risque qu’à la longue, les élus usurpent en toute tranquillité le pouvoir de décision du peuple, tandis qu’on le console par l’idée qu’il a lui-même fait ce choix. Tout comme on lui oppose encore son choix d’il y a plus d’une décennie, décembre 2003, du refus de tout changement institutionnel, dès lors qu’on le sent y aspirer. La démocratie est un idéal que les peuples s’efforcent d’atteindre depuis des siècles. On en est plus proche ou plus éloignés, mais on ne l’atteint jamais parfaitement. Et toujours essayer est l’honneur de la chose politique.

La Démocratie des tabous coloniaux

Venez-donc, ici, fort de ces idées apprises dans les livres, parler n’importe comment de « Souveraineté du peuple guadeloupéen » ! Vous susciterez en général plus de méfiance que d’écoute bienveillante. Pourquoi ? Parce que vous toucherez à un tabou aussi vieux que l’histoire coloniale de la Guadeloupe. Ici, ni la notion de peuple et de souveraineté accolés à Guadeloupéen, ne sont pas reçues comme une parole politique convenable. De mémoire de guadeloupéen, ces mots sentent le fer, la poudre et le sang. En tout cas, c’est le tabou majeur qui freine depuis toujours la libre expression du débat politique au sein du peuple que nous sommes. Toute une histoire de masko et d’évitement pour ne pas prononcer les mots dans lesquels nous retrouvons pourtant quelque dignité.

Comment un débat politique peut-il avoir un sens en Guadeloupe en évitant la question guadeloupéenne ? Car il y a, en vérité, à défaut de la reconnaître comme « une Cause » à défendre, une Question guadeloupéenne. C’est même à partir d’elle, souvent sans la nommer, que tous les grands courants politiques se sont toujours définis. Parce que la première réponse, obligatoire, fut celle de la tutelle coloniale : de l’affirmation d’un fait de propriété, possession française, à l’imposition d’une nationalité, partie intégrante de la Nation française. Dès lors, il ne devait plus y avoir de Guadeloupe, a fortiori de peuple guadeloupéen.

Du point de vue français, la question guadeloupéenne ne se pose pas, mais il se trouve qu’en retour, c’est la question française qui se pose en Guadeloupe. Dans la continuité de sa ligne coloniale, pour déjouer la géographie physique et humaine, la France utilise tous les moyens, idéologiques, culturels et matériels pour marquer fortement sa présence. Finalement, le résultat de ces efforts est que, aussi bien chez l’autochtone de base que chez l’originaire de l’Hexagone (du fait même qu’il soit ici nommé “métropolitain”) il y a le profond sentiment que la France n’est jamais complètement chez elle en Guadeloupe. Les revendications régionalistes, autonomistes ou indépendantistes le traduisent à des degrés divers.

Un échiquier politique tronqué

Pour entretenir l’illusion de France « d’Outremer », les services déconcentrés de l’Etat (y compris la force militaire) ne suffisent pas. Il faut sur place, à la rescousse, la force de persuasion assimilationniste permanente des succursales des partis politiques français (LR, PS, UDI, FN). Paradoxalement, cela leur confère malgré elles une spécificité, spécificité honteuse, mais spécificité quand même, par rapport à leurs homologues hexagonaux : le devoir d’allégeance à l’égard de la nation française et non sa représentation légitime.

Par conséquent, deux lignes, celle de l’allégeance et du désir de s’appartenir, ont traversé toute l’histoire politique contemporaine de la Guadeloupe. L’une a conditionné l’autre, chacune héritant d’épisodes précédents tout en étant le produit de circonstances singulières, au cours de batailles politiques, d’importants mouvements de masse, de révoltes et de répression. Il arrive, cependant, des périodes de calme apparent, où toutes ces questions semblent être oubliées, où le peuple semble aller paisiblement accomplir son devoir civique. Parce qu’il est plus facile de reléguer la vraie question politique au niveau du folklore des combats de coqs ou de querelles de clocher, quand elle ne s’amenuise ou ne se marginalise pas elle-même. C’est un contexte où les acteurs indispensables à l’exercice de la démocratie, les milieux intellectuels, les leaders d’opinions ou la presse libre se laissent corrompre ou tétaniser, dans une société de consommation où le tumulte des ventres revendique tout et le contraire de tout, sauf des idées.

Pour les récentes élections régionales, ce qui est sorti des urnes ne dément pas la dualité évoquée plus haut. Ni Lurel, président sortant qui déclare : « Je défends la stabilité de nos institutions dans une Guadeloupe qui s’inscrit résolument dans la République… » ni Ary Chalus, nouveau président, parlant de son élection comme résultat d’un combat « …pour le respect de la personne humaine, un combat pour la dignité et la responsabilité. Et aussi un combat pour l’identité… [Pour] révéler au monde qui nous sommes ensemble et ce que nous sommes capables d’en faire… Faire en sorte que la Guadeloupe existe… » Ils se situent bien, chacun, dans les deux familles de réponses à la question guadeloupéenne qui, tout au long de notre histoire, ne cesse d’osciller entre allégeance et désir de s’appartenir.

Un nouveau monde à explorer

Comment dépasser l’hésitation ? La lame de fond qui fut le facteur de la débâcle de Victorin Lurel pousse dans son balan le discours d’Ary Chalus. N’indique-t-elle pas en même temps que le vrai changement de fond se trouve au-delà de la conquête d’une majorité au Conseil Régional ? Nous ne faisons pas partie de ceux pour qui la condamnation d’avance, par principe et sans appel de tout pouvoir élu « dans le cadre colonial » est une preuve absolue de patriotisme. Nous en posons simplement les limites : ce n’est pas du Conseil Régional actuel que partira la réponse concrète à la question guadeloupéenne. De par sa composition et dans les conditions actuelles, cette institution n’est pas armée politiquement pour entrer en contradiction totale, non avec la République, mais avec l’Etat français sur son aspect colonial. Elle peut cependant conditionner favorablement l’entrée en jeu du peuple. Ce peuple qui s’est exprimé si massivement et si nettement contre le conservatisme et la condescendance assimilationnistes.

Le défi de notre époque est de pouvoir déclencher un immense ensemble d’activités ayant pour but de transformer la Guadeloupe. Sans avoir forcément pour objectif central de prendre des positions de pouvoir bureaucratique. L’expérience nous montre que de nombreux changements, déterminants, dans les domaines de la culture et des arts, de l’activité économique et sociale n’affichaient pas forcément « la révolution » pour objectif explicite, mais s’en rapprochaient concrètement, davantage que des discours ultra-révolutionnaires.

La projection d’une différence, d’une altérité radicale de la Guadeloupe en était généralement une composante importante. Pour l’heure, ces activités ne se situent pas en dehors des luttes par lesquelles les citoyens s’inventent un espace de liberté pour changer par eux-mêmes leurs conditions d’existence. Même quand on se trouve ouvertement opposé au capitalisme ou au colonialisme, cela n’entraine nécessairement ni à trouver ni à rechercher l’hébergement d’un parti révolutionnaire ou nationaliste. Cet ensemble d’activités relève de ce qu’on pourrait appeler « l’autonomie citoyenne », du fait de la prise en main collective par les citoyens de leur propre destin quotidien. Ce par quoi la vraie souveraineté populaire peut en imposer alternativement à la représentation politique. Dans cet espace se développe le contre-pouvoir, pour qui ce n’est pas le contrôle de tel ou tel Exécutif qui est au centre des préoccupations, mais le changement de perspective. Non vers d’anciens mirages, mais vers une nouvelle qualité de travail, de créativité et vie collective sur notre territoire. C’est un monde encore trop peu exploré.

Frantz SUCCAB