Titli : la sombre beauté d’une chronique indienne

— Par Roland Sabra —

titliTroisième élément d’une fratrie qui fricote avec le crime, Titli tente d’échapper au déterminisme familial en prenant la poudre d’escampette avec les maigres économies du clan qu’il se fait voler par des flics corrompus. Contraint de retourner au bercail, les frangins après lui avoir administré une bonne raclée, décident de le marier de force, espérant par là le tenir. Las, l’épouse amoureuse d’un autre et plutôt dégourdie va lui proposer un arrangement boiteux et Titli va reproduire le comportement et les manières violentes qu’il cherchait à fuir. Ce n’est pas tant la reproduction sociale à l’intérieur de la cellule familiale qui est traitée que l’omniprésence de la violence incorporée et intériorisée de la société indienne. La violence de la ville, celle des frères braqueurs d’automobilistes, celle de l’aîné sur ses puînés, celle des hommes à l’égard des femmes, celle du patriarche sur la famille n’est dans Titli que la plaque projective d’une violence qui traversant les individus de part en part surgit presque toujours de façon inattendue à la suite de moments lourds d’un silence chargé d’oppression. La violence sourde dont il est question ici est celle d’une misère sans horizons dans des conditions de vie qui sont celle de la survie. Comment sauver sa peau telle est la question qui taraude Titli et Neelu, son épouse imposée. Est-ce en retournant les armes de la violence contre les conditions de son émergence ? Le film laisse entre-ouvertes quelques possibilités d’échappées tout en semblant privilégier, sans l’affirmer très clairement un retour à la normale, normale telle que la conçoit la société indienne, il va sans dire.
Cette violence de la ville qui devient un monstre incontrôlable est au cœur du film, confirme Kanu Behl. Je l’ai moi-même éprouvée en voyant Delhi changer drastiquement, en particulier à un moment de ma vie où je me sentais déjà pris dans un tourbillon d’émotions liées à mes ambitions, peurs et désirs confus. Mais aussi à l’influence de proches qui, surtout mon père, avaient le pouvoir de les entraver.”
“En écrivant le scénario, nous voulions que le spectateur ressente clairement à quel point chaque personnage se sent seul, survit et fait face comme il peut, poursuit-il. En fait, la violence que nous dépeignons n’est pas tant celle des braqueurs, qu’une violence intérieure.” Mais elle s’extériorise rapidement lorsque l’étau se resserre… ” C’est vrai. Dans sa folle quête de modernité, Delhi ne cesse de rejeter des gens à la marge. Cela fait germer un sentiment de colère légitime chez certains quand d’autres, perpétuellement servis, ne les voient pas. C’est la rencontre de ces deux mondes qui nous a inspirés avec mon coscénariste.

La beauté sombre de Titli tient beaucoup au réalisateur Kanu Behl dont c’est le premier long métrage. La tension qui parcourt le film de bout en bout est suggérée par une série de plan court serrés autour des visages, une très grande mobilité de la caméra et un montage vif qui balance entre polar poisseux, documentaire réaliste, et roman d’émancipation. Le renversement de la tutelle patriarcale par les fils apparaît comme impossible sans le concours des femmes. C’est Neelu qui se chargera de faire en sorte que Titli vomisse, au propre comme au figuré, la violence qui le submerge et qui le pourrit de l’intérieur peut-être tout simplement parce qu’avant que Marx n’écrive « Dans la famille, l’homme est le bourgeois ; la femme joue le rôle du prolétariat. » Flora Tristan, cette « « Aristocrate déchue, Femme socialiste et Ouvrière féministe » l’avait précédé dans Le Testament de la Paria : « Elle est le prolétaire du prolétaire même »

Paris, le 08/05/2015

R.S.

Titli, une chronique indienne (Titli)
Inde – 2014
Réalisation : Kanu Behl
Scénario : Sharat Katariya, Kanu Behl
Image : Siddarth Diwan
Son : Pritam Das
Montage : Namrata Rao
Musique : Sneha Khanwalkar
Décors : Parul Sondh
Costumes : Fabeha Khan
Producteur : Dibakar Banerjee
Interprétation : Shashank Arora (Titli), Ranvir Shorey (Vikram), Shivani Raghuvanshi (Neelu), Amit Sial (Pradeep), Lalit Behl (le père)
Distributeur : UFO Distribution
Date de sortie : 6 mai 2015
Durée : 2h04