Sur le “(dé)plaisir”

Présentation du 26e numéro de la revue Recherches en Esthétique sur le thème « Le (dé)plaisir » par le plasticien, musicien et poète Alain Joséphine.

La revue du CEREAP, Recherches en Esthétique, fait appel aux penseurs de l’art, qu’ils soient Antillais, métropolitains ou étrangers. Parce qu’elle est une revue scientifique, elle est garante d’une rigueur et d’une excellence de la réflexion. Sa particularité est d’être une revue scientifique née aux Antilles. Cela peut paraître anecdotique, mais cet ancrage caribéen lui confère une saveur particulière, une inclination au décentrement, à l’excentration autant par le choix des problématiques que par la pensée de ceux qui les traitent.

Comment ce numéro 26 est-il partitionné ? Il y a d’abord ce qui ne change pas. L’éditorial de Dominique Berthet explique les différents enjeux que génère la problématique choisie. Puis, apparaît l’entretien avec Marc Jimenez. Cet entretien est devenu au fil du temps et de la parution des différents numéros de la revue, une sorte de rituel introductif dans lequel les problématiques générées par le thème sont débattues, discutées avec le dynamisme et la fraîcheur que seul peut exprimer un ici et maintenant du discours.

De la page 15 à la page 216, le corps de la revue est divisé en quatre grands chapitres. Le premier est consacré au « (dé)plaisir esthétique », le second au « (dé)plaisir de la création », le troisième au « (dé)plaisir de la réception », et le quatrième au « (dé)plaisir en Caraïbe et à la Réunion ». À ces quatre chapitres, est adjoint un cinquième qui prend la forme d’hommages rendus à Frank Popper et Aline Dallier, ainsi qu’à Marvin Fabien, qui nous ont tous quittés l’année dernière. Enfin le sixième chapitre présente différentes notes de lecture ou recension d’ouvrages nouvellement parus.

Pour introduire cette présentation, empruntons un terme qu’utilise Dominique Berthet dans son article « L’expérience esthétique, plaisir et déplaisir » (p. 59), la rencontre. Qu’attend-on d’une rencontre ? On attend qu’elle nous surprenne, qu’elle capte nos sens, notre entendement, par quelque chose qui survient là où on ne l’attendait pas. Qu’elle sollicite notre connaissance sensible ou intellectuelle, qu’elle l’augmente par des biais nouveaux.

Le numéro 26 de Recherches en Esthétique surprend le lecteur. Il est vrai qu’avec un tel thème, « Le (dé)plaisir », le champ sémantique des mots employés se concentre autour de l’évocation de ressentis plus ou moins agréables, de sentiments troubles, de sensations paradoxales, autrement dit de tout ce que « l’empire des sens », peut produire comme tableau complexe et rempli de clairs-obscurs. Mais n’est-ce que de cela dont il est question dans le thème « Le (dé)plaisir » ?

C’est en s’expliquant sur la graphie particulière du thème que Dominique Berthet débute son éditorial. Traditionnellement, les thèmes des numéros précédents étaient composés de mots seuls, exemple : « Distances », « Appropriation », « Errances »,  « Utopies », ou précédés d’articles, comme « La critique », « L’Audace », « L’Ailleurs », « Le fragment », « L’insolite » ou encore de deux mots qu’associait la conjonction de coordination « et » : « Marge(s) et périphérie(s) », « Art et Engagement », « Art et Hasard », « Art et action », « Art et détournement », « Montage et assemblage ». Là où le « et » introduisait une forme d’injonction supplémentaire à la réflexion sur l’art, la graphie utilisée pour le thème « Le (dé)plaisir » contient en elle-même « […] un mouvement dialectique, une oscillation entre le plaisir et le déplaisir. Elle induit une dynamique, elle invite à penser ces deux termes non dans leur opposition classique, mais comme des variations d’intensité », dit Dominique Berthet (p. 5).

On le comprend, la notion de (dé)plaisir est une notion complexe qui ne se contente pas de l’antagonisme des termes plaisir/déplaisir, ou plaisir/douleur. Dans l’article « Malin dé-plaisir ! » (p. 7), Dominique Berthet et Marc Jimenez se livrent, sous la forme du fameux entretien propédeutique, à l’analyse sémantique des termes gravitant autour de la notion de plaisir ou de déplaisir. À la lumière de ces analyses, ils questionnent le statut de l’art contemporain, celui de la fonction de la critique d’art et également la problématique de la réception de l’œuvre. Leur questionnement nous permet de comprendre par exemple qu’il y a une différence entre ce que nous pouvons ressentir devant une œuvre, d’une part, et la jouissance esthétique que nous pouvons en retirer, d’autre part. Comme le dit Marc Jimenez, « Le laid, le repoussant, le moche, l’affreux, le désagréable, le médiocre, le dégueulasse, etc. ; ce qui provoque le déplaisir peuvent être objets de jouissance esthétique à travers le déplaisir qu’ils procurent » (p. 13).

Bruno Péquignot parle lui d’un « plaisir différé ». C’est le titre de son article « Le plaisir différé ». Il introduit sa réflexion en partant de la poésie en général et de Mallarmé en particulier. Il relate en effet un débat, qui a insupporté le poète, concernant une supposée obscurité qu’on lui reproche. Obscurité à laquelle Mallarmé répond « Que si un être d’une intelligence moyenne, et d’une préparation littéraire insuffisante, ouvre par hasard un livre […] et prétend en jouir, il y a malentendu, il faut remettre les choses à leur place. Il doit y avoir toujours énigme en poésie, et c’est le but de la littérature […] d’évoquer les objets » (p. 41).

L’obscurité dont on taxe l’écriture de Mallarmé est le reflet d’une incompréhension vis-à-vis de la lecture. « Pour être authentique, la lecture doit être active et engagée : elle consiste en une recréation du texte, rendu impossible si on se contente de porter sur lui un regard objectif, indifférent », écrit Pierre Macherey (p. 42). C’est donc un exercice, qui demande un effort, qui ne vient pas de soi. Nous comprenons un peu plus loin que toute entreprise artistique si elle est à la recherche de la vérité ne se contente pas de plaire ou de distraire, elle a avant tout une fonction démystificatrice de l’esprit et de ses visions. À l’image de la reproduction de l’œuvre de Marvin Fabien Caribbean bodies utilisée en couverture, l’œuvre d’art nous invite à emprunter une sorte d’itinéraire « […] pour dépasser le moment immédiat et premier du plaisir, en passant par un (dé)plaisir lié à l’effort nécessaire à ce (dé)tachement du plaisir, […] et aboutir à une forme “supérieure”, en tous cas différente et décalée du plaisir, qu’on peut désigner […] comme jouissance », écrit Bruno Péquignot (p. 43). C’est ce que l’auteur identifie comme étant un plaisir différé.

Nous retrouvons cet effort à produire, ce chemin à faire vers l’œuvre, également au sein du chapitre « (Dé)plaisir de la réception », dans l’article de Dominique Chateau intitulé « Le (dé-)plaisir en situation immersive (Christian Boltanski, Pascale Marthine Tayou et Sam Mendès) ».

Dominique Chateau nous livre son expérience de spectateur face, ou devrais-je dire à l’intérieur de ces deux expositions : « Faire son temps », exposition de Christian Boltansky au Centre Pompidou de novembre 2019 à mars 2020, et « Black Forest », une exposition de Pascale Marthine Tayou à la Fondation Clément de décembre 2019 à mars 2020.

Ces expositions mettent en scène des dispositifs immersifs, que Dominique Chateau nomme œuvre-dispositif, et à l’intérieur desquels les artistes ont « […] organisé pour le visiteur un parcours […] où sont convoqués (image, vidéo, sculpture, matériaux divers), dont les échantillons s’entremêlent en diverses résonances » (p. 117). Ces résonances renvoient pour Boltansky à la Shoah, et pour Tayou au colonialisme. Et pour le spectateur « […] la question de l’ambiguïté du ressenti esthétique est un aspect saillant de ce genre d’exposition au contenu idéologique très marqué, combiné à une organisation artistique très puissante », écrit l’auteur (p. 118).

Je voudrais ici revenir sur un phénomène qui est le corollaire de la lecture d’ouvrage thématique comme celui de Recherches en esthétique. Cet aspect souligne l’intérêt pédagogique de la revue.

Le thème choisi, et qui s’impose à l’ensemble des textes produits pour la revue, génère un effet de réitération des concepts, qui agit à mesure que l’on avance dans les différentes lectures, comme une mise au point continue sur le sujet. Il y a en photographie un terme qui s’appelle le focus stacking (to stack : empiler), qui désigne une pratique très connue en macrophotographie où souvent les zones de netteté sont très faibles. Cette pratique consiste à assembler plusieurs images d’un même sujet avec des zones de netteté différentes. Les images sont ensuite combinées pour fusionner toutes les zones de netteté et produire ainsi une image unique, parfaitement nette sur toute sa surface.

L’effet de réitération des concepts tend vers ce phénomène de précision, de netteté progressive. Il rejoint l’idée que j’émets par ailleurs qui est que l’objet de la pensée doit être compris comme un objet spatial, multidimensionnel, qui se construit par agrégation successive d’éléments autonomes. Par ses répétitions systématiques, par ses différents angles d’approche, le concept prend forme, il devient forme. Cela veut dire qu’à mesure que le lecteur avance dans sa lecture, c’est à la même mesure que se précise et se définit avec de plus en plus de précision la problématique en question. En effet, la revue opère comme une caisse de résonance pour les différents concepts qu’elle propose. Les idées se répandent, se répondent, évoluent dans notre esprit à mesure que la lecture avance.

Le chapitre « (Dé)plaisir de la création » nous plonge dans l’univers secret de l’atelier de l’artiste, là où s’élaborent les gestes qui définissent notre rapport intime à l’œuvre. Dans « Recherche du plaisir, le travail de l’artiste et ses environs. La leçon de Cézanne », Hélène Sirven se demande si « Créer est-ce rechercher un plaisir particulier chez celui qui entreprend cette aventure obsessionnelle, ainsi que chez ses regardeurs ? » (p. 103). Elle évoque à propos de la pratique de Cézanne un amour de la peinture, mais également un plaisir à échanger avec des amis sur la chose picturale. Pourtant rien n’est facile dans la création, et c’est Cézanne qui le dit lui-même : « Je vois les couleurs. Je peine, je jouis à les transporter telles que je les vois sur ma toile. Elles s’arrangent au petit bonheur, comme elles veulent. Des fois, ça fait un tableau » (p. 105).

Il y a là en quelques mots résumé toute la complexité et la fragilité du moment créatif. C’est un travail de l’esprit, c’est un exercice pour le corps, c’est un défi pour le corps et l’esprit d’être là ensemble, mobilisés dans l’instant présent de la création. La réalisation de grands formats demande encore plus d’efforts physiques, plus d’investissement mental afin d’accompagner l’accouchement de l’œuvre.

En quelques phrases nous nous sommes livrés à un exercice issu d’une discipline que l’on appelle la poïétique. C’est-à-dire à une réflexion sur la phénoménologie de la création, sur ce qui s’y passe, ce à quoi renvoient les gestes de l’artiste, la confrontation des intentions avec la résistance de la matière, les repentirs, les doutes, les surprises.

C’est à cet exercice que nous convie Richard Conte dans son article « Se rincer l’œil. Une divagation poïétique ». Ce sont des notes d’atelier prises pendant le confinement de mars à mai 2020. Plusieurs me parlent directement. Ainsi je partage avec Richard Conte l’idée que « les peintres rafraîchissent notre vision, au sens […] qu’ils la réinitialisent » (p. 81). Cette notion de réinitialisation du regard, je la partage également lorsqu’il note que « Comme peintre je mets moi-même en scène le plaisir de me surprendre, de m’épater tout seul » (p. 82). J’ai moi-même besoin d’être surpris par ma peinture. J’ai besoin qu’elle renouvelle mon regard sur elle-même. Ce n’est qu’à cette condition que je dépose les pinceaux. Richard Conte écrit encore « Peindre pour se laver les yeux » (p. 85), « Ouvrir en moi la porte que je ne connais pas » (p. 85).

Le texte de l’article se décline sous forme de paragraphes datés de février à mars 2020 dans lesquels le penseur-artiste, ou l’artiste-penseur raconte avec une grande honnêteté les avancées, les reculs, les révélations, les sensations éprouvées lors la réalisation de l’œuvre.

Dans le chapitre « (Dé)plaisir en Caraïbe et à La Réunion », la problématique de la représentation du corps est abordée. Dans son article, « Trouble(s) face au corps de l’homme noir », Scarlett Jésus met en résonance les reproductions historiques de Saint-Sébastien et les travaux de Maksaens Denis, pour évoquer la question de la nudité des corps qui est encore à ce jour peu abordée dans nos régions Martinique et Guadeloupe.

La lecture de l’article de Christelle Lozère dans ce même chapitre a questionné mon propre (dé)plaisir et résume pour beaucoup l’expérience même de ce thème. « Lieux de plaisirs et de débauche dans l’iconographie coloniale des Antilles anglaises et françaises » nous place en tant que spectateur-lecteur de notre propre histoire. Christelle Lozère nous propose « À travers l’image de la prostituée et des lieux de plaisir (notamment le cabaret), d’analyser comment l’iconographie des Petites Antilles a été façonnée par les fantasmes de soumission et de domination des corps, vehiculés notamment par les illustrateurs érotiques » (p. 163). Mais aussi de révéler « […] le rôle des artistes insulaires […] dans la volonté de sortir des représentations stéréotypées, en multipliant la scène de genre sociale […], affichant la normalité du quotidien des populations noires » (p. 163). Pointe alors pour le lecteur antillais que je suis, la gêne ou en tous cas le déplaisir d’être en présence de faits historiques affligeants. L’extrême documentation à propos de ce sujet ajoutant encore à l’affliction. Mais dans un même temps, ou même élan, je ressens un plaisir au-delà de l’affliction, celui de ma connaissance soudainement augmentée.

Les deux entretiens d’artistes que mènent Sophie Ravion D’Ingianni et Dominique Berthet, avec respectivement Claude Cauquil et Stan Musquer poursuivent le questionnement sur le corps et les enjeux de sa monstration.

Et puis pour la première fois, une rubrique « Hommages » est dédiée à trois présences qui ne sont plus, mais qui existeront éternellement par les traces de leurs productions : Frank Popper, Aline Dallier et Marvin Fabien.

Mais de la même manière que l’ombre est indissociablement attachée à la lumière, j’ai trouvé page 245 une note de lecture qui présente l’ouvrage de Frédéric Brun dont le titre est La Beauté.

Pour aller au bout de vos rêves, il faut se forger de belles images. La lecture de ce 26e numéro de Recherches en Esthétique sera sans aucun doute, force de propositions pour de belles idées. Bonne lecture donc.

Septembre 2021