“Solitudes Martinique”, de Véronique Kanor : entre amour et politique

— Par Roland Sabra —
De la désillusion amoureuse aux illusions politiques, tel pourrait être le parcours de Véronique Kanor dans « Combien de solitudes…” paru en 2013 aux Editions Présence africaine dont est issu « Solitudes Martinique » la performance scénique avec projection de photo-vidéos présentée sous forme de pict-dub-poetry, au François dans le cadre de « Mai les Arts dans la rue ». Pict renvoie à l’idée d’image, de photo  et ce soir-là avec deux écrans en angle, le premier, le plus grand, face au public, le second coté cour sur lesquels sont projetés vidéo, film, portraits statiques. Coté jardin un podium surmonté d’un pupitre avec le texte que l’auteur va délivrer au public sours forme de dub poetry (genre musical issu du reggae jamaïcain) et du sound system (système de sonorisation par bande-son). Les textes de la dub poetry sont ouvertement politiques et sociaux. Ils reprennent les thèmes et revendications des rastas mais s’intéressent de plus près à l’acte artistique, à l’engagement politique et social contre le racisme, l’impérialisme, les problèmes économiques, etc.
Véronique Kanor nous conte une dérive, singulière et plurielle, qui va de Paris à Fort-de-France, qui la traverse et qui traverse la Martinique en février 2009. Une jeune femme, dévastée par une rupture amoureuse débarque dans l’île ou moment ou celle-ci s’enflamme dans un mouvement de revendications économiques, sociales et identitaires. Le style balance entre lyrisme, coups de poings , coups de gueule, rage et espérance, sublime et banalité affirmée, revendiquée car l’expérience évoquée concerne quiconque et il faut donc pour toucher le cœur de l’autre y pénétrer avec sa forme de penser, de sentir. Le poème se dit en discours adressé et par là émerge la possibilité d’une identité gagnée par l’altérité, une individuation par relations, une con-citoyenneté  qui se mesure à sa poétique.
Entre mers, entre sœurs, entre lieux, entre rives, entre écrivaine et réalisatrice, entre l’ici et l’ailleurs, elle nous dit la douleur du partage et le bonheur cent fois répété du multiple. Fusionner dans le désir de l’Un mais refuser la mort qu’il porte en son sein. Refusant d’être assignée, elle dit avoir rêvé une révolution, tout en regrettant de confirmer par l’expérience l’adage de Lacan , « l’appeau lie tique et nous ».

Elle dira :
Tu as tort de rêver.
Contente-toi de vivre à la minute pesée. N’attends pas le sable, qu’il hoquète dans le goulot du sablier. Tu as tort de croire que l’on élève des châteaux du temps égoutté.
Aujourd’hui
le passé m’a renoncée. ( p37).
L’intrication des délaissements amoureux, politiques, sans jamais verser dans un abandonnisme résigné, vrille, creuse l’identité. La coupure, qui souligne l’écart, rappelle en creux le lien. Le manque est présence vive. Injustice du délaissement amoureux dans un pays délaissé, partagé, se conjugue avec la colère résignée de n’avoir pour issue que les vieilles recettes des temps passés. Apories?
Elle ne se résigne pas. Elle dit :
J’ai raison de réver,
malgré tout […]
Il suffit d’un mot
pour que soudain,
penché à son balcon,
un homme
(p56-62)
La langue est belle, vive, soutenue, percutante, le pict n’est jamais redondance, ou illustration du poème. À la recherche de sa vérité, la plus nue, elle ne verse jamais dans l’impudeur. La cuauté des mots n’est qu’un médium, un scalpel tendu vers son but dans l’unique nécessité de faire émerger de sa gangue  l’authenticité de l’élément bientôt cousu de fils de larmes et de rires au patchwork qui s’élabore. La distance, le recul, le regard éloigné, produits de l’écriture en donnent  le relief et la beauté.
La dub poetress sur scène, trois-quarts arrière face à l’écran, tourne le dos à une partie du public. Elle est, certes ici coté jardin, mais pas tout à fait, dans un lointain, elle s’adresse à aux faiblesses des hommes du lieu, à leur narcissisme, et sa blessure à elle :

« jamais homme n’avait osé dire qu’il ne m’aimait plus ».

Elle murmure, parle d’un pays intime à son pays.
Mais quel est-il, si ce n’est celui de la littérature ?

Fort-de-France, le 27/05/2017

R.S.