Sein flétri la Mère-Patrie cherchant ‘trapper pitance

FrançAfrique & FrançOutremer : une  communauté de destin?

— Par Mireille Jean-Gilles, écrivain —

Pendant des décennies, dans les discours officiels, l’échec économique de la départementalisation des Antilles, de la Guyane et de la Réunion était attribué à une trop forte croissance démographique, au point que les allocations familiales y ont été réduites afin de financer le planning familial.

Idem pour les pays d’Afrique noire aujourd’hui, en particulier le Niger ( 7 enfants par femme) : «Des pays ont encore sept à huit enfants par femme. Vous pouvez décider d’y dépenser des milliards d’euros, vous ne stabiliserez rien». Cette déclaration d’Emmanuel Macron en 2017, évoquant également l’origine « civilisationnelle » de la pauvreté en Afrique, avait provoqué un tollé. Le mot «racisme» a même été lâché.

Dans les DOM, ce discours a perduré jusqu’à ce que les Antilles n’enclenchent une trajectoire de déclin démographique à partir des années 2000.

Aujourd’hui, s’agissant des difficultés de ces territoires, la cause évoquée par l’Etat français serait la « mauvaise gestion locale ». Dans les deux cas cités, les difficultés des DOM seraient toujours « locales »(idem pour l’Afrique noire).

Les DOM paient le prix fort de préjugés officiels qui ne sont rien d’autre que le recyclage de stéréotypes de race qui les rendent seuls responsables de la situation dégradée de leurs territoires. Par conséquent, cela justifie aujourd’hui que l’Etat français reprenne en main la gestion locale, d’une part, par le biais d’ « experts » de l’AFD, pour pallier  » la faiblesse de l’ingénierie locale », et d’autre part, en s’appropriant les recettes de l’Octroi de mer des collectivités locales, dans le cadre du CIOM1 au motif de la « vie chère », en même temps qu’il répand un discours « enjôleur » et « lénifiant » sur l' »Autonomie ».

Un racisme institutionnel

Ce n’est pas la duplicité, ni un regain du colonialisme de la Mère-patrie, tant à l’égard de ses outremer que de la FrançAfrique qu’il s’agit de pointer du doigt, comme il est de coutume, mais bien le fondement de sa politique coloniale, à savoir un racisme institutionnel qui a conduit, à l’orée des Temps modernes, au génocide des Indiens caraïbes aux Antilles, à l’esclavage des Noirs déportés d’Afrique2, puis, plus récemment, à l' »Assimilation », c’est-à-dire à la « réduction en pâtée »3 des quatre vieilles colonies, auxquelles s’adjoint dorénavant Mayotte.

De nos jours, face à un racisme d’Etat, désormais décomplexé qui irrigue toute la société française (ou vice-versa, comme l’illustre l’actualité récente) l’on constate que les Antillais-Guyanais sont de plus en plus nombreux, jeunes ou moins jeunes, à se retourner vers les racines ancestrales de l’Afrique, cherchant, à la manière de Césaire à son époque, une communauté de destin avec la Terre-Mère, au point, pour certains, de renier l’héritage créole, terme assimilé dès lors aux descendants des premiers colons. Aujourd’hui, il ne s’agit pas d’alimenter la querelle entre « créolistes » et « africanistes » dont se repait l’Internet (et se réjouit le colonisateur) mais, à l’occasion des évènements qui ont cours au Niger, il importe de relever que par son action tant en FrançAfrique qu’en FrançOutremer » (c’est à dire dans les derniers joyaux de l’Empire), le colonisateur français, « aux abois » derrière sa suffisance, rappelle qu’il entend disposer comme bon lui semble de ses anciennes colonies (et de leurs ressources), toutes, à un degré ou à un autre, partageant le même destin, empreint d’humiliations, de misères et d’exodes.

Humiliations, misères et exodes

Entre autres humiliations, le sort réservé aux DOM au sein de la République française, au travers de la péréquation nationale des communes, où, considérés comme des territoires de seconde zone, ils en sont réduits à se battre, y compris entre eux, pour des miettes.

Et, au prétexte que la politique de rattrapage menée depuis la départementalisation a été un échec, l’Etat français s’attelle à démanteler, non sans une certaine jubilation, tous les dispositifs destinés à compenser les handicaps irréductibles des DOM. La Cour des Comptes a évalué à 6 Milliards d’euros les économies fiscales que pourrait réaliser l’Etat en outre-mer, sans compter l’emblématique prime de vie chère (1 milliard d’euros). En plus des économies de droit commun affectant les catégories sociales les plus vulnérables, ces économies ciblées sur les populations et entreprises des DOM ne peuvent que livrer ces territoires au chaos, comme on le perçoit déjà aux Antilles.

En réalité, depuis que Bercy est aux commandes, loin de la success-story de la start-up nation, vantée par les médias, les comptes de la France s’effondrent, son déficit public menace la stabilité de la zone Euro4, et Bruxelles attend d’ici à la fin de l’année un plan d’économies drastique, sinon l’Etat français devra rembourser les 50 milliards d’euros qui lui ont été octroyés pour son plan de relance post-covid. « Droit dans ses bottes », Bercy, ne compte pas pour autant changer sa politique de compétitivité économique aussi somptuaire (plus de 80 milliard d’euros de recettes fiscales perdues par an par rapport à 2014) qu’inefficace 5 et continue de creuser inexorablement le déficit public, comme en 2023, avec la suppression de la CVAE6 pour 10 milliards d’euros et celle de la redevance audiovisuelle pour 4 milliards d’euros.

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Et, pour faire face à ces dépenses nouvelles, les économies, pompeusement rebaptisées « réformes », sont à rechercher ailleurs, en particulier dans le champ social (retraite, assurance chômage, APL, RSA…) ou encore chez les ex-colonisés, supposés crouler sous les « avantages » et dilapider les fonds publics.

Les populations d’outremer subissent par ailleurs une violente colonisation de peuplement, minutieusement organisée par l’Etat français, dans tous les domaines, d’une ampleur telle que c’est leur existence même en tant que peuples qui à terme est menacée. Une colonisation de peuplement fidèle à la lettre de Mesmer de 19727 .

Une crise de la « démocratie »

D’où un rejet massif de cette violence institutionnelle, manifesté au cours des dernières élections présidentielles françaises dont les résultats traduisent plus une exaspération qu’une quelconque aspiration au « fascisme », que d’aucuns exhibent comme épouvantail pour masquer le « pire » qui est déjà en œuvre dans les « outremer » français.

En effet, si, aujourd’hui, des conventions internationales protègent la moindre espèce de reptile susceptible de disparition, s’agissant de l’Humain, des peuples entiers riches d’une culture originale, peuvent être sciemment éradiqués en quelques décennies par un Etat viscéralement colonial, dans la plus grande indifférence au nom de la sacro-sainte « démocratie » .

Sans nul doute que si les Français de souche subissaient une violence multiforme d’une telle intensité de la part de leur Etat, auraient-ils, compte tenu de leur disposition naturelle vis à vis de l’Etranger, dépassé les « ultramarins » dans cette prétendue aspiration au « fascisme ».

Pour combattre ledit « fascisme », si tant est, il importerait de combattre ses racines, et non pas ses fruits hypocritement jugés « nauséabonds » mais dont s’accommode fort bien en général la classe politique française dans ses jeux de pouvoir ou pour son dessein colonial, raciste par essence8, duquel dépend sa volonté de puissance.

Quoi qu’il en soit, les finances publiques s’avèrent une arme redoutable de l’Etat français pour appauvrir les DOM et les vider de leurs populations natives, pendant que parallèlement les « Métropolitains » sont encouragés à venir s’y installer en masse. A cet égard, ne pas s’intéresser aux questions financières majeures, comme il est de coutume, revient pour les « politiques » d’outremer, même adoptant les postures les plus « radicales », à délibérément renoncer à affronter l’Etat français sur ce terrain de bataille capital, et de laisser les intérêts de la France supplanter ceux de leur peuple qu’ils sont supposés défendre.

Par ailleurs, on l’aura noté, dans la frénésie d’évolution statutaire qui s’empare des DOM, et que l’Etat français encourage pour faire diversion (c’est le maître-mot), les élus « ultramarins » se gardent bien de préserver l’essentiel que pourrait garantir une autonomie dans le cadre de l’article 74, à savoir une autonomie fiscale et la possibilité de réglementer l’accès à l’emploi et au foncier, pour s’aventurer vers des statuts à la carte (sui generis), à l’image de la Nouvelle Calédonie : comme s’ils pouvaient imposer à la France le même rapport de force que les Kanaks au moment des accords de Nouméa!

Mais, la démocratie « représentative » est en panne dans les DOM comme partout ailleurs, à l’image de la civilisation occidentale dont elle est l’emblème. Il ne peut par conséquent être confié à cette représentation (ce théâtre) et à ses avatars l’avenir des peuples, en un mot de l’Humanité. D’où l’importance de réfléchir à d’autres formes d’organisation (y compris puisées dans nos cultures, laminées par le projet mortifère de l’Occident) qui passent aussi sans doute par une révision de nos modes de vie.

« La civilisation est au fond de l’impasse où l’a menée son postulat : la fabrication d’une société artificielle, technicienne, en rupture avec la nature, en l’exploitant et en la dévastant. Elle ne peut plus reculer ni avancer. Elle ne peut que rafistoler pour chercher à «durer » » 9

Pour l’heure, avec la prise de l’Octroi de mer qui va appauvrir les collectivités locales, ouvrir un marché captif de 2 millions d’habitants aux entreprises françaises et donner des gages à la Commission européenne s’agissant de la réduction du déficit de l’Etat français, ce dernier entreprend une étape décisive dans le décrochage des DOM au sein de la République française (la double peine!) jusqu’à leur dilution totale pour garantir que ces territoires resteront dans le giron français.

Mireille Jean-Gilles

2 septembre 2023

1Comité interministériel de l’outremer du 18 juillet 2018, où le gouvernement a annoncé 72 mesures destinées aux « outremer », avec priorité donnée à la lutte contre la « Vie chère » .

2Ce qui donne lieu, chaque 10 Mai, à une cérémonie, autour de petits fours, dans les Jardins du Luxembourg, pour célébrer la Loi reconnaissant l’esclavage comme crime contre l’Humanité ( Loi vidée de son volet financier).

3« Avec ce terme « Assimilation », s’ouvrait, s’expérimentait le filet le plus large à la fois et le plus raffiné et cruel que l’Occident ait jamais déployé dans son entreprise globale de perversion de l’humain », Monchoachi, Retour à la parole sauvage. Editions Lundi-matin, 2023.

4). La France se retrouve au bord du précipice : en 2022 son déficit représentant plus de 6.5% de son PIB est le plus élevé des 8 principaux pays européens. La situation de la France est la plus dégradée juste avant l’Espagne. En conséquence, selon la Cour des comptes la France risque un décrochage et son déficit budgétaire menace la stabilité de la zone euro. (Elle doit établir un programme d’économies pour revenir à un déficit inférieur à 3% de son PIB) .

5A l’image du CICE (Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi) qui lui coûte 26 milliards d’euros par an jugés inefficaces par les propres organes d’évaluation de Matignon.

6Cotisation sur la valeur ajoutée des entreprises

7« À long terme, la revendication nationaliste autochtone ne sera évitée que si les communautés non originaires du Pacifique représentent une masse démographique majoritaire. Il va de soi qu’on n’obtiendra aucun effet démographique à long terme sans immigration systématique de femmes et d’enfants. (…). Sans qu’il soit besoin de textes, l’administration peut y veiller« . Consignes du Premier ministre au ministre de l’outremer en vue de la colonisation par le peuplement de la Nouvelle Calédonie.

8

9Monchoachi, Op. cit.

Mireille Jean Gilles auteure, née en Guyane française en 1962, est agro-économiste. Épouse du poète Monchoachi, elle vit actuellement en Martinique et travaille sur les problèmes financiers des collectivités françaises d’outre-mer. Elle s’accroche aux mots et aux chiffres avec une égale passion, toujours à la recherche d’un poème. Son écrit le plus récent retrace le personnage de la femme dans « Voracious street ».