Schoelcher : détruire une statue est-il toujours illégitime ?

— Par Catherine Bertho Lavenir —

Catherine Bertho Lavenir, ancienne rectrice de l’académie de Martinique, est inspectrice générale de l’Éducation nationale, professeure des Universités, ED Arts et médias, Sorbonne-Nouvelle. Après la destruction de deux statues de Victor Schoelcher en Martinique ce 22 mai, elle  s’interroge sur le sens que peut avoir, en 2020, l’iconoclasme.

En ce 22 mai 2020, jour de commémorations de l’abolition de l’esclavage en Martinique, un groupe d’activistes s’attaque à deux statues de Victor Schoelcher et les détruit d’une manière qui n’autorisera aucune restauration. Une vidéo est immédiatement postée sur le net, suivie d’autres où de jeunes militantes expliquent la signification de l’acte. Deux temporalités s’affrontent : le discours « lent » des statues qui, décennie après décennie, portent dans l’espace public un même discours et l’articulation évènement-image-débat-diffusion immédiate, B.A.BA de l’activiste contemporain.

Dans une atmosphère d’épidémie où l’expression politique est raréfiée, les activistes occupent l’espace public puis médiatique. Leurs revendications associent l’indemnisation des victimes du chlordécone avec l’exigence de réparations pour les descendants d’esclaves. Reporté une première fois, leur procès pour une action antérieure – le blocage de supermarchés – doit se tenir dans quelques semaines. Par ailleurs les élections municipales viennent de reconduire confortablement le maire de Fort-de France. La voix des urnes est une impasse. En revanche le cycle provocation-répression-procès est susceptible de leur offrir à nouveau une tribune.

Symboles

Les cibles visées en ce 22 mai sont symboliques. La première statue n’en n’est pas à son premier outrage. Décapitée, puis restaurée mais peinte d’un blanc agressif, elle est régulièrement recouverte d’inscriptions. La seconde a été déplacée, il y a longtemps, puis privée de la main condescendante et paternaliste que posait Victor Schoelcher sur la tête d’un jeune enfant. Cette fois-ci, il ne reste rien des deux statues achevées à coup de masse et qui ne pourront être restaurées.

Les vidéos immédiatement postées sur internet expliquent. Il est reproché à l’initiateur du décret d’abolition du 27 avril 1848 d’avoir indemnisé les anciens propriétaires d’esclaves et non pas les citoyens nouvellement libérés. Ce capital, argumentent les activistes, a cruellement manqué aux nouveaux hommes libres. Il a permis aux propriétaires des plantations de reconduire sous d’autres formes une domination séculaire, d’où découlent la pauvreté et les inégalités d’aujourd’hui.

Comment Victor Schoelcher s’est-il retrouvé au milieu de cette tourmente ? Le militant abolitionniste paye ici son statut d’icône républicaine porteuse d’un universalisme émancipateur. Doctrine officielle de la République, le « schoelcherisme » est célébré jusqu’à la fin du XXe siècle. Lors de la célébration du cent cinquantenaire de l’abolition, encore, Lionel Jospin reprendra le thème de l’émancipation républicaine.

Nouveau discours

Un autre discours pourtant a émergé dans la mouvance indépendantiste à partir des années 1970, assis sur les travaux des historiens. Jusqu’alors le moment de l’émancipation était le seul étudié. Désormais, ce sont la traite atlantique, l’économie de l’habitation, les modes de vie des esclaves et, surtout, leurs révoltes. D’où la question : émancipation octroyée ou acquise par la lutte ?

La Martinique valorise désormais la seconde option. En 1983 la date du 22 mai y est choisie pour la célébration : elle renvoie à la révolte de Saint- Pierre qui força ce jour-là le gouverneur à décider l’abolition avant même l’arrivée du décret d’émancipation venu de la métropole. Les nouvelles statues qui occupent désormais l’espace public associent clairement émancipation et révolte. Place du 22 mai à Trémelle, René Kho Kho Corail sculpte une femme émaciée brandissant un couteau. Au Prêcheur, Hector Charpentier crée le monument du 22 mai : deux mains enchaînées tendues vers le ciel… A Rivière Pilote, les effigies de Lumina Sophie et de ses compagnons célèbrent la mémoire de la révolte du sud en 1870. Le jeune maire indépendantiste a d’ailleurs enlevé la statue de Schoelcher que son prédécesseur avait érigée.

Schoelcherisme et anti-schoelcherisme

Deux lignes politiques s’affrontent. Pour l’une la célébration de la révolte peut se conjuguer à la mémoire de Victor Schoelcher. Aimé Césaire, lui-même le dit dans un entretien avec Pascal Ory de 1982 rediffusé ce 22 mai 2020 : la loi et la révolte, l’une avec l’autre et pas l’une sans l’autre, ont fait l’émancipation. L’autre ligne veut en finir avec le schoelcherisme. Il faudrait donc changer le nom de la ville de Schoelcher. Débaptiser la bibliothèque.

Le débat, en 2020 touche un autre point d’histoire, qui fonde la revendication pour les réparations : la décision d’indemniser par la loi les anciens propriétaires d’esclaves. Depuis des dizaines d’années, l’abolition achoppait sur cette question et ses promoteurs savaient que l’opportunité de la faire voter ne se représenterait pas. Ce n’est d’ailleurs pas en 1848 que la loi d’indemnisation des colons fut votée, mais en avril 1849, Louis-Napoléon Bonaparte étant président de la République. Les républicains socialistes dont Schoelcher n’avaient plus voix au chapitre, face aux députés conservateurs élus des campagnes et qui tenaient au principe de propriété.

Détruire une statue en 2020

Détruire une statue est-il toujours illégitime ? Pas forcément. Qui critiquerait les habitants de Varsovie applaudissant en 1989 l’explosion de la statue de Felix Dzerjinski, fondateur de la police politique et s’en partageant les fragments ? On peut préférer exiler les statues : voir celles qui ont voyagé, dans la Russie d’après 1989, d’un lieu central et symbolique vers des parcs éloignés. On peut aussi privilégier la tenue d’un débat public, comme celui qui a entraîné le déplacement de la statue du général Lee à Atlanta. Plus généralement on peut préférer à l’explosion inopinée la lenteur qui habituellement régit le sort des monuments. La commande, l’installation ou la désinstallation se votent en conseil municipal, régional, ou au parlement. Ça se discute, ça s’argumente. On consulte les artistes, les habitants, les historiens. On se demande si l’œuvre a une valeur esthétique ou patrimoniale. On écoute ceux pour qui elle fait encore sens. La destruction filmée suivie par un débat sur Internet court-circuite ces instances. C’est d’ailleurs sa fonction de provocation.

Mais arracher de son socle une statue c’est aussi violenter une ville. Fort-de-France, comme d’autres, est une ville où se sont accumulées les strates de l’histoire : statues endommagées, noms de rue qui choquent, préfecture où vécut tel gouverneur, bibliothèque venue d’une exposition universelle, bar d’un hôtel d’où partit une révolte. Élaguer ce qui dépasse, éradiquer les traces d’un passé compliqué, c’est ramener un tout complexe à une seule dimension. Appauvrie.

Source : Marianne.fr