Reprendre les concerts, mais à quelles conditions ?

— Par Nicolas Dambre —

Les recommandations de la Direction générale de la création artistique pour la réouverture des salles de spectacles ne font pas l’unanimité des responsables de lieux et des producteurs. « Certains hésitent à décaler une troisième fois des tournées déplacées cet automne à début 2021, si les conditions économiques ne sont pas tenables », confie Éric Boistard, directeur de Stereolux, scène de musiques actuelles à Nantes. Les jauges de ses salles passeraient de 1 200 et 400 places à 400 et 100… Pour Thierry Lan­glois, président d’Uni-T (Thérapie Taxi, Izïa…) : « Si notre horizon est de diviser les jauges des salles, je n’y crois pas. Si l’on redé­marre, c’est à pleine capacité. Comment amor­tir un Zénith aux trois quarts vide ? Je n’appelle pas cela un concert ! » Le directeur général de l’Olympia, Laurent de Cerner, doute aussi : « Rouvrir uniquement dans des conditions normales ou bien redémarrer en mode « dé­gradé » en ayant conscience que cela aurait de lourdes conséquences sur l’économie de l’en­semble de la filière ? Nous n’avons aucune visibilité quant à la date de reprise et à ses conditions. » En Belgique, des acteurs publics et privés ont élaboré des propositions et un calendrier : retour des personnels d’entretien et administratif le 18 mai, des artistes et tech­niciens le 1er juin, reprise de l’activité publique le 1er septembre. Les professionnels français prévoient aussi les deux premières phases, par exemple avec des résidences à Stereolux ou à la Boule noire, à Paris, sous la Cigale, qui appartient au même groupe, où seraient organisés des show-cases pour la presse.

Fonds d’urgence

« À l’Élysée-Montmartre, la distanciation, nous ne l’envisageons pas. Si elle est imposée, aucun producteur ne voudra organiser un concert devant une salle remplie au tiers. Comment maintenir un public debout à bonne distance lorsque le groupe arrive ? Cela n’a de sens ni économiquement ni artistiquement », livre Cristelle Gioanni, administratrice de cette salle parisienne de 1 380 places debout. Dominique Revert, cogérant d’Alias (Lou Doillon, Maceo Parker…), remarque : « La location d’une salle comme l’Olympia coûte plus d’un tiers du billet. Face à des surcoûts, comme chez le coiffeur, alors que nos recettes de billetterie chuteront, pas question d’aug­menter le prix du billet. Les artistes ou les salles devront revoir leurs prétentions à la baisse. » Selon les recommandations, de 2 820 places, la jauge de l’Olympia passerait à 800 ou 900 spectateurs. L’Assurance Maladie peut aider jusqu’à 5 000 euros les entreprises qui inves­tissent dans des équipements de protection contre le Covid-19. Laurent de Cerner, admet : « Nous serons solidaires et nous ferons les efforts nécessaires, comme nous l’avons fait en assouplissant nos conditions d’annulations ces dernières semaines. Nous avons déjà vécu des surcoûts sécuritaires après les attentats de 2015, aidés par un fonds d’urgence, un procédé qui pourrait être réitéré pour accompagner financièrement le secteur du spectacle. » Avec des contradictions possibles. Si 900 personnes doivent attendre devant l’Olympia à un mètre de distance, une file d’attente de près d’un kilomètre posera des problèmes de sécurité.

Méfiance du public

Jean-Louis Menanteau, directeur général de la Cigale (1 477 places) à Paris, confie : « Je fais partie des plus sceptiques, les specta­teurs ne retrouveront pas le chemin des salles allègrement et spontanément, on voit bien la méfiance des usagers des transports en com­mun. » Comme les professionnels, le public attend un peu plus de visibilité et d’échéances de la part du gouvernement. À quelques exceptions près, les ventes de billets pour les concerts de cet automne sont à l’arrêt. Charlotte Gaurichon, directrice générale de Caramba Spectacles, avance : « Nous sommes extrêmement prudents, nous faisons comme si nous n’avions pas d’activité avant 2021. D’au­tant que des artistes américains et québécois annulent leurs tournées en début d’année pro­chaine afin de ne pas prendre de risques. Il faut des mois, voire une année pour remplir de grandes salles. » Resteront-elles portes closes jusqu’en 2021 ? À Stereolux, Éric Boistard ne l’envisage pas, « On ne va pas ne rien faire : des artistes, des publics, des médias, des pro­ducteurs sont concernés… Nous faisons partie d’un écosystème. Il faut réfléchir à des alter­natives comme des formats cabaret, des pro­grammations locales ou des artistes envoyés dans les écoles. » 

NICOLAS DAMBRE