« René Maran, le premier Goncourt noir », de Charles Onama

Une vie de compromis et de révolte

La vie de René Maran n’est ni simple ni rectiligne. Sa démarche intellectuelle n’est pas non plus facile à cerner. Durant sa carrière de fonctionnaire et d’écrivain, il n’a pas souvent pris des positions aisément compréhensibles et accessibles au premier abord. Ce qui l’a souvent amené à être mal compris, à la fois des Blancs et des Noirs. Sa force principale a toujours été son indépendance d’esprit même s’il a incontestablement été formé dans un environnement où les préjugés raciaux sont parfois tenaces. René Maran est resté un homme du compromis mais pas de la compromission. Il a toujours été un homme du dialogue franc et sincère, un pondéré aux convictions fortes, bref, un médiateur incompris des Blancs et des Noirs. Il est surtout un intellectuel qui voulait voir l’humain triompher au-delà de sa couleur, un écrivain attaché au savoir et à la culture de toutes les aires géographiques, car le savoir et la culture sont, pour lui, une ouverture aux autres et au monde.

Si les contraintes de la vie ont poussé René Maran à accepter certains compromis, il est presque toujours parvenu à maintenir un équilibre entre le compromis et la révolte. Son premier compromis intervient lorsqu’il fait le choix de devenir fonctionnaire colonial en Afrique alors qu’il souhaite poursuivre ses études à Bordeaux. Déchiré entre sa passion pour les lettres et le désir d’aider financièrement sa mère et ses frères, il préfère renoncer à la vie d’étudiant pour travailler et gagner de l’argent. Seulement, il continue d’écrire pour nourrir sa passion littéraire. Ainsi, il peut aider sa famille tout poursuivant sa carrière d’écrivain.

Son deuxième grand compromis intervient en 1925, au moment où, par dégoût, il quitte l’administration coloniale pour se consacrer entièrement à l’écriture. Il est, dès cet instant, obligé de vivre uniquement de ses écrits. Et là, les choses se compliquent. Malgré sa réputation internationale, Maran n’a pas suffisamment d’argent pour vivre. Il écrit dans de nombreux périodiques et participe à des conférences à l’étranger. Cela lui permet tout juste de garder sa dignité mais il est loin de vivre à son aise. Contrarié, il est prêt à exécuter même des travaux modestes, afin d’éviter toute angoisse économique à sa tendre épouse. Celle-ci refuse de le voir s’éreinter pour des raisons économiques. Elle l’aime et connaît son talent. Elle l’encourage donc à écrire car c’est dans l’écriture qu’il s’épanouit. Elle lutte avec lui pour qu’il résiste à la pression financière. Camille est incontestablement le soutien psychologique majeur de René Maran pendant ces épreuves. C’est à travers elle qu’il retrouve la force et l’énergie nécessaires pour se maintenir à flot. Il confie en 1934 à son ami François Raynal : « je ne circule plus guère dans Paris. je dois à la crise que nous subissons, de ne même plus pouvoir me laisser aller aux longues heures de rêveries dont j’ai pourtant besoin pour mettre mon esprit en train ».

Certains de ses amis lui proposent de collaborer à des revues coloniales tantôt comme critique littéraire tantôt comme chroniqueur. Il reçoit même des offres dans ce sens mais décline dignement la plupart d’entre elles. Car Maran sait que certaines propositions sont aussi de vraies farces. Quelques personnes connaissant sa situation financière n’hésitaient pas à jouer avec ces périodes de précarité. De plus, il a déjà la politique et les milieux coloniaux en détestation. Il considère qu’il est avant tout un écrivain et refuse d’être réduit et confiné au milieu colonial qu’il connaît d’ailleurs très bien. C’est ainsi qu’il rejette poliment une offre que lui fait un ami à l’automne 1936. L’écrivain a pourtant de gros ennuis financiers. Mais, sa décision est sans appel :

« Cher monsieur,

il faut que je m’excuse derechef d’avoir quelque peu tardé à répondre à votre bonne lettre du 11 septembre, qui m’a rejoint à Vinneuf, petit village du département de l’Yonne où j’étais allé me remettre des suites de l’appendicectomie que j’avais subie en août. Il m’a fallu songer de suite après aux menus travaux journalistiques qui me permettront de végéter tant bien que mal.

D’où pour moi l’obligation de négliger pendant un certain temps ma correspondance. Les écrivains, vous ne l’ignorez pas, n’ont droit ni aux assurances sociales ni au” congés payés. Faute d’argent est douleur sans pareille, a reconnu je ne sais plus où, ce bon Clément Marot. C’est la vérité élémentaire. On ne peut y remédier que par le travail. Mon long silence n’a pas d’autre raison.

Et voyez comme le travail fait bien les choses. J’ai reçu, dans le courant de la semaine ayant suivi celle où j’ai reçu la votre, une seconde lettre où on me demandait de bien vouloir collaborer à un périodique colonial assez connu. J’ai décliné l’offre qui m’était faite, pour les mêmes raisons que celles que je me suis déjà permis de vous donner. je ne m’intéresse pas outre mesure aux questions coloniales. Elles ne me rapportent qu’ennuis sur ennuis depuis treize ans, tout en m’empêchant de mener à bien l’oeuvre littéraire que j ai en puissance.

Ne me tenez pas rigueur de ce que je me sois laissé aller à penser à moi-même, à la longue, et de me contenter, comme tribunes, de celles que m’offrent Vendémiaire etje suis partout. Je vous avoue, de surcroît, qu’on peut me les retirer du jour au lendemain sans que je fasse un geste pour chercher à les remplacer par d’autres. J’ai droit à un peu de repos.

J’ai fait à mes dépens, de la façon la plus désintéressée – et même contre mes intérêts les plus élémentaires- tout mon devoir de Français et de Nègre. Ils m’ont valu, ils me valent encore de part et d’autre des haines inexpiables.

Honneurs, argent, distinctions en tous genres, j’ai tout méprisé jusqu’ici, tout refusé. Mais j’aurai 49 ans le mois prochain. je songe à faire retraite en quelque coin de ce sud-ouest français dont je suis l’un des fils adoptifs. Ne me blâmez pas de savoir rester sage à une époque où à droite et à gauche on ne reconnaît que des trépidés, des excités et des fous…

Votre offre et votre plaidoyer m’ont pourtant beaucoup touché, beaucoup ému. Il n’est pas dans ma nature d’aimer refuser. J’aime, au contraire, rendre service. J’ai à passion le dévouement. J’ai malheureusement reçu votre lettre beaucoup trop tard. je vous fais tenir en même temps que la présente, afin de vous faire trouver mon refus moins amer, un petit recueil de poèmes que j’ai publié dans les derniers jours de l’an dernier. Quand, à mon âge, on revient à la poésie, c’est qu’on entend se consacrer uniquement aux belles-lettres. Ce petit recueil de poèmes ne signifie pas autre chose.

je vous prie, cher Monsieur, de bien vouloir agréer, avec mes meilleurs souvenirs, l’expression de ma cordiale sympathie ».

L’essentiel de la personnalité de René Maran est traduite dans cette lettre apparemment banale. Intransigeant sur les principes, pas très influençable y compris dans les moments difficiles, Français patriote, Bordelais et fier de l’être, indépendant des partis politiques, désintéressé, serviable, attachant et poète dans l’âme.

En relisant les multiples lettres de l’écrivain, on découvre qu’il confie généralement ses sentiments les plus intimes et les plus importants à ses amis. Car, ses amis sont un peu la famille qu’il n’a pas eue. Il ne peut donc considérer l’amitié comme superficielle.

Au-delà même de toute la haine que lui a value la publication de Batouala, René Maran est réellement écoeuré par le comportement de ses compatriotes en Afrique. Il reçoit régulièrement des rapports sur les pratiques des administrateurs coloniaux et des hommes d’affaires dans les colonies de l’AEF. Leurs attitudes souvent crapuleuses et profondément inhumaines donnent la nausée à l’écrivain. En 1938, il reçoit par exemple un rapport détaillé du Secrétaire général de l’Union Nationale des Employés et Agents Coloniaux sur une bande de prédateurs français liés au pillage des richesses du Cameroun, ancienne colonie allemande placé sous mandat français en 1919 après le traité de Versailles. A l’époque, le gouverneur de ce territoire, Gabriel Angoulvant, contrôle la puissante société des Caoutchoucs et cacaos du Cameroun avec un groupe d’affairistes sans scrupules.

« De juin à août 1926, j’ai souvent l’occasion de voir Demaison et Angoulvant au bureau de la société. je suis un peu étonné que leur principale occupation est surtout la lecture de la “Côte Desfossé” et “L’information”. J’ai vu les actions émises à 100 francs, faire plus de 200 ou plus de 300 francs. Avant que je parte comme directeur général en Afrique, elles cotent 387 francs. je suis parti en octobre 1926 avec mon personnel. Aussitôt au Cameroun, je me suis immédiatement rendu compte de ce qu’était la merveilleuse affaire de la bande “Angoulvant- Humareau- Toudet- Demaison & Durand”. je ne leur ai jamais caché, dans mes courriers, ce que je pensais d’eux, et je les ai prié, puisqu’ils avaient récolté 12 millions sur l’épargne française, de faire un effort et de rendre chacun, proportionnellement à leur gain, un total de 5 millions qui

permettrait en 4 ans de reconstituer une plantation à peu près conforme au chiffre qui avait été indiqué sur les prospectus de lancement. je devenais impossible ; j’ai été rappelé en France en 1928 et l’on m’a réglé mon dédit de 50 000 francs après que j’eus intenté un procès qui a duré 30 mois. Voici mon cher Maran, toute l’histoire de la fameuse société des Caoutchoucs &cacaos du Cameroun dont certains animateurs, de fameuses fripouilles, existent encore et seraient prêts à recommencer si l’occasion se présentait. J’en veux à ces gens, car, c’est toutes ces fripouilleries qui, à mon humble avis, ont empêché le développement de l’idée coloniale dans la masse française. je suis toujours à votre disposition, mon cher Maran, pour vous donner tous les tuyaux que je possède concernant nos sociétés coloniales, dont le principal but, a non pas été le développement de nos colonies, mais le pillage organisé de l’épargne française ».

Si de tels messages sont envoyés à René Maran, c’est précisément à cause de sa probité morale et de son courage intellectuel. Par crédulité ou par naïveté, il a longtemps eu foi dans le discours officiel sur le régime colonial. Il a payé cher cette erreur d’appréciation. De plus, chaque jour qui passait, il avait la démonstration que des Français honnêtes et de bonne foi vivaient douloureusement le mensonge du développement de l’Afrique par le régime colonial. Ce pillage organisé, René Maran le connaît bien. C’est pour l’avoir dénoncé en petite partie qu’il a été persécuté par les colons, alors qu’en vérité, René Maran n’a jamais été un anticolonialiste. Comment aurait-il pu l’être ? Lui qui fut, dès ses premiers pas, fils d’un fonctionnaire colonial. Lui qui, dès son entrée dans la vie active, devint fonctionnaire colonial en Afrique. René Maran critiquait les abus du colonialisme mais pas l’idéologie coloniale encore moins la théorie du colonialisme. Ceci est aussi un grand compromis dans la démarche intellectuelle de René Maran.

A la différence de ses cadets tels Senghor, Césaire et Damas, qui s’insurgent contre le colonialisme dans leur démarche intellectuelle, Maran est plutôt un assimilationniste. Il est convaincu que c’est en assimilant bien la langue française et la culture française qu’un Noir peut être respecté ou considéré. Il exige ainsi un effort personnel, parfois excessif, à de simples individus qui n’ont jamais demandé à être colonisés pour être respectés. En même temps, il sait aussi qu’un Français ou un Européen est imprégné d’une culture de préjugés à l’encontre du Noir et qu’il a parfois quelque difficulté à s’ouvrir aux autres.

Au moment d’apprécier le travail des Européens sur l’Afrique, Maran exige donc d’eux cette même connaissance linguistique et culturelle seule susceptible de rendre légitime leur discours sur les “indigènes”. Cette exigence de culture, de connaissance, de rigueur intellectuelle et de crédibilité est son arme absolue face aux Noirs et aux Blancs. Pour Maran, on n’a ni légitimité ni crédibilité a parler d’une société ou d’une culture quand on ne la connaît pas en profondeur. La langue est un élément de poids en ce sens.

Dans une de ses contributions intitulée L’apport du Noir dans l’art européen, Il assène magistralement sa leçon

« Peut-être n’est-il pas inutile que je fasse remarquer, avant d’entrer dans le vif de mon sujet, que la plupart des ouvrages dus aux prospecteurs de cette âme, sont placés sous le signe de la science ou se réclament d’elle. Tous visent à l’objectivité et à l’impartialité absolues. La plupart sont malgré tout essentiellement européanomorphiques. Il faut entendre par là qu’ils sont presque tous nourris de préjugés d’un autre âge et que leurs auteurs, en ramenant à leur insu tout à l’européen, trahissent le dessein contraire qui pourtant les anime.

A vrai dire, on ne peut essayer de mettre à nue l’âme indigène qu’en se faisant une âme indigène. Cette âme ne se dévoile un peu qu’aux européens plus ou moins familiarisés avec les langues et les dialectes des tribus qu’ils se proposent d’étudier. Ce n’est que si l’on fait cet effort logique et nécessaire qu’on peut tenter sa chance, capter plus ou moins la confiance de l’indigène, dépister plus ou moins les complexes de sa vie profonde et se faire aimer de lui plus ou moins. Comprendre et se faire comprendre, ce n’est pas seulement aimer, déjà ; c est encore, c’est aussi, déjà, se faire aimer. C’est créer cette atmosphère de confiance, dont Foucher de Chartres, prêtre et chroniqueur français du XlIème siècle, disait qu’elle rapprochait les races les plus éloignées. Confiance, voilà le maître mot, le Sésame ouvre-toi du coeur, le seul impératif de toute colonisation féconde et durable. Sa Sainteté le Pape Pie XI en a toujours eu la conviction. Et c’est parce qu’il en avait la conviction qu’il avait prescrit à ses missionnaires dans son Encyclique Rerum Ecclesiae qui a fait date dans l’histoire de l’Église, “de se détacher de toutes attaches particulières, de réaliser l’unité de commandement, par-dessus tous les intérêts, par-dessus la diversité des Congrégations missionnaires, la diversité des nations, enfin de se faire une âme indigène”.

La connaissance des langues et dialectes d’un pays est donc la seule clef capable d’ouvrir l’âme de ce pays. Elle rend, en Afrique, les mêmes services que partout ailleurs. Rites, coutumes, croyances, superstitions, lois sociales, mythologies, folklore, elle permet de s’introduire dans tout ce qui concourt à la formation de l’homme noir et de son âme. Et de rappeler à l’européen épris de comparaisons ce qu’il était lui-même tout récemment, encore, et les progrès qu’il a réalisés sur la difficile route le menant de l’obscurité de l’analphabétisme et de la barbarie aux lumières parfois décevantes de la civilisation.

[…]

Outre son érudition, l’autre caractéristique profonde de Maran est sa révolte. Car malgré ses compromis et sa discrétion, René Maran est fondamentalement resté un intellectuel révolté. Révolté par l’injustice, révolté par la violence et la brutalité gratuite, révolté par la souffrance infligée à autrui par arrogance ou insouciance. Sa première grande révolte publique s’exprime donc avec Batouala.

Elle va se prolonger plus discrètement lorsque André Gide décide d’écrire son retentissant ouvrage Voyage au Congo. Peu de personnes savent le rôle joué par René Maran dans cet ouvrage. Voici ce qu’il en dit, outré, dans une longue lettre adressée au Haut commissaire de la République : « Ce n’est pas André Gide, contrairement à une opinion communément admise, qui a signalé le premier comment on s’y prenait pour construire le chemin de fer Congo-Océan. C’est moi qui ai eu cet honneur. Se fondant sur les renseignements que je lui communiquai en septembre 1926, et sur deux chroniques solidement documentées que je fis paraître au journal du Peuple, Voyage au Congo d’André Gide, n’a été publié qu’en 1927. M. Léon Perrier, ministre des Colonies, dépêcha sur les lieux la mission d’inspection que commandait M. l’Inspecteur général des colonies Pégourier. Et ce n’est pas sans intime satisfaction que je me rappelle aujourd’hui que, de retour en France, feu M. l’Inspecteur des colonies Bernard Sol tint à faire ma connaissance, me félicita de mon courage civique, au cours du long entretien que nous eûmes, et m’avoua que les accusations dont j’avais accablé M. Raphaël Antonetti, qui faillit d’ailleurs être mis à la retraite à cause d’elles, étaient bien en dessous de la vérité. je reçu d’ailleurs les mêmes chaleureuses félicitations de M. Léon Perrier, certain jour où je le rencontrai sous les arcades de la rue de rivoli. Il me dit alors, tout à

trac, qu’il “regrettait maintenant qu’il n’était plus ministre de n’avoir pas toujours suffisamment tenu compte de mes suggestions ou de mes conseils”. En un mot comme en cent, c’est l’écrivain libre de toute attache politique, de tout clan, de toute coterie, de toute faction qu’on a récompensé en me récompensant ».

Fier d’être un homme libre, René Maran a, ce même jour, exprimé sa fierté d’avoir toujours défendu l’Afrique face à l’injustice coloniale et aux abus de pouvoir des colons. Il a abondamment écrit sur l’Afrique avec toujours ce souci de montrer la beauté et la richesse de ce continent…

Extraits du chapitre 7 pp 113-124 du livre de Charles Onama «  René Maran, le premier Goncourt noir »