« Reflets des jours mauves », un roman de Gérald Tenenbaum

« La connaissance est un présent d’une infinie cruauté quand elle ne permet pas d’agir. »

— Par Michèle Bigot —

Reflets des jours mauves est le roman des disparus. Le motif central du tissu narratif tresse deux fils : le narrateur est Michel Lazare, chef de clinique et explorateur du génome. Il raconte une histoire biface, celle de sa recherche génétique (la chaîne) et celle de sa rencontre avec Rachel (la trame). Mais la promesse de bonheur suscitée par la thérapie génique se retourne en malédiction, quand l’apprenti sorcier fait face à sa découverte.

C’est une même passion de recherche qui anime anime Lazare et Rachel, comprendre le mystère de la vie pour lui, retrouver les traces des siens pour elle. Il regarde en avant, elle regarde en arrière, pourtant leurs démarches sont jumelles. Il est généticien, elle est photographe, mais tous deux poursuivent des traces, histoire familiale ou anamnèse occulte. Leur amour repose sur une gémellité, une expérience commune, celle de la disparition. Le mélancolique mauve pourrait donc se teinter de reflets tragiques.

Si les caractères et l’intrigue empruntent à la tragédie, la forme emprunte au conte oriental. Elle évoque les romans à tiroirs : un récit-cadre englobant des récits enchâssés. Une structure à gigogne, riche de trois niveaux : le premier cadre est celui où le narrateur-auteur interpelle ses lecteurs, le cadre enchâssé est la scène de la narration, où le narrateur-personnage (Lazare) conte son histoire à quelques confidents choisis, et le troisième niveau est celui de l’action. Mais dans la mesure où l’histoire de Lazare est racontée à la troisième personne, sa voix se confond avec celle du narrateur-auteur. Seuls, le jeu des paragraphes et l’emploi des temps permettent de distinguer les niveaux narratifs : c’est le passé composé qui permet de glisser de la scène d’autrefois à celle d’aujourd’hui, parce qu’il est à la fois temps du passé dans le récit et temps de l’accompli dans le présent. Par ce tour de passe-passe, Lazare se fait l’ombre portée de l’auteur. Les personnages se présentent aussi en séries dédoublées : Ethan, Garfield, Gonek et Marije et Consolée sont journalistes ou photographes comme Rachel, quant à Forestier, Mary-Claire, Elena, Forestier et Ketter, ils sont généticiens comme Lazare. Un jeu de miroirs est à l’œuvre, qui jette des reflets sombres sur la destinée des acteurs.

Mais par-delà cette composition de surface, se devine un niveau de signification plus profond, qui, à l’instar d’une source souterraine, irrigue les strates de la surface. Cette eau vivante, on la sent poindre partout : dans le motif, dans les caractères, le choix des noms, l’intrigue, les commentaires du narrateur et jusque dans le style. C’est le courant souterrain de la Kabbale qui nourrit en profondeur la thématique du roman, et qui préside aux destinées des acteurs. A cet égard la première phrase du roman, par sa densité sémantique et ses connotations ouvre sur une richesse d’interprétation digne du Talmud : « L’heure est à terme ». À la profondeur sémantique vertigineuse du mot « heure », s’adjoint celle du nom « terme », sans parler de l’expression « à terme », qui renvoie conjointement à la naissance et à la mort. Outre la valeur proleptique que peut revêtir un incipit, cette première phrase exemplifie à merveille la multiplicité des strates interprétatives offertes au lecteur. Même un lecteur inattentif subira à son insu l’influence de la couleur mélancolique associée à cette proposition, non moins que ses connotations mystiques.

L’influence mystique et allégorique de la Kaballe se fait sentir aussi dans la création des personnages. D’abord parce que Lazare est un chercheur, tout à la fois inventeur et explorateur. Défricher et déchiffrer, telle est sa mission. Comprendre et tenter de maîtriser. C’est aussi vrai pour Rachel, la photographe, qui scrute, épie, explore l’univers des hommes de son regard inspiré. Deux héros de l’investigation, lancés follement à la recherche des signes, génome comme marques du vivant, ou visages comme traces des disparus. Car toute vie est écriture, et comme telle, susceptible de s’effacer. Non sans laisser quelques traces.

L’influence de la Kabbale se vérifie dans le reste du personnel romanesque. En effet, l’un, Lazare, a un mentor, son oncle Gilbert, grand lecteur du nombre, du chiffre et du Talmud, l’autre, Rachel, a une alliée, Consolée, guide et soutien indéfectibles. Les acteurs principaux sont investis de puissances comparables à celles des Sephiroth. Éclairants et éclairés, ils sont lancés dans une enquête sur les mystères de la Création. Ainsi, Lazare et Rachel se présentent dans leur gémellité comme l’union du masculin et du féminin, structure androgyne accouplée comme dans le mythe du Banquet ou dans le texte de la Kabbale pour qui chaque Sephira manifeste autant de masculin que de féminin (à l’exception de Kether, l’homme au visage lumineux, qui se manifeste dans le roman sous les traits de Ketter). Tous ces personnages, comme tous les vivants sont des émanations de l’En Sof, l’Infini, le principe créateur ineffable. C’est ainsi que, étranger à toute ontologie, résolument tourné vers une philosophie de l’interprétation, le roman de la disparition se rapproche in fine de la tradition apophatique de la théologie négative. À la lumière d’E. Jabès, on pourrait le renommer « le roman des questions ».

Michèle Bigot

Reflets des jours mauves

Gérald Tenenbaum

ISBN : 2350875563
Éditeur : EDITIONS HÉLOÏSE D’ORMESSON (03/10/2019)